« Ce sera du jamais vu depuis l’entre-deux-guerres » : le coût annuel de notre dette continue sa remontée, menaçant d’asphyxier nos capacités d’action
Crédit : AP Photo / Thibault Camus / PAR103 / 25098378738551 / 2504081235

« Ce sera du jamais vu depuis l’entre-deux-guerres » : le coût annuel de notre dette continue sa remontée, menaçant d’asphyxier nos capacités d’action

La hausse des taux d’intérêt continue de s’élever à un rythme qui n’avait pas été anticipé. Elle renchérit à la fois le coût des nouvelles émissions de dette mais aussi le renouvellement des anciens bons du Trésor. Selon l’économiste Anthony Morlet-Lavidalie, la charge annuelle de la dette pourrait à moyen terme retrouver des niveaux que la France n’avait plus connu depuis l’entre-deux-guerres.
Guillaume Jacquot

Temps de lecture :

8 min

Publié le

La dette publique française continue son ascension inexorable. Au deuxième trimestre, celle-ci a atteint près de 3596 milliards d’euros , ce qui correspond à 119 % du produit intérieur brut (PIB), selon les nouvelles données publiées par l’Insee ce 29 septembre. En proportion de la richesse produite annuellement dans notre pays, la dette dépasse donc le précédent pic atteint durant la crise sanitaire, début 2021 (117,8 % du PIB). Le ratio est désormais à son plus niveau depuis 1946.

Selon l’institut statistique, le montant de la dette s’est élevé de quasiment 60 milliards d’euros entre avril et juin, dont 53 au niveau de l’État. La dette des administrations de la Sécurité sociale s’est aggravée de 8,4 milliards d’euros. Seule la dette des collectivités territoriales a reculé, de 1,7 milliard d’euros.

Rapportée au PIB, la dette publique française a augmenté de quatre points en l’espace d’un an. Et le mouvement ne devrait pas s’arrêter de sitôt. Le gouvernement a d’ores et déjà prévenu que la dette atteindrait 121,7% du PIB l’an prochain, soit plus du double que ce qui est autorisé par les règles de la zone euro (60 %).

La dette est déjà supérieure à la trajectoire calculée par le gouvernement Bayrou à l’été 2025, juste avant d’être censuré. Dans son plan « stop à la dette », l’ancien Premier ministre tablait sur un ratio de dette à 118,3 % en 2026. Nous sommes déjà à 119 % avant même les chiffres du second semestre.

Croissance anémique et persistance de déficits élevés, le cocktail explosif

Deux facteurs jouent en défaveur de cette dégradation continue du ratio de la dette publique exprimée par rapport au PIB. Le numérateur, le stock de dette, continue d’augmenter puisqu’il est le résultat de l’accumulation des déficits. La France peine à le réduire. Alors qu’un retour à 5 % était normalement la cible pour 2026, il pourrait déraper jusqu’à 5,4 %. Pour 2027, le budget – dont on attend les détails ce jeudi – ne devrait viser qu’une stabilité à 5 %, au prix d’un effort de 54 milliards d’euros. Cette année, l’Agence France Trésor, qui émet les titres de dette, prévoyait pour 2026 des émissions à moyen et long terme nettes et des rachats à hauteur de 310 milliards d’euros. Ce 29 septembre, elle annonce un nouveau programme record de 340 milliards d’euros l’an prochain.

Cette dette pèse aussi plus lourd en proportion par rapport au PIB car la progression de celui-ci ralentit. Au deuxième trimestre, la croissance était à l’arrêt. « Il y a assez de consensus au sein des économistes pour dire que les déficits publics en France sont plus élevés que le solde qui stabiliserait la dette. Selon les calculs, il y a actuellement trois points d’écarts. À politique inchangée, la dette aura une tendance haussière », explique Raul Sampognaro, économiste à l’Institut français d’économie (IFE), l-ex-Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Sans retour du déficit des comptes publics vers 2 %, point de salut à attendre. La dette continuera de gonfler chaque année de trois points de PIB.

« Des niveaux de dette que l’on recense habituellement en période de récession »

« Ce sont des niveaux que l’on recense habituellement en période de récession, pas du tout des augmentations dignes d’un régime de croisière. On s’endette comme si on était dans une phase de récession majeure », alerte Anthony Morlet-Lavidalie, économiste à Rexecode, le Centre de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises. « Le plus grave, c’est la dynamique. Ce n’est pas prêt de s’arrêter et l’on va connaître des choses très désagréables dans les trimestres venir. » Un niveau d’endettement de 119 % du PIB, c’est « inédit en période de paix », commente également Raul Sampognaro.

La hausse des taux d’intérêts d’une ampleur inattendue a également aggravé le tableau de façon colossale. Elle rend les nouvelles émissions de dette, et le renouvellement des titres arrivés à échéance, plus coûteuse. Le mouvement, affecte tous les grandes économies du monde, en raison des craintes inflationnistes dans le contexte de pression sur les prix du pétrole, mais aussi des demandes de financement toujours plus élevées dans le secteur de l’intelligence artificielle, qui renchérit le coût de l’argent. La situation se dégrade toutefois avec une intensité accrue en France, comme l’illustre la divergence avec les taux allemands. La différence entre le bon du Trésor français à 10 ans et son homologue allemand, le « Bund », attend désormais quasiment 1,15 point de pourcentage. Ce mardi, le taux à 10 ans français qui a frôlé les 4,80 %, au plus haut depuis juin 2008. L’an dernier, lorsque la discussion budgétaire a commencé, ce même taux était sous les 3,50 %. Pour donner une idée de l’emballement à laquelle on assiste, le ministère des Finances tablait au printemps sur un taux long à 3,9 % en fin d’année.

À lire aussi >> « Une croissance plus faible, c’est une dette plus difficile à gérer » : pourquoi la France est vulnérable à la hausse des taux d’intérêt

La fièvre actuellement sur les taux se traduit directement sur la charge de la dette, c’est-à-dire le paiement des intérêts chaque année à nos créanciers. Mi-septembre, Matignon estimait que la montée des taux souverains aggravait la dépense publique de dix milliards d’euros. Le gouvernement tablait en avril sur une charge de la dette de 64 milliards d’euros cette année. Il anticipe 91 milliards d’euros en 2027. Dès juin, bien avant l’emballement obligataire, la Cour des comptes rappelait que ce renchérissement du coût annuel de la dette, chaque année, consommait « toutes nos marges de manœuvre budgétaires ». Selon elle, la charge de la dette rapportée au PIB aura ainsi doublé en 2020 et 2026.

« L’iceberg semble loin, mais on ne voit pas comment l’éviter »

Sur fond de croissance faible, de difficultés à réduire le déficit, et de taux d’intérêt élevés, la France va aussi s’engager dans le renouvellement de ses titres de dette, souscrits lorsque les taux étaient nuls voire négatifs, durant la crise sanitaire. La charge des intérêts va donc continuer d’enfler, en proportion de notre richesse produite. « Avec le contexte qui est le nôtre, on est à peu près sûr d’avoir une charge de la dette qui atteindra 4 points du PIB en 2030. Ce sera du jamais vu depuis l’entre-deux-guerres », a calculé l’économiste Anthony Morlet-Lavidalie. « Cela veut dire qu’à la fin, vous levez l’impôt pour financer la charge d’intérêts, les politiques publiques ne vont plus s’élaborer à partir de ce que vous souhaitiez. C’est une situation d’asphyxie. » L’analyste souligne en outre que l’inflation est également bien plus faible que dans les années 70, ce qui aurait permis d’étioler la dette, avec la dépréciation de la monnaie.

Jusqu’où pourrait s’aggraver la situation ? Difficile de répondre, les crises obligataires se manifestant généralement au dernier moment. La situation de blocage politique crée une « prime de risque » sur les taux français. « On est conscience qu’il y a un paquebot à la dérive. L’iceberg semble loin, mais on ne voit pas comment l’éviter. Les marchés ont la sensation qu’il n’y a pas de timonier. On ne voit pas quelle est la trajectoire crédible pour la consolidation des comptes », résume Raul Sampognaro. L’économiste de l’OFCE juge néanmoins que des éléments permettent de relativiser. « La France n’a pas une situation inquiétante de ses comptes extérieurs, malgré la montée du prix du pétrole. Ensuite, depuis la crise sanitaire, la dégradation des comptes de l’Etat a été parfaitement compensée par de l’épargne des ménages. »

« La France n’est pas du tout en banqueroute, en revanche ce qui est certain, c’est qu’une sanction arrivera et que ses conséquences seront très douloureuses. On n’anticipait pas que les taux monteraient aussi vite. On ne sait pas très où cela peut s’arrêter, c’est le problème aujourd’hui », avertit Anthony Morlet-Lavidalie. C’est dans ce contexte chamboulé que sera débattu à partir de la semaine prochaine le budget, en pleine campagne présidentielle, pas la période la plus propice aux compromis.

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris: Gerard Larcher elu President du Senat
6min

Politique

« Grand oral », « intox » et promesses : un match oppose Patrick Kanner à Rachid Temal pour la tête du groupe PS du Sénat

Les 62 sénateurs PS vont élire ce mercredi leur président de groupe. Le sortant Patrick Kanner, président depuis 2018, voit son poste convoité par Rachid Temal, qui pointe le manque de collégialité. Entre grands oraux passés ce mardi par le courant d’Olivier Faure et discussions de couloirs, cette campagne courte et discrète n’en est pas moins intense.

Le

Paris : Block Everything protest day
7min

Politique

Blocus des lycées : « Une fois sorti du tube, le dentifrice ne rentre plus »

Parti de revendications sur les moyens, le manque d’enseignants ou les conditions d’étude, le mouvement lycéen s’étend de ville en ville. Le soutien affiché de La France insoumise et la réponse ferme du gouvernement ont progressivement déplacé la contestation sur le terrain politique. Mais les sociologues insistent sur l’autonomie des élèves et redoutent que l’affrontement entre adultes ne finisse par éclipser leurs revendications.

Le

La Seyne-sur-Mer RN party’s President Jordan Bardella
8min

Politique

Accusations d'antisémitisme : « La défense de Jordan Bardella est assez classique. C’est celle de Fillon en 2017 », selon le communiquant Philippe Moreau-Chevrolet

Dans la tourmente depuis lundi et l’article de Mediapart qui a révélé des écrits antisémites datant de 2013, le président du RN, Jordan Bardella, a annoncé dans la foulée le dépôt d’une plainte pour diffamation et dénonce une opération destinée à le « tuer politiquement ». Cette mise en avant d’une « manipulation » n’est pas sans rappeler la défense de François Fillon il y a 10 ans et pose la question d’une future mise à l’écart de celui censé former un ticket avec Marine Le Pen pour l’élection présidentielle.

Le