Ils étaient en première ligne mais on les a peu entendus. Alors que les images de pillages et d’affrontements du 17 octobre ont occulté l’actualité, reléguant au second plan la mobilisation lycéenne, la commission de la culture du Sénat a donné la parole, ce mercredi 21 octobre, à ceux qui sont aux avant-postes dans les établissements. Trois syndicats de personnels de direction, le SNPDEN-Unsa, ID-FO et la CFDT, ont peint le portrait d’une profession à bout de souffle, parfois menacée, et convaincue d’avoir vu venir la crise.
Le président de la commission, Pierre-Antoine Levi, a ouvert la séance en condamnant les violences qui ont frappé plusieurs villes. Il a rappelé le bilan communiqué par le ministre : 37 établissements partiellement incendiés, 148 personnels de l’Éducation nationale blessés. Des chiffres « intolérables », a-t-il jugé. « C’est l’école de la République qui est atteinte. »
« Une cinquantaine de collègues directement visés »
Pour les chefs d’établissement, la crise a d’abord pris le visage d’une vague de violences sans précédent. « Une cinquantaine de collègues ont été directement visés », a indiqué Bruno Bobkiewicz, secrétaire général du SNPDEN-Unsa, premier syndicat de la profession. Des blessés, des logements de fonction incendiés, des intrusions violentes qui ont forcé certains à se mettre à l’abri. « Ça va laisser des traces profondes sur la profession », a-t-il prévenu, rapportant que plusieurs collègues songent désormais à démissionner, ne se sentant plus en sécurité, ni eux ni leur famille, parfois logée sur place.
Même gravité chez Agnès Andersen, secrétaire générale d’ID-FO. Insultes, menaces de mort, tirs de mortier, agressions physiques : elle a décrit des conditions de travail devenues dangereuses pour celles et ceux chargés de faire tourner les établissements. « Les chefs d’établissement représentent l’État, mais en même temps, l’État est notre employeur et, en tant qu’employeur, il a l’obligation d’assurer notre protection », a-t-elle rappelé. Trop souvent invisibles dans le débat public, les personnels de direction se retrouvent, selon elle, coincés entre les injonctions de leur hiérarchie et les risques du terrain. « Ils ne doivent être ni les boucs émissaires ni les fusibles de cette crise », a-t-elle martelé. Bruno Bobkiewicz a lui aussi mis en cause la communication du gouvernement. Il reproche au Premier ministre d’avoir fait peser une partie des responsabilités sur les chefs d’établissement, sans mesurer les contraintes auxquelles ils faisaient face.
Des remplacements toujours insuffisants
Sur le fond, les trois responsables syndicaux ont reconnu le bien-fondé d’une partie des revendications lycéennes. « Ce qu’ils dénoncent, c’est précisément, ce sur quoi nous alertons depuis des années », a affirmé Agnès Andersen.
Et les chiffres de la rentrée leur donnent raison. Dès les premiers jours de septembre, 65 % des établissements déclaraient ne pas avoir leurs équipes au complet, selon l’enquête du SNPDEN-Unsa, une situation plus dégradée encore que l’année précédente. Malgré l’annonce de 3 000 postes pour renforcer les remplacements, certains lycées manquaient toujours de plusieurs enseignants. « On a sous-estimé, au niveau du ministère de l’Éducation nationale, cette alerte », a estimé Bruno Bobkiewicz, qui pointe aussi des blocages administratifs pour affecter des personnels disponibles sur des postes vacants.
Laurent Kaufmann, secrétaire fédéral de la CFDT-Éducation Formation Recherche Publiques, a décrit l’effet domino de ces absences, quand les équipes de direction sont elles-mêmes incomplètes, les responsabilités s’empilent et les conditions de travail se dégradent. Les moyens ne feront pas tout, a-t-il toutefois averti : « Si on met des moyens pour faire toujours plus la même chose, il se passera exactement la même chose. » D’où son appel à « faire l’école autrement ». Les syndicats réclament que les moyens soient réexaminés lors du prochain budget, mais demandent aussi de mieux cibler la dépense. « Il y a de vrais besoins sur les personnels, la présence de personnel enseignant et non enseignant », a insisté Bruno Bobkiewicz, qui plaide pour évaluer les dispositifs existants avant d’en créer de nouveaux.
Parcoursup dans le viseur, mais pas seulement
« Le meilleur outil qu’on ait jamais connu sur l’histoire de l’orientation et de l’affectation post-bac », a défendu Bruno Bobkiewicz. Si Parcoursup cristallise les inquiétudes des lycéens, le vrai problème, selon lui, c’est le manque de places dans les universités et les BTS, en Île-de-France notamment, plus que la plateforme elle-même. Il n’y a, dit-il, ni « grand méchant algorithme » ni stigmatisation des boursiers ou des jeunes de banlieue. Il reconnaît toutefois le stress que provoque la procédure et appelle à mieux accompagner les élèves.
La sénatrice socialiste Colombe Brossel a, de son côté, braqué les projecteurs sur la réforme du lycée mise en place sous Jean-Michel Blanquer. « L’éléphant dans la pièce, c’est bien la réforme du bac Blanquer », a-t-elle lancé, en évoquant des emplois du temps morcelés et la pression exercée sur les élèves. Les syndicats se montrent plus nuancés, ni la réforme du lycée ni Parcoursup ne sont rejetés dans leur principe, c’est leur mise en œuvre qui est critiquée. La multiplication des spécialités a compliqué la construction des emplois du temps, surtout dans les petits établissements, où salles et équipes manquent.
« La manière dont les réformes sont conduites dans l’Éducation nationale, c’est à marche forcée, sans faire de retour d’expérience, sans regarder ce qui pose problème », a regretté Laurent Kaufmann.
Bâti scolaire, rythmes : les autres fractures
Les conditions matérielles d’accueil nourrissent un autre grief. Bâtiments vétustes, sanitaires dégradés, chaleur étouffante, salles insuffisantes : la situation varie d’un établissement à l’autre, mais alimente le sentiment de déclassement exprimé par les élèves. Laurent Kaufmann a notamment plaidé pour la dignité, en évoquant l’état des toilettes, et appelé à anticiper les épisodes de forte chaleur avec les collectivités, chargées du bâti scolaire.
Les rythmes scolaires sont l’autre pomme de discorde. Les lycéens dénoncent des journées à rallonge, parfois de 8 heures à 18 heures. Bruno Bobkiewicz admet que la réforme du lycée a compliqué les emplois du temps, mais prévient qu’y toucher exigerait une réflexion d’ensemble sur les rythmes scolaires et les conditions de travail des personnels.
« Les personnels de direction ne tiendront pas »
Pour les trois syndicats, la sortie de crise ne se résumera donc pas à des mesures d’urgence. Il faudra répondre aux demandes matérielles, mais aussi revoir la conduite des réformes, l’organisation des établissements et l’accompagnement des élèves.
Bruno Bobkiewicz a conclu sur une alerte : « Les personnels de direction ne tiendront pas une nouvelle période dans ces conditions. » S’ils ont tenu, c’est, selon lui, « en se disant que les vacances approchaient ». Il a déploré l’absence de nuance d’un débat public plongé « dans une situation d’hystérie permanente ». Agnès Andersen a, elle, exhorté le gouvernement à prendre des décisions fortes pour désamorcer la crise : « Il faut sortir de cette escalade. » Un chantier de longue haleine.