Plus de deux mois après le début de la guerre entre les Etats-Unis et l’Iran, les dernières heures ont été marquées par un regain des tensions entre les deux pays. Alors que l’Iran continue de bloquer le détroit d’Ormuz et que la marine américaine procède à un blocus maritime de la zone, Donald Trump a annoncé avoir lancé, lundi 4 mai, l’opération « Projet liberté ». Cette opération vise à escorter les navires bloqués dans le détroit d’Ormuz vers l’océan indien. Selon Washington, deux navires marchands battant pavillon américain ont pu quitter la zone. En réponse, la marine iranienne a déclaré avoir réalisé des tirs « d’avertissement », tandis que le commandement militaire américain de la région dit avoir détruit plusieurs embarcations navales légères.
Ce mardi 5 mai, à l’occasion d’une conférence de presse du ministre de la Défense, Pete Hegseth, l’administration américaine a assuré qu’elle « ne cherche pas à se battre ». « Si vous attaquez les troupes américaines ou des navires commerciaux innocents, vous serez confrontés à une force américaine écrasante et dévastatrice », a néanmoins prévenu Pete Hegseth. Afin de préserver un fragile cessez-le-feu et tenter de rouvrir le détroit d’Ormuz, plusieurs pays s’impliquent sur le plan diplomatique. Emmanuel Macron qui a publiquement condamné les frappes contre les Emirats Arabes Unis a ainsi annoncé qu’il allait échanger avec son homologue iranien, notamment pour que le chef de la diplomatie iranienne réalise un déplacement en Chine aujourd’hui. Explications avec Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques et auteur de « Iran-Irak, la première guerre du Golfe » (Perrin).
En quoi consiste exactement l’opération « Projet liberté » et pourquoi n’est-elle lancée que maintenant par les Etats-Unis ?
Pour l’instant ce n’est pas une opération contre l’Iran en tant que telle. Il s’agit d’escorter les bâtiments civils qui cherchent à sortir du Golfe Persique. Les Etats-Unis comprennent que la situation actuelle s’apparente à un double verrou iranien et américain qui pénalise fortement les partenaires asiatiques des États-Unis comme le Japon et la Corée du Sud qui sont très affectés par le blocage d’Ormuz et n’ont pas envie que ça dure plus longtemps.
Cela peut-il réellement permettre la réouverture du détroit d’Ormuz ?
Factuellement, escorter les navires ne devrait pas permettre une réouverture complète du détroit, donc les risques d’attaque sont toujours présents, ce qui impacte directement le prix des assurances maritimes. En lançant cette opération, les Etats-Unis cherchent à pousser Téhéran à la faute en espérant que l’Iran tire sur des navires de guerre américains ce qui donnerait un prétexte aux forces américaines déployées dans la région de reprendre les frappes pour affaiblir davantage le potentiel militaire iranien dans la région. C’est aussi pour faire pression sur Téhéran dans le jeu de poker menteur auquel se livrent l’Iran et la Maison Blanche.
Donc les deux camps essayent de gagner du temps ?
On est dans une situation un peu paradoxale où chaque camp pense que le temps joue pour lui. Côté américain, on considère que le blocus et les sanctions qui touchent durement la population iranienne peuvent être un facteur d’instabilité interne. Surtout à un moment où le régime a probablement perdu sa légitimité religieuse au profit des Pasdaran. A l’inverse, côté iranien, on considère que continuer de taper au portefeuille tous ceux qui peuvent faire pression sur les Etats-Unis permettra d’obtenir une sortie du conflit favorable à Téhéran.
Doit-on s’attendre à ce que l’Iran frappe les navires tentant de quitter la zone ou s’agit-il d’un bluff ?
Soit l’Iran essaie de cibler les bateaux qui quittent le Golfe afin de maintenir la pression, soit ils ciblent directement des bâtiments militaires américains. Mais le régime sait que s’il frappe des frégates américaines, ce sera un prétexte idéal pour les Etats-Unis pour reprendre les frappes. La manœuvre américaine permet donc de tester la détermination iranienne. Ce n’est pas sans risque non plus pour les Etats-Unis. En effet, il est quasiment impossible pour Washington d’engager dans le détroit l’un de ses porte-avions au risque d’offrir à l’Iran une cible privilégiée et symbolique. Il y a donc un dilemme des deux côtés pour savoir jusqu’où la réponse militaire peut aller sans prendre trop de risques.
Dans cette configuration, peut-on encore attendre une issue favorable des négociations ?
Si ce blocage perdure et qu’aucun des deux protagonistes ne veut céder, c’est aussi parce que ce double verrou permet de faire pression sur les négociations. Les Iraniens savent ce qu’ils veulent, c’est moins évident du côté américain où la seule réouverture du détroit ne paraît pas suffisante, puisque Washington cherche avant tout à neutraliser le programme nucléaire iranien.