La rencontre était attendue depuis plusieurs mois, en particulier côté israélien. Après un printemps marqué par des relations turbulentes entre les Etats-Unis et Israël, Donald Trump et Benyamin Netanyahou s’entretiendront, pour la première fois depuis le début de la guerre contre l’Iran, à Washington ce mardi 28 juillet. L’entretien portera avant tout sur l’Iran, alors que les Etats-Unis cherchent à relancer la voie diplomatique après deux semaines de frappes intenses depuis la trêve d’avril. Une nouvelle vague de combats à laquelle Israël, à l’origine avec Washington de l’offensive du 28 février ayant embrasé la région, n’a cette fois pas pris part. La rencontre survient après une brouille sérieuse en avril, quand Donald Trump avait qualifié son allié israélien de « type très difficile ».
Explications des enjeux de la rencontre avec David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS), chercheur associé à l’EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques. Entretien.
Il s’agit de la première rencontre entre les deux hommes depuis le lancement de la guerre en Iran, cette rencontre illustre-t-elle l’actualité de la guerre et le réchauffement des relations entre les deux dirigeants ?
Cette rencontre s’est un peu décidée au dernier moment alors qu’elle était visiblement une demande pressante de Benyamin Netanyahou depuis un moment. En effet, selon CNN, Donald Trump aurait d’abord refusé de recevoir Benyamin Netanyahou sur fond de divergences croissantes sur plusieurs sujets dont l’Iran. Le Premier ministre israélien aurait cherché depuis plusieurs semaines à obtenir un entretien pour dresser un bilan de la situation au Moyen-Orient. Donald Trump était réticent à programmer une rencontre et se montrait irrité par l’insistance de Benyamin Netanyahou. Les obsèques du sénateur républicain Lindsey Graham auxquelles Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont assisté ont finalement fourni un prétexte pour l’organisation d’une rencontre entre les deux dirigeants. Dans le contexte actuel, il s’agit de passer en revue les différents dossiers de la région sur l’Iran, le Liban et Gaza. Pour ce qui est de l’Iran, le premier ministre israélien entend présenter des éléments sur l’activité nucléaire iranienne et sur le site de Pickaxe Mountain. Ce site jouxtant le site déjà bombardé de Natanz est particulièrement profond et semble inaccessible à des frappes même avec les bombes perforantes américaines GBU-57. Or, pour les Etats-Unis comme pour Israël, la neutralisation des capacités nucléaires iraniennes reste l’objectif principal de la guerre.
Les deux pays poursuivent-ils toujours les mêmes objectifs ?
En dépit d’une étroite coordination durant la campagne militaire, des divergences stratégiques sont apparues à l’occasion de la signature du Memorandum of Understandiing avec Téhéran, rendant publiques des frictions interpersonnelles importantes. Certes, le président américain a rappelé le 27 juillet à bord d’Air Force One que les deux pays étaient largement alignés sur l’Iran même si quelques divergences subsistent : « Nous avons quelques divergences mais nos positions sont très proches ». Donald Trump ne veut pas aujourd’hui d’intervention directe d’Israël face à l’Iran. Pour les Etats-Unis, il s’agit de préserver la possibilité de voir les négociations avec l’Iran aboutir et donc de rappeler au Premier ministre israélien que les intérêts américains ne coïncident pas toujours totalement avec ceux d’Israël. En réalité, les divergences ne concernent pas le but de guerre qui est clairement le règlement de la problématique nucléaire mais plutôt les modalités stratégiques permettant d’atteindre ce but. Et le même ministre de souligner que les deux pays partagent l’objectif commun d’empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire, tout en admettant que les Etats-Unis sont contraints de tenir compte d’enjeux plus larges comme la sécurité maritime du détroit d’Ormuz et la stabilité mondiale des marchés énergétiques. La divergence principale réside dans le fait que Benyamin Netanyahou considère que la négociation est vaine et qu’il faut provoquer un changement de régime tandis que les Etats-Unis croient encore à la possibilité d’atteindre leurs objectifs par les négociations diplomatiques associées à une logique de pression maximale.
Pour Donald Trump, l’un des enjeux est de ne pas projeter une image de faiblesse ou de soumission dans l’opinion publique ?
Oui, le président américain ne veut pas être tenu comptable par son opinion publique d’un alignement sur les choix stratégiques israéliens qu’il validerait trop rapidement. Donald Trump ne se prive pas de rappeler que le Premier ministre israélien ne peut que suivre ses demandes. Dans un entretien téléphonique avec la BBC début mai 2026, il avait affirmé : « Si je lui dis de faire quelque chose, il le fait ». Le 4 juillet dernier, Donald Trump avait affirmé lors d’un bref échange téléphonique avec le média Axios : « Netanyahou et moi nous entendons très bien. Il sait qui est le patron ». Or, dans une interview accordée à Fox News quelques heures avant leur rencontre, Donald Trump a réprimandé publiquement Benyamin Netanyahou en déclarant que le Premier ministre israélien aurait dû lui faire part en privé de ses préoccupations concernant le site de Pickaxe Mountain plutôt que d’aborder cette question publiquement : « Je n’ai pas besoin que Bibi me le dise ». Et d’ajouter que les Etats-Unis étaient pleinement informés de la situation autour de cette installation et savaient « exactement ce qu’il s’y passe ».
Le régime Iranien est-il vraiment au bord de l’effondrement ?
Il y a un affaiblissement incontestable du régime iranien nonobstant ce qu’en disent ses dirigeants. Les services de renseignement américains font remonter une situation économique désastreuse. Selon un article d’Axios paru le 27 juillet, citant de hauts responsables de l’Administration américaine, les pressions économiques exercées par Washington pourraient à terme causer plus de dégâts à l’Iran que la campagne de bombardements stricto sensu. D’après ce rapport, les services de renseignement estiment que les pénuries d’essence, les risques de défaillances bancaires et les difficultés à payer les salaires des fonctionnaires conjugués au maintien des sanctions et au rétablissement du contre-blocus américain accentuent la pression financière sur Téhéran même si cette stratégie pourrait prendre plus de temps qu’une campagne militaire à grande échelle pour contraindre Téhéran à un accord. Mais la capacité de résilience à n’importe quel prix de l’Iran a probablement été sous-estimée. Le régime iranien négocie toujours quand il se sent dos au mur et accepte de renégocier actuellement pour gagner du temps. La temporalité constitue en réalité la variable centrale du conflit.
La stratégie de l’Iran vise donc à gagner un maximum de temps et espérer que les Américains s’épuisent ?
Aujourd’hui, c’est réellement une guerre d’usure qui est en place. Dans sa guerre d’usure, l’Iran pense que Donald Trump finira par renoncer à cause des Midterms et des risques d’une explosion des prix du baril pour l’économie mondiale. Pour l’instant, l’Iran tente toujours d’accroître le coût de l’engagement américain sur tous les plans. C’est exactement cette stratégie qui explique l’implication des Houthis et les nouvelles menaces exercées sur l’Arabie saoudite ainsi que sur le détroit de Bab el-Mandeb en mer Rouge. Mais c’est une stratégie dangereuse, Donald Trump ne semble pas prêt à renoncer à l’option militaire s’il n’obtient pas d’accord tout spécialement sur le nucléaire. Comme il l’a indiqué à des journalistes à bord d’Air Force One après la pause intervenue dans les frappes militaires : « On verra ce qu’il va se passer. Je pense qu’il y a de bonnes chances pour que quelque chose se produise ». En avertissant : « Si ce n’est pas le cas, on reviendra à ce qu’on faisait il y a deux jours ».