Entretien avec Pierre Razoux, historien, directeur académique de la Fondation pour la maîtrise des enjeux stratégiques (FMES), auteur du livre « La guerre Iran-Irak : Première guerre du Golfe » (Perrin)
Comment décririez-vous cet accord entre l’Iran et les Etats-Unis ?
Il faut rester très prudent, car ce n’est qu’un mémorandum d’entente, sans valeur juridique contraignante sur le plan international et qui n’a pas été validé par les Parlements des deux pays. Il ne règle rien sur le fond et ouvre une période transitoire de 60 jours, certes renouvelable, au cours de laquelle il peut se passer beaucoup de choses.
C’est un protocole d’accord qui est très bien rédigé et relativement équilibré, c’est-à-dire que chaque pays prend un certain nombre d’engagements et obtient des choses en retour. Pour les Etats-Unis, ce texte offre un narratif qui permet à la Maison Blanche de s’extraire de cette guerre. Il offre aussi aux Etats-Unis un soulagement économique avec la réouverture du détroit d’Ormuz, élément crucial avant les élections de mi-mandat, ce qui permet aussi à Donald Trump d’apaiser ses partenaires économiques, tout particulièrement en Asie. Pour l’Iran c’est également très bénéfique. En échange de concessions sur le nucléaire, ils obtiennent quasiment tout le reste : levée progressive des sanctions, dégel des avoirs, aucune mesure pour affaiblir leurs capacités balistiques, aucune réelle contrainte à l’égard de leurs alliés, le Hezbollah au Liban et les rebelles houthis au Yémen. L’Iran a subi une guerre mais son régime a survécu, s’est adapté et sa position est plus favorable aujourd’hui qu’en février dernier.
Est-ce que cet accord va mettre fin au programme nucléaire iranien ?
Le régime iranien assure qu’il ne se dotera pas de la bombe nucléaire mais c’était déjà le cas et les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Sur le nucléaire, cet accord revient à la situation antérieure au 28 février (le début de la guerre). Le point 8 du texte stipule que l’Iran va diluer son uranium enrichi sous la supervision des experts de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Mais les Iraniens proposaient déjà cette dilution en février.
Au terme de la phase de négociation, l’accord final déterminera les besoins nucléaires de l’Iran en matière civile. Cela signifie que l’Iran pourra garder un programme nucléaire, et enrichir de l’uranium à très faible niveau. C’est capital pour les Iraniens qui conservent ainsi leur savoir-faire technologique et cela va à l’encontre des intérêts d’Israël. Sans doute les négociateurs américains obtiendront-ils des limitations un peu plus fortes que celles du JCPOA (le précédent accord nucléaire) pour que Donald Trump puisse affirmer avoir obtenu un accord « meilleur ».
Le détroit d’Ormuz a été rouvert à la navigation mais l’Iran affirme que « plus rien ne sera comme avant dans le détroit. » Qu’est-ce que cela signifie ?
Cela veut dire qu’avant le conflit, il y avait une liberté totale de navigation dans le détroit, mais qu’après cette guerre l’Iran pourra mettre en place un nouveau statut pour ce détroit prévoyant notamment des frais de service et un droit élargi d’inspection des navires. Les Iraniens disent : « nous partageons le détroit avec le Sultanat d’Oman ». Le mémorandum prévoit que durant la période transitoire de 60 jours, il n’y aura aucun droit de passage, ce qui sous-entend qu’après, l’Iran pourra s’entendre avec les pays riverains du détroit pour instaurer des frais de service. Cela signifie surtout qu’après cette guerre, tous les pays riverains de détroits stratégiques pourraient être tentés d’imiter ce précédent et d’instaurer de tels droits de passage. L’Iran a montré que le blocus d’un détroit constituait une arme géopolitique efficace. La Chine est ainsi en train de comprendre qu’une offensive militaire contre Taïwan est très risquée, mais qu’un blocus aéronaval de l’île est une meilleure option.
L’accord signé à Versailles prévoit 300 milliards de dollars d’investissements pour la reconstruction de l’Iran. A qui va profiter cette reconstruction ?
Aux Etats-Unis qui vont pouvoir réaliser des investissements dans les infrastructures de l’Iran : les installations énergétiques, les hubs pétroliers et gaziers, le transport aérien et pourquoi pas le cyber et le high tech, car les ingénieurs iraniens sont excellents. Cela permet à l’Iran aussi de nouer de nouveaux partenariats car elle est pieds et poings liés par ses deux principaux clients : la Chine et la Russie. Si l’accord final aboutit, on peut aller vers une normalisation des relations entre l’Iran et les Etats-Unis. C’est un grand classique de l’histoire, on fait la guerre pour obtenir la paix. C’est ce qu’a fait l’Egypte en attaquant Israël en 1973, provoquant la guerre du Kippour, ce qui lui a permis de normaliser ses relations avec l’Etat hébreu cinq ans plus tard.
Dans quel état se trouve le régime iranien au terme de ce conflit ?
Ce n’est plus le régime des mollahs. Dans les faits, ce sont les Gardiens de la Révolution qui dirigent le pays. Le guide suprême Mojtaba Khamenei, qui a succédé à son père assassiné, reste une caution idéologique et religieuse pour les Gardiens de la Révolution, un paratonnerre en attirant l’attention des services secrets israéliens et américains qui pourraient vouloir frapper de nouveau le régime, et un fusible sur le plan de la politique intérieure, sous-entendu, si tout va mal, ce sera de sa faute. Le régime iranien est aujourd’hui dans les faits une junte militaire qui maintient une fiction de gouvernement civil dont les figures sont le président de la République islamique Masoud Pezeskhian, le président du Parlement Mohammad Ghalibaf, qui est d’ailleurs un ancien général des Gardiens de la Révolution, et Mohammed Baqr Zolghadar, chef du Conseil suprême de sécurité nationale.
Malgré l’accord, les frappes israéliennes se poursuivent au Liban. Est-ce qu’une paix est possible dans ce pays ?
Rappelons que le mémorandum proclame un cessez-le-feu y compris au Liban (point 1) et affirme la souveraineté territoriale du Liban, ce qui signifie que les Israéliens devront quitter le pays. L’évolution de la situation au Liban va dépendre de plusieurs facteurs. Combien de temps les Etats-Unis seront-ils capables de faire pression sur Israël pour l’empêcher de provoquer une escalade militaire au Liban afin de relancer les hostilités ? Et est-ce que le régime iranien est capable de négocier avec les Américains un arrêt de son soutien au Hezbollah en échange de sa réintégration dans le jeu régional ? Ce sont les deux questions fondamentales.