Les réseaux sociaux, accélérateurs de violences ? Un appel lancé sur TikTok, plus de 500 000 « J’aime », et une mobilisation qui prend de l’ampleur. À l’origine du mouvement du 17 octobre, un jeune homme connu sous le pseudonyme de V2 appelait à manifester contre la hausse des prix du carburant. Son message a largement circulé en ligne. Mais samedi, les réseaux n’ont pas fait que rassembler, les vidéos de pillages et d’affrontements ont tourné en boucle, parfois vues des millions de fois, certains participants se filmant en pleine action.
Lundi 19 octobre, invité de RTL, l’ancien Premier ministre et candidat Renaissance à la présidentielle Gabriel Attal a relancé l’idée d’un blocage « temporaire, ciblé sur les territoires où se déroulent les émeutes ». Selon lui, les plateformes créent des « points de convergence » et nourrissent le mimétisme chez les plus jeunes. Il s’appuie sur son expérience, en mai 2024, alors que son gouvernement avait suspendu TikTok en Nouvelle-Calédonie. Un an plus tard, le Conseil d’État avait pourtant jugé la mesure disproportionnée, notamment faute de durée définie.
Un accélérateur, pas une cause
Le débat n’est pas nouveau. Après les émeutes de juin 2023, déclenchées par la mort de Nahel, 17 ans, tué par le tir d’un policier, une mission flash du Sénat constatait que certains émeutiers « se sont laissé entraîner dans cette entreprise de chaos par le biais, notamment, des réseaux sociaux ». Le rapport publié un an plus tard parle d’une « caisse de résonance spectaculaire » et file la métaphore chimique, les réseaux agissent comme un catalyseur, qui accélère la réaction émeutière sans en être ni le réactif ni le produit.
Alexandre Eyriès, enseignant chercheur HDR en sciences de l’information et de ́la communication et membre de l’institut Spirales, préfère l’image du « liquide inflammable qu’on met dans le barbecue ». Il y voit même des « accélérateurs de particules » : « On a changé d’échelle, on est passé à l’ère de la massification. » La faute, selon lui, à la conception même des plateformes. « Elles génèrent de l’addiction au contenu. On va scroller, on met le doigt dans l’engrenage. Quand ce sont des scènes violentes, on est comme un lapin pris dans les phares. » À force d’être montée et rediffusée, la moindre scène donne l’impression que les événements dramatiques sont cent fois plus nombreux.
Pour les émeutiers, ces plateformes sont aussi une boîte à outils : la géolocalisation de Snapchat ou d’Instagram pour se repérer, les messageries privées pour signaler la présence de policiers, des plateformes où s’achètent des articles pyrotechniques avec des paiements non traçables.
« Si on ne se filme pas, ça ne vaut pas le coup »
Pour certains, filmer compte presque plus que casser. En octobre 2023, l’inspectrice générale de la justice Joëlle Munier auditionnée au Sénat relevait que ces réseaux étaient « vécus comme facteur de valorisation ». « J’étais matrixé, j’étais dans un engrenage, j’avais des milliers de commentaires », confiait l’un des jeunes. Le mécanisme n’a pas changé, selon le sénateur socialiste Mickaël Vallet, président de la commission d’enquête sur TikTok : « Si on ne se filme pas, ça ne vaut pas le coup. » Et pour la sénatrice centriste Catherine Morin-Desailly, voir ces images de casse se multiplier nourrit « un sentiment d’impunité ».
Pour autant, la chercheuse en sciences de la communication, Laurence Allard invite à garder la bonne perspective. « Ce n’est pas que ça amplifie, ça participe, ça accompagne. » Les réseaux sociaux « aident à organiser, à amplifier, à mobiliser », dans une « culture du challenge » qui irrigue désormais les mobilisations. Ils permettent aussi d’informer, y compris la casse, avec « un côté documentaire », et de partager « des moments de communion ». « C’est une multitude d’usages », conclut-elle.
Couper l’accès, un remède risqué ?
Le précédent calédonien l’a montré : bloquer une plateforme est une arme à double tranchant. Il priverait de communication des utilisateurs étrangers aux violences, sans permettre de distinguer les appels à casser de la contestation politique. Car les réseaux restent aussi des espaces où s’expriment des revendications et où les événements sont documentés. Leur interdiction soulève donc une question démocratique.
« Il est antidémocratique de les interdire, car c’est un espace d’expressivité, un espace public populaire, avec toutes ses failles, tranche Laurence Allard. Après, ce sont des plateformes propriétaires. Mais cela reste de l’expression démocratique de l’opinion. » Mickaël Vallet n’exclut pas, lui, une suspension face à des appels explicites à la violence, à condition d’un cadre juridique précis et d’une mesure proportionnée. Sinon, prévient-il, « vous privez les gens de parole, vous les muselez ».
Catherine Morin-Desailly veut déplacer la cible : « Ce n’est pas l’accès qu’il faut interdire, c’est la fonctionnalité qui rend ces outils dangereux. » La sénatrice plaide pour un meilleur encadrement des algorithmes de recommandation et une responsabilité accrue des plateformes dans la diffusion des appels à la violence. Alexandre Eyriès va dans le même sens : il prône une restriction de la diffusion des vidéos de casse, en repérant les contenus problématiques par des signaux, tout en reconnaissant que cela pose, là encore, la question de la régulation : « C’est le serpent de mer qui se mord la queue. » Les autorités disposent pourtant déjà de leviers ciblés : retrait de contenus, suspension de comptes, poursuites. Aller plus loin supposerait de passer par la loi.
Des images qui servent aussi les enquêtes
Ceux qui se sont filmés en pleine action ont peut-être fourni, sans le vouloir, les preuves de leur propre implication. Le même jour, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé une « opération judiciaire très importante, massive » : 200 enquêteurs vont passer au crible les images relayées sur les plateformes. « La plupart sont sans masque, relève Alexandre Eyriès. C’est un moyen de remonter jusqu’à eux. » Les vidéos qui donnaient de la visibilité aux violences pourraient ainsi se retourner contre leurs auteurs.