La canicule historique que la France vient de traverser laisse des traces, tant sanitaires que politiques. Les records successifs à plus de 40 degrés, qui ont marqué la semaine du 22 juin, ont entraîné leur lot de conséquences : classes surchauffées, avec responsabilité renvoyée aux parents de garder leur enfant quand ils le peuvent, quand l’école n’était pas carrément fermée ; transports en commun désorganisés avec annulation de trains ; conséquences pour l’agriculture et les forêts, les arbres subissant un stress hydrique et de thermique.
Et bien sûr, le pire, avec des morts par centaines sur tout le territoire. Des personnes âgées, mais aussi des jeunes. Le bilan très provisoire fait état d’environ 1.000 morts. Mais le compteur macabre va forcément monter, quand on sait que la canicule de 2003 a engendré 15.000 morts. Et selon Météo France, l’épisode 2026 est pire que celui de 2003 en termes météorologiques… Et déjà, on annonce un nouvel épisode de forte chaleur, à partir de la semaine du 6 juillet, dont l’intensité reste à préciser.
« Lâcheté de l’Etat face aux lobbies climaticides »
Sans surprise, le gouvernement se retrouve sous le feu de critiques, devant faire face au procès en impréparation. Les attaques se multiplient, notamment à gauche. Jugeant « criminelle » « l’impréparation », la vice-présidente LFI de l’Assemblée nationale, Clémence Guetté, estime que l’exécutif est « coupable du fait que neuf millions de personnes sont dans des bouilloires thermiques ».
Du côté des Ecologistes, on ne ménage évidemment pas le gouvernement. « Des centaines de morts se cachent derrière cette carte tristement historique », a lancé sur X la patronne du parti, Marine Tondelier, carte de vigilance rouge à l’appui. « On va découvrir les conséquences très concrètes de la lâcheté de l’Etat face aux lobbies climaticides », selon la secrétaire nationale des Ecologistes, qui ajoute : « Depuis des années, nous démontrons l’impréparation totale de nos gouvernants à ce qui nous guette, et le danger que cela représente », pointant le Fonds vert « divisé par quatre » et « le programme MaPrimeRénov’ raboté et suspendu ».
Guillaume Gontard, président du groupe écologiste du Sénat, est tout aussi remonté contre le gouvernement. « On parle d’épisode de canicule, mais tout ce qui nous arrive, ce sont des choses totalement prévues. Ce n’est pas un séisme qu’on ne voit pas venir. Tout ça est documenté », dénonce le sénateur de l’Isère, pointant « la responsabilité dans la gestion de la crise immédiate et surtout, l’inaction qu’il y a pu y avoir pendant ces dernières décennies ». Il ajoute : « On le sait, on a les chiffres sous les yeux, l’ensemble des experts nous le disent et pourtant, on ne fait rien ».
« Les gens qui meurent aujourd’hui n’auraient pas dû mourir », lance Guillaume Gontard
Alors que les investissements nécessaires se calculent en milliards, Guillaume Gontard remarque que « quand on le souhaite, on peut mettre l’argent. On a voté l’actualisation de la loi de programmation militaire. Je ne suis pas contre qu’on renforce nos armées, mais si on n’est pas en capacité de protéger nos populations… Ça va être terrible, on va atteindre les 10.000 morts. C’est l’équivalent d’une guerre et pourtant, on ne réagit pas », s’indigne le président du groupe écologiste.
Pour Guillaume Gontard, la responsabilité du gouvernement sur le nombre de décès est directe. « Les gens qui meurent aujourd’hui n’auraient pas dû mourir. Derrière, il y a une responsabilité. Les responsables politiques sont responsables de ce qui arrive aujourd’hui. Donc le gouvernement est responsable », lance le sénateur de l’Isère.
« La canicule est une souffrance de classe »
« La canicule est une souffrance de classe. Les classes populaires sont davantage impactées que les autres et les politiques publiques doivent d’abord se tourner vers elle », avance de son côté le sénateur communiste, Ian Brossat, invité de RMC dimanche. Mais « en tant que responsables politiques, on devrait avoir l’humilité de reconnaître qu’il y a une forme de faillite collective dans un certain nombre de domaines », ajoute cependant le sénateur de Paris, estimant par ailleurs que le RN est « disqualifié » d’office sur la question.
Le Rassemblement national défend lui un plan clim’ pour répondre aux effets des canicules. Encore imprécis, il sera présenté ce mardi. Le parti d’extrême droite vient de loin en la matière. Du climatoscepticisme du temps de Jean-Marie Le Pen, aux critiques de Marine Le Pen en 2023 sur les rapports « alarmistes » du Giec, le RN tente, sur le tard, et face aux canicules qui se répètent, se prendre le train en marche, quitte à dénoncer aujourd’hui l’inaction du gouvernement.
Sébastien Lecornu veut « créer un plan ORSEC valeurs extrêmes »
Pris dans les cordes, de toutes parts, le gouvernement se défend. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a tenu une nouvelle cellule interministérielle de crise ce lundi soir. Le message est clair : l’exécutif veut se montrer en action et non en train de subir la situation. « La chaîne de prévision » et « la chaîne de réaction » ont « tenu », s’est félicité Sébastien Lecornu en ouverture. Mais il reconnaît une fragilité sur « la capacité de rafraîchissement des établissements de santé », ainsi que dans la sphère privée, où « le nombre de victimes est bien plus important » que dans les Ehpad, qui « ont tenu ». Il annonce aussi « créer un plan ORSEC valeurs extrêmes ».
« On ne peut pas dire que l’Etat n’a rien fait. On est à la troisième version du plan national d’adaptation au réchauffement climatique », avait souligné mercredi dernier, lors des questions d’actualité au gouvernement, Monique Barbut, ministre de la Transition écologique. Mais l’ancienne présidente du WWF France a reconnu que ce plan « doit nous amener à réfléchir aussi à la question des moyens. Et c’est clair, c’est un mur d’investissement qu’il va falloir que nous acceptions de regarder collectivement, tant pour l’Etat que pour les collectivités et les individus ». La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé de son côté la commande de 30.000 climatiseurs et des ventilateurs pour les hôpitaux, via une enveloppe « de 100 millions d’euros », a-t-elle annoncé à La Tribune Dimanche. Sébastien Lecornu a précisé ce lundi que les première clim’ allaient arriver « en fin de semaine ou début de semaine prochaine ».
« Dire que le gouvernement n’a rien fait depuis 2017 en matière d’écologie est absolument faux », soutient Mathieu Lefèvre
Derrière, ce sont aussi les deux quinquennats d’Emmanuel Macron qui sont passés au crible. Surtout que dans l’entre-deux tours de la présidentielle 2022, le chef de l’Etat, cherchant alors à attirer des voix de gauche et écologistes, avait déclaré à Marseille : « La politique que je mènerai dans les 5 ans à venir sera écologique ou ne sera pas ».
« Dire que le gouvernement n’a rien fait depuis 2017 en matière d’écologie est absolument faux », a rétorqué ce lundi matin le ministre délégué chargé de la transition écologique, Mathieu Lefèvre, invité de la matinale de Public Sénat. Il ajoute que « le premier ministre a pris des mesures d’urgence immédiatement ».
« Dans une petite commune, est-ce qu’on va mettre 500.000 euros de travaux pour isoler une école ou mettre la clim’ qui va marcher 15 jours ? » interroge un ministre
« Tout est bon pour faire le procès d’Emmanuel Macron aujourd’hui. Quoi qu’il arrive dans ce pays, c’est sa faute », ajoute François Patriat, président du groupe RDPI (Renaissance) du Sénat, qui rappelle que c’est sous Emmanuel Macron que le Fonds vert a été créé. « On l’a baissé car il y a eu des abus et des détournements. Mais on s’adapte de mieux en mieux aux aléas climatiques », défend le sénateur de la Côte-d’Or. Quant aux critiques sur les écoles, outre le fait que c’est la responsabilité des mairies, comme l’a rappelé Sébastien Lecornu dans un courrier aux élus, François Patriat souligne que « ni Chirac, ni Sarkozy, ni Hollande n’ont mis la climatisation dans les écoles ».
Le fait même d’installer la clim’ dans les écoles, ou de les rénover, ne va en réalité pas de soi au sein du gouvernement. « Dans une petite commune, est-ce qu’on va mettre 400 ou 500.000 euros de travaux pour isoler une école pour 15 jours de chaleurs par an, ou mettre la clim’ qui va marcher 15 jours ? » s’interrogeait sous couvert d’anonymat un ministre, juste avant le début de la canicule de la semaine dernière. Il s’appuyait sur ses retours localement : « Si on dit qu’on va augmenter les impôts de 15 % pour mettre la clim’ dans l’école pendant 15 jours… Bah non ». Le même estimait qu’« une vague de chaleur, ça ne s’anticipe pas », tout en reconnaissant qu’« il faut s’adapter sur le long terme ».
Baisse du Fond vert de 2,5 milliards à 837 millions d’euros
Au sein même du bloc central, les critiques apparaissent. « Depuis 2017, on a baissé de 25 % les émissions de gaz à effet de serre », a rappelé dimanche sur France 3 l’ex-première ministre, Elisabeth Borne, tout en lâchant une pique pour ses successeurs : « Après mon départ de Matignon, je ne suis pas sûre que la planification écologique et énergétique ait été portée avec la même énergie », a dénoncé Élisabeth Borne. Une critique à peine voilée contre le patron de Renaissance, Gabriel Attal, candidat à la présidentielle.
A l’origine doté d’un budget de 1,5 milliard d’euros, puis abondé jusqu’à 2,5 milliards, le Fonds vert s’est retrouvé en effet raboté de 1,35 milliard d’euros pour atteindre 1,15 milliard d’euros dans le budget 2025, quand Gabriel Attal puis Michel Barnier étaient premiers ministres, avant d’arriver à 837 millions d’euros par le projet de loi de finances 2026, sous Sébastien Lecornu.
Quant à Edouard Philippe, candidat Horizons à la présidentielle, il appelle aussi à « climatiser massivement » et y va de son « plan baignade national ». Pour l’ex-premier ministre, en matière d’adaptation au changement climatique, « nous n’allons pas assez vite et il nous faudra aller plus loin ».
« La présidentielle sera au printemps, du coup, on n’en parlera pas », pense un ministre
Après une semaine où la France a suffoqué, on le voit, tout le monde s’échauffe. Mais qu’en restera-t-il l’année prochaine, en pleine campagne présidentielle ? Le ministre cité plus haut pense, sans s’en réjouir, que la question se retrouvera à nouveau en bas de la pile : « Quand on repassera sous 25 degrés, on n’en parlera plus. Et la présidentielle sera au printemps, du coup, on n’en parlera pas ».