L’automne est compliqué pour le bloc central. Et l’hiver risque d’être long. Alors que Marine Le Pen caracole en tête des sondages et que Jean-Luc Mélenchon paraît en mesure d’être qualifié au second tour, les candidats de la droite et du centre pataugent.
Pour tenter de conjurer le sort, Gabriel Attal a lancé mercredi soir, au 20 heures de TF1, l’idée d’une « grande primaire des démocrates », pour « empêcher » un second tour RN/LFI. « Il est temps d’être tous responsables et d’organiser le rassemblement auquel des millions de Français aspirent », a déclaré le candidat Renaissance à l’Élysée. L’ancien premier ministre avait en réalité déjà expliqué qu’il n’était pas contre le principe d’une primaire. Cette fois, au moment où sa campagne ne décolle toujours pas, il met clairement l’idée sur la table.
« Responsabilité de la division »
Reste à savoir le périmètre de la primaire. Selon Gabriel Attal, elle se ferait avec ceux qui « partagent un certain nombre de valeurs », dont « la défense des valeurs de la République et notamment l’autorité, la laïcité, la lutte contre les discriminations, l’Europe et la construction européenne, la compétitivité de notre économie, le progrès social et écologique ». De quoi rassembler du monde, jusqu’à gauche. Mais après sa déclaration, l’entourage du candidat a exclu le candidat PS/Place Publique. « Je ne pense pas que Raphaël Glucksmann, qui sort d’une primaire, s’engagera dans cette voie-là », a complété l’entourage de Gabriel Attal.
L’initiative s’adresse plus à Edouard Philippe, Bruno Retailleau et David Lisnard. Interrogé sur le maire du Havre, qui refuse jusqu’ici toute idée de primaire, Gabriel Attal s’est dit « convaincu que ceux qui feront le choix de rester à l’écart de ce moment de rassemblement […] porteront quelque part la responsabilité de la division ». Manière de renvoyer la faute sur l’ancien premier ministre.
« Qui en a compris le périmètre ? »
Sans grande surprise, à part le candidat de Nouvelle Energie, David Lisnard, partisan d’une primaire ouverte qu’il « propose depuis deux ans », a-t-il rappelé à l’AFP, personne ne suit, ni du côté d’Edouard Philippe, ou de Bruno Retailleau.
« Qui en a compris le périmètre ? Est-on assuré que les perdants accepteraient de soutenir le vainqueur ? Bref, une seule chose est claire, ce n’est pas ce « en même temps » aussi cafouilleux qu’hasardeux qui permettra d’éviter un second tour mortifère entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon », a réagi dès hier soir sur X Laurent Marcangeli, président du groupe Horizons à l’Assemblée.
« Gabriel Attal va y revenir à chaque fois qu’il est en difficulté, il fait de la poloche »
Dans l’équipe de campagne d’Edouard Philippe, on pointe également la méthode. « Si Gabriel Attal avait envie de faire changer d’avis Edouard Philippe et Bruno Retailleau, il pourrait commencer par en leur parler, avant de faire une annonce à la télévision. Il a fait son annonce sans en parler à personne, ni à son niveau, ni au niveau des bras droits, qui se voient. C’est une annonce qui n’est pas faite pour réussir, mais qui lui permet de dire, puisque les autres ne sont pas d’accord, je ne me retire pas. C’est une annonce faite pour lui, pour durer. C’est un prétexte », selon un fidèle soutien du candidat Horizons, qui résume : « Ce qu’il a fait, c’est un exercice de communication, une manière de justifier qu’il ne va pas retirer sa candidature ».
« Il va y revenir à chaque fois qu’il est en difficulté. Il fait de la poloche », balaie une députée Horizons, qui décrypte la stratégie : « Attal veut se présenter en homme responsable, qui propose un départage. Finalement, il n’y a qu’Edouard Philippe qui bloque, c’est lui le problème. Mais personne n’est dupe », pense cette soutien du candidat Horizons, qui y voit « un signe de fébrilité » de Gabriel Attal.
« A ce stade, ce n’est clairement pas à l’ordre du jour », soutient Laurence Garnier, porte-parole de Bruno Retailleau
Du côté de Bruno Retailleau, l’accueil est quasiment aussi glacial. « Bruno Retailleau a toujours été extrêmement clair. Il dit qu’une primaire ne lui fait pas peur. Maintenant, les choses avancent et Bruno Retailleau est déterminé à porter son projet. C’est ce qu’il fait. Bruno Retailleau n’a pas changé de position sur la primaire et Gabriel Attal non plus, car il l’avait déjà dit. C’est un peu une tempête dans un verre d’eau », balaie la sénatrice LR Laurence Garnier, porte-parole de Bruno Retailleau pour la campagne.
Mais le candidat LR n’exclut donc pas totalement une primaire ? « A ce stade, ce n’est clairement pas à l’ordre du jour », répond la vice-présidente LR du Sénat. Reste qu’en politique, les « stades » sont parfois évolutifs. Mais « aujourd’hui, on est déterminé à porter le projet de Bruno Retailleau », qui est « carré, claire, sérieux. On va continuer à le faire », prévient Laurence Garnier.
« Il faut du temps pour que les uns et les autres réfléchissent, mûrissent l’idée de la primaire »
Dans le camp Attal, on s’efforce de faire le service après-vente malgré tout. « Fatalement, sondage après sondage, nous voyons s’installer le duel RN face à LFI. Soit on regarde ça et on se larmoie. Soit on prend la mesure de la situation et on entend, non pas ce que réclament certains leaders politiques, mais ce que demandent les Français, inquiets : rassemblez-vous », avance la députée Renaissance Prisca Thévenot, invitée de la matinale de Public Sénat ce jeudi matin.
Cette proche de Gabriel Attal ajoute qu’« il n’y a pas de petite finale pour la présidentielle. Ce ne sera pas à qui sera le meilleur troisième. Mais à qui sera en capacité d’être au second tour face à Marine Le Pen ». Donc plutôt que « se chicaner les uns les autres », il faut « considérer qu’aujourd’hui, ce ne sont pas les ego qui doivent parler mais bien le sens de la responsabilité ».
Dans l’entourage du candidat Renaissance, on fait aussi valoir que la proposition n’est pas si isolée. « François Bayrou a très clairement fait cette proposition il y a quelques semaines, Hervé Morin et David Lisnard y sont favorables, ou d’autres comme Thierry Breton. Il faut du temps pour que les uns et les autres réfléchissent, mûrissent l’idée. Et je pense que les Français, sur le terrain, auront un rôle sur les élus pour les convaincre de la pertinence de cette grande primaire », veut croire Franck Riester, codirecteur de campagne de Gabriel Attal.
« Pendant ce temps-là, la dynamique est empêchée, mais vous courrez moins vite avec des valises que quand vous n’en avez pas »
Laisser du temps au temps ? Ce statut quo ne fait en réalité pas les affaires d’Edouard Philippe. S’il limite la casse, comparé à Gabriel Attal, lui aussi rencontre des difficultés dans les sondages, voyant maintenant Jean-Luc Mélenchon lui passer devant pour le ticket d’accès au second tour. « Pendant ce temps-là, la dynamique est empêchée », reconnaît un membre de son équipe, « mais vous courrez moins vite avec des valises que quand vous n’en avez pas… » Le même appelle Gabriel Attal a « tirer les conséquences » de sa place dans les sondages. « Le croisement des courbes, on ne l’a pas vu. On voit juste la baisse de la droite et du centre ». Car dans cette situation de blocage, c’est tout le bloc central et la droite qui se retrouve, jusqu’ici, emporté.
Un ministre s’inquiète d’un climat qui empêcherait, in fine, le rapprochement, avec de la part de « Gabriel Attal un tel niveau de détestation, que ce soit pour le Président ou Edouard Philippe », qu’il pousserait le candidat Renaissance dans une attitude jusqu’au boutiste. Mais dans le camp Attal, on pointe les limites du candidat Philippe : « Même si Gabriel Attal se retirait, dans tous les sondages, tout Edouard Philippe qu’il est, il ne serait pas qualifié au deuxième tour. C’est ça le sujet », pointe un soutien du patron de Renaissance. Pour l’heure, le dénouement ne semble pas à l’horizon.