« Plus démocratique que les mortiers » : Édouard Geffray défend sa réponse à la crise des lycées

Auditionné au Sénat mardi 14 octobre, au lendemain du cinquième acte de la mobilisation lycéenne, Édouard Geffray a défendu les premières réponses du gouvernement aux revendications des élèves. Remplacement des enseignants absents, évolution de la démocratie lycéenne, amélioration de Parcoursup : le ministre a détaillé ses mesures, tandis que plusieurs sénateurs ont interrogé la capacité de l’exécutif à répondre durablement aux difficultés des établissements.
Emma Bador-Fritche

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Depuis la mi-septembre, la mobilisation lycéenne s’étend et les revendications se multiplient. Absence de professeurs non remplacés, classes surchargées, emplois du temps contraignants, bâtiments vétustes ou encore fonctionnement de Parcoursup : les élèves dénoncent des difficultés anciennes et réclament des améliorations concrètes de leurs conditions d’études. Le mouvement, parti le 17 septembre du lycée Saint-Exupéry de Créteil, en région parisienne, a pris une dimension nationale à la fin du mois. Une cinquième journée de mobilisation s’est tenue lundi 13 octobre, tandis que plusieurs établissements restaient bloqués ou fermés.

C’est dans ce contexte que le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a été entendu par la commission de la culture. « Les lycéens nous parlent du bâti, de Parcoursup, des emplois du temps et surtout des professeurs absents non remplacés », a résumé son président, Pierre-Antoine Levi. Le sénateur a condamné « avec la plus grande fermeté » les dégradations et les agressions contre des personnels, tout en reconnaissant des « difficultés réelles ». « Il faut bien distinguer les lycéens des fauteurs de troubles chevronnés », a-t-il insisté, regrettant des revendications « attisées par une force politique ». Édouard Geffray a lui aussi tenu à distinguer les revendications des violences. Le ministre affirme avoir jugé les premières « audibles » dès le début du mouvement, tout en estimant que les violences sont venues « pervertir complètement le mouvement ». Une ligne de défense qui vise à dissocier les difficultés soulevées par les élèves des perturbations provoquées par certains blocages.

Les remplacements, première réponse du gouvernement

C’est l’une des principales revendications des lycéens, mais aussi l’un des premiers sujets sur lesquels le ministre a été interpellé. Il a rappelé que la question des remplacements de courte durée se posait « depuis quarante ans au bas mot ». Selon les chiffres présentés par Édouard Geffray, la part des heures non remplacées serait passée de 8,5 % en 2024-2025 à 5,9 % en 2025-2026, grâce notamment au Pacte enseignant. Ces données de gestion, avancées par le ministre, doivent être appréciées au regard de leur périmètre de calcul.

Le ministre explique que l’administration disposait de remplaçants titulaires non affectés, faute d’outils d’optimisation. À sa demande, les académies en ont fait remonter le nombre fin septembre : environ 3 000 équivalents temps plein. Ils sont en cours d’affectation, soit pour remplacer des collègues absents, soit pour appuyer les équipes, toujours dans leur discipline et dans leur académie. « Un remplaçant de Brest ne va pas à Strasbourg », a-t-il précisé. Le nombre de lycées en situation critique, qu’il appelle « lycées rouges », serait passé de 114 à moins de 50 en cinq jours ouvrables.

À cela s’ajoutent 920 équivalents temps plein de contractuels, destinés aux disciplines rares, notamment dans la voie professionnelle. Au moment de l’audition, 170 avaient déjà été recrutés. Les logiciels d’optimisation, testés à Créteil depuis septembre, doivent être déployés d’ici fin novembre : « Ce n’est pas une surprise », a assuré le ministre. Il a aussi invoqué un afflux d’absences imprévu, lié au congé supplémentaire de naissance, rétroactif au 1er janvier, qui provoquerait un « déstockage de congés » entre septembre et octobre.

Parcoursup, un « totem politique »

Plusieurs sénateurs ont interrogé le ministre sur Parcoursup. Catherine Belrhiti, sénatrice Les Républicains, a demandé comment renforcer la transparence et garantir une égalité d’accès quels que soient le milieu social et le territoire. Pierre Ouzoulias, sénateur communiste, a pointé les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur, dont « un tiers des lycéens se tournent vers le privé, sans que ce soit un choix ». Laurent Lafon, sénateur centriste, a estimé qu’on pourrait rebaptiser Parcoursup, mais qu’« il y aura toujours besoin d’une interface ».

Face à ces critiques, Édouard Geffray s’est dit « frappé » par la place prise par le nom de la plateforme dans le débat public, devenue selon lui « une espèce de totem politique ». « Ce n’est pas Parcoursup qui sélectionne », a-t-il rappelé, mais les formations. Le ministre a défendu le bilan du dispositif, en mettant notamment en avant la baisse de l’échec en licence, les quotas de boursiers et la mixité géographique. Il a toutefois reconnu le stress que la plateforme génère chez les familles. Pas question, en revanche, de lancer une refonte générale du lycée dans l’immédiat. « Le système n’a pas besoin d’être détricoté, retricoté tous les jours », a-t-il estimé, plaidant pour des ajustements plutôt que pour une nouvelle réforme structurelle à quelques mois de la présidentielle de 2027.

Une plateforme pour recueillir la parole des élèves

Pour recueillir les attentes des lycéens, le gouvernement a ouvert une plateforme de consultation. Selon le ministre, elle comptait plus de 90 000 contributions la veille de l’audition, et le seuil des 100 000 était sur le point d’être franchi. Près de 60 % d’entre elles concernent le bâti scolaire, deuxième sujet le plus cité après les emplois du temps. Mais cette initiative a suscité des interrogations au Sénat. Le sénateur écologiste Guillaume Gontard a demandé qui serait chargé de traiter les contributions et comment les propositions des élèves pourraient déboucher sur des mesures concrètes.

Le ministre a détaillé le calendrier : une synthèse est transmise aux régions, qui financent les lycées, puis, à la clôture de la consultation le 23 octobre, chaque établissement recevra l’intégralité des contributions qui le concernent. Elles seront ensuite mises en open data, après suppression des données personnelles et des propos répréhensibles. « Il n’y a pas plus transparent et plus démocratique que ça. En tout cas, c’est plus démocratique que les mortiers. »

Bâti scolaire et moyens : les sénateurs réclament des réponses durables

La vétusté des établissements constitue l’un des autres volets majeurs de la mobilisation. Sur ce sujet, le ministre a rappelé l’existence de plusieurs dispositifs de financement. Il a notamment cité une enveloppe de 80 millions d’euros mobilisée avec EDF pour des équipements liés à la transition énergétique. Selon lui, 50 000 équipements avaient déjà été achetés par les écoles et les établissements au 1er septembre, avant remboursement.

Ce dispositif, centré sur la transition énergétique, ne répond toutefois pas à lui seul à l’ensemble des difficultés liées à l’état des bâtiments scolaires. Les sénateurs ont plus largement interrogé le gouvernement sur sa capacité à engager des transformations durables, au-delà des mesures ponctuelles annoncées. « Sept ministres se sont succédé en cinq ans », a rappelé la centriste Annick Billon, avant d’ajouter : « On a du mal à imaginer que l’Éducation nationale va pouvoir se réformer. »

« Nous changeons d’époque »

Au-delà des réponses matérielles, les sénateurs ont également interrogé le ministre sur le sens politique de la mobilisation et sur la réponse apportée aux élèves. Pour Guillaume Gontard, les lycéens formulent des revendications « claires et simples » : pouvoir étudier, grandir et s’épanouir dans un pays qui leur en donne les moyens. Le sénateur écologiste a également dénoncé une réponse policière qu’il juge disproportionnée.

Le ministre a répondu en invoquant l’État de droit. « Le droit de manifester n’autorise pas à empêcher d’autres élèves d’aller en cours », a-t-il rappelé. Il a condamné les violences, appelé à sanctionner les actes commis hors du cadre légal et affirmé que le maintien de l’ordre devait respecter le principe de proportionnalité.

Il a aussi alerté sur le sort des élèves les plus fragiles. Selon lui, plusieurs centaines de milliers de lycéens ont été « privés de cours », parfois pendant des jours ou des semaines. Le ministère devra évaluer les heures perdues et prévoir des dispositifs de remise à niveau pour éviter le décrochage. « Il y a un moment aussi où la responsabilité collective » doit jouer, a-t-il insisté, craignant que les plus défavorisés ne soient les premières victimes des blocages.

Édouard Geffray a néanmoins reconnu le malaise d’une partie de la jeunesse, confrontée à de profondes incertitudes sur son avenir, notamment face aux bouleversements du travail liés à l’intelligence artificielle. « Nous changeons d’époque », a-t-il déclaré, estimant que les inquiétudes des jeunes sur leur orientation devaient être prises au sérieux.

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