L’image est incongrue, et vient s’inscrire dans la longue liste des coups de com’ dont raffole le président américain. Donald Trump a signé mercredi 17 juin le protocole d’accord de paix avec l’Iran pendant le banquet donné à Versailles pour célébrer les 250 ans de l’indépendance des Etats-Unis. Le locataire de la Maison Blanche a émargé le document avec une apparente indifférence, sous l’œil de Marco Rubio, le chef de la diplomatie américaine, qui l’a emporté sitôt la signature apposée. Donald Trump a été largement applaudi par l’ensemble des convives, en tête desquels le président Emmanuel Macron et son épouse. « C’est un signal envoyé à l’opinion américaine. Il leur montre qu’il est en mesure d’être reçu comme un roi à Versailles. Il traite ça sur un coin de table, comme un dossier parmi d’autres, presque comme une bagatelle », analyse auprès de Public Sénat Romuald Sciora, chercheur associé à l’IRIS et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis.
Il faudra au moins ça pour faire taire les critiques outre-Atlantique, sur un accord largement considéré comme moins-disant – notamment sur la question nucléaire, – au regard de ce qui avait été négocié de longue haleine sous l’administration Obama, et que Donald Trump n’a cessé de dénoncer comme un mauvais « deal ». « Ce que je remarque, c’est que nous leur donnons beaucoup plus pour obtenir beaucoup moins que ce que nous avions dans l’accord sur le nucléaire iranien de 2015 », a épinglé dans une interview le sénateur démocrate Tim Kaine, ancien colistier d’Hillary Clinton.
Après une guerre impopulaire, un accord « largement perçu comme une capitulation »
Depuis le début de semaine, la presse américaine étrille avec sévérité le contenu de ce nouvel accord et bat en brèche le discours présentiel sur une victoire diplomatique. « L’Iran revient à la table des négociations sur le nucléaire, mais n’a plus peur des Etats-Unis », titre le Wall Street Journal. Une manière de rappeler que la première armée du monde a reculé face aux pressions économiques exercées par Téhéran, via le blocage du détroit d’Ormuz.
« Soyons francs : sur le plan diplomatique, cet accord est une porte de sortie à une guerre coûteuse et impopulaire, mais certainement pas un triomphe », observe dans son éditorial David Ignatus, journaliste du très respecté Washington Post. Alors que plusieurs médias ont mis en ligne mercredi une version de cet accord – qui n’a pas été officiellement publié par Washington et Téhéran – le New York Post épingle ses zones d’ombre : « Cinq passages de ce protocole d’accord en 14 points inquiètent particulièrement, car ils laissent une grande marge de négociation et d’interprétation », pointe le tabloïd. « Un accord assez vague, qui soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses », résume le Los Angeles Times, journal le plus diffusé de la côte ouest. Même le site internet de la très conservatrice chaîne Fox News, soutien de Trump, consacre un long article « aux réactions négatives des alliés conservateurs ».
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« L’opinion publique américaine est très remontée contre cet accord, qui est largement perçu comme une capitulation », explique Romuald Sciora. « Cette guerre est la plus impopulaire de l’histoire récente des Etats-Unis. Contrairement à la guerre en Irak, elle l’a été dès son déclenchement. Les électeurs de Trump se sont sentis trahis par un président qui avait promis d’en finir avec l’interventionnisme. Par ses répercussions économiques, cette guerre aura certainement plus de conséquences que la guerre du Vietnam qui avait surtout été une défaite psychologique pour les Etats-Unis ».
Les Républicains divisés
Entre la conjoncture économique, la baisse des réserves américaines de pétrole – au plus bas depuis quarante ans – pour faire face à la hausse des prix, et la perspective des élections de mi-mandat début novembre, il devenait urgent pour Donald Trump de trouver une issue honorable. D’aucuns diront une planche de salut. Alors que la période de négociation des 60 jours arrivera à son terme au mois d’août, c’est-à-dire en pleine campagne électorale, le locataire de la Maison Blanche a tout intérêt à ce que les discussions aboutissent. Une volte-face, ou une reprise des bombardements, à quelques semaines du scrutin, pourraient entraîner des conséquences politiques non négligeables.
Car ce conflit aura aussi éloigné le locataire de la Maison Blanche d’une partie du camp républicain, relativement divisé sur cette question. Si les trumpistes de la base MAGA espéraient une résolution rapide, les néoconservateurs, ceux que l’on surnomme « les faucons républicains », à l’image du sénateur Ted Cruz, étaient opposés aux négociations de paix. « Donald Trump va devoir leur démontrer que son deal peut supporter la comparaison avec l’accord de 2015. Deux points cristallisent notamment les critiques : le déblocage des avoirs gelés de Téhéran et la création d’un fonds d’aide d’au moins 300 milliards de dollars «, relève Jérôme Viala-Gaudefroy, chargé de cours à Sciences Po Paris, spécialiste de la rhétorique des présidents américains.
Pour l’heure, les critiques restent discrètes au sein du camp républicain, si l’on omet les contempteurs habituels du milliardaire, qui s’en donnent à cœur joie, comme le sénateur de la Louisiane Bill Cassidy : « Reagan doit se retourner dans sa tombe, c’est la pire bourde de politique étrangère depuis des décennies », a-t-il commenté. Autrefois fidèle supportrice de Donald Trump, la complotiste Marjorie Taylor Greene, élue républicaine de Géorgie, s’est fendue d’une longue vidéo sur son compte X : « Les Américains devraient être reconnaissants d’avoir perdu autant d’argent avec la hausse des prix et l’inflation causées par une guerre qui n’en est pas une, et que nous avons déjà gagné une douzaine de fois », a-t-elle ironisé.
« Malgré tout, Donald Trump continue de tenir les rênes du parti. Si les candidats républicains ne haussent pas plus le ton, c’est qu’ils ne peuvent pas se permettre de perdre le soutien présidentiel à l’approche des midterms, ils ont peur d’être boycottés », explique Romuald Sciora. « Mais si le Sénat repasse du côté démocrate après les élections, des voix vont certainement s’élever, sans que l’on puisse parler non plus de règlements de comptes à O.K. Corral. Il reste le président. »
Si l’impopularité du conflit peut faire perdre des points à Trump, la paix ne lui profitera pas pour autant, et rien n’indique que l’accord lui permette de capitaliser. A moins qu’il s’accompagne d’une baisse sensible de l’inflation, devenue une préoccupation majeure pour les classes moyennes américaines. Le milliardaire avait déclaré début mai ne pas se soucier des conséquences économiques du conflit sur le portefeuille des Américains. Mais les électeurs, en première ligne face à la vie chère, ne partagent certainement pas le même détachement. Selon un sondage publié par le Washington Post le 22 mai, trois Américains sur quatre, tous bords politiques confondus, estiment que la situation économique ne fait que se dégrader.
Des élections mal engagées
Traditionnellement, les élections de mi-mandat sont défavorables au pouvoir en place. Pour les Républicains, l’enjeu est donc de limiter la casse. « Après le déclenchement du conflit, on leur prédisait une Bérézina, mais avec la restructuration de la carte électorale, les choses se resserrent », nuance Jérôme Viala-Gaudefroy. Tous les dix ans, le recensement de la population américaine s’accompagne généralement d’un redécoupage des circonscriptions électorales afin de tenir compte des évolutions démographiques. Depuis l’été dernier, Donald Trump fait pression sur les élus républicains pour opérer, dans chaque Etat, un remodelage de la carte à la faveur du Grand Old Party. Les élus démocrates ne sont pas en reste. La pratique peut surprendre, elle est largement anti-démocratique, mais rendue possible par une décision de la Cour suprême qui autorise les redécoupages partisans.
« Les démocrates ont deux chances sur trois de récupérer la Chambre des représentants. Les Républicains pourraient gagner une petite dizaine de sièges, mais ça ne leur permettra pas de faire la différence avec la vingtaine de sièges que peuvent espérer récupérer les Démocrates », poursuit Jérôme Viala-Gaudefroy. « Le vrai défi, ce sera le Sénat, où leurs chances sont plus faibles, mais tout de même plus importantes qu’il y a deux ans ».