C’est une révolution à l’échelle du continent. Dans une campagne où Gabriel Attal peine à réellement percer et à passer devant Edouard Philippe, son concurrent direct dans le bloc central, le patron de Renaissance frappe un grand coup sur un terrain qu’il connaît bien et défend : l’Europe.
« Ce rêve est ancien »
En déplacement ce jeudi à Reims, dans une usine de lanceurs spatiaux de l’entreprise Latitude, le candidat à la présidentielle a présenté sa vision de l’Europe, sujet qui fait partie de « l’ADN » de l’ancien premier ministre, aiment rappeler ses soutiens. Au lendemain du discours annuel sur l’état de l’Union, tenu par la présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyen, c’est un peu son « contre discours » de l’Union, confie son entourage.
Un contre discours qui va loin. Car Gabriel Attal propose de mettre en place « les Etats-Unis d’Europe ». « La grande mission de ma génération est d’accomplir le rêve européen et de faire naître les Etats-Unis d’Europe », lance le candidat, « n’ayons plus peur et bâtissons les Etats-Unis d’Europe, […] le plus grand projet politique de ce siècle ». « Ce rêve est ancien », souligne Gabriel Attal, rappelant que Victor Hugo l’avait déjà défendu. De quoi aujourd’hui « réveiller » l’Europe.
Donner le tempo de l’agenda médiatique et pousser les autres candidats à réagir
On sait le sujet sensible dans le pays, tant la question a suscité des débats électriques, lors du référendum sur le traité de Maastricht en 1992, ou celui sur le traité constitutionnel européen, en 2005, où le « non » français n’avait pas été respecté. Mais qu’importe. « C’est une formulation ambitieuse pour un projet qui l’est tout autant. C’est le rêve que Gabriel Attal souhaite porter pour sa génération », assume le directeur de campagne du candidat.
Gabriel Attal prend donc son risque, au moment où imprimer des thèmes de campagne est difficile, pour lui comme pour les autres candidats. Mais avec cette proposition choc, Gabriel Attal peut ainsi espérer donner le tempo de l’agenda médiatique et pousser les autres candidats à réagir à sa proposition. Un peu comme lorsque Jean-Luc Mélenchon défend l’annulation de la dette ou Marine Le Pen l’interdiction du voile. A chaque fois, il s’agit de propositions fortes, loin des ajustements techniques. « L’idée, c’est vraiment de relancer l’idéal européen », explique Maxime Cordier. Et sa campagne ?
« Noyau dur » de 8 ou 10 pays
Le candidat voit ces Etats-Unis d’Europe comme une nouvelle étape, après l’Europe de l’acier et le Traité de Rome, puis le renforcement de l’Europe avec Schengen, l’euro et la création de l’Union européenne. Aujourd’hui « en panne d’idéal », l’idée est de fixer un nouvel horizon au projet européen, avec « une vrai vision », décrypte son entourage.
Derrière ces Etats-Unis d’Europe, il s’agit de mettre en place une Europe des cercles concentriques, une Europe à plusieurs vitesses, avec quelques pays pour commencer. Un vieux débat en réalité, que le candidat à la présidentielle reprend à son compte. « Seront-ils 8 ? Seront-ils 10 ? Peu importe le nombre, pourvu que ce soit un noyau dur », lance Gabriel Attal. A ce groupe de pays de faire ce « nouveau saut fédéral », explique Maxime Cordier.
« Ce n’est pas la création d’un pays unique », ni « la disparition des nations »
Concrètement, « ce n’est pas la création d’un pays unique », ni « la disparition des nations », qui garderont leurs prérogatives « sur les sujets régaliens, migratoires, de défense, d’éducation », assure l’entourage, mais de se concentrer sur la dimension économique. L’objectif, pour le moins ambitieux et qui semble très difficile à atteindre, est de « créer une économie unique », par « la mise en commun de nos économies européennes ».
Le candidat imagine les Européens regrouper leurs forces autour « de grands projets » technologiques, comme « l’IA, le spatial, les biotechnologies, l’énergie ou le vaccin contre le cancer ».
« Un véritable fédéralisme économique, technologique et écologique »
Pour arriver à cette économie unique, les équipes du candidat ont identifié « une vingtaine de barrières qui empêchent nos économies d’être véritablement intégrées », avec une série d’objectifs : « Convergence des taux d’imposition et de taxation, droit du travail commun, droit des affaires unifié, harmonisation des normes économiques et agricoles, achèvement de l’union bancaire et des marchés des capitaux, politique industrielle, moyens budgétaires avec des ressources propres »… Autant de sujets tous plus explosifs les uns que les autres.
Pour son rêve, Gabriel Attal défend « un véritable fédéralisme économique, technologique et écologique », pour lequel il vise « la disparition totale des frontières économiques en son sein et la mise en place d’une politique inédite d’urgence écologique ». Car « nous ne répondrons pas à un problème mondial à l’échelle régionale », lance-t-il, pour critiquer la proposition d’écorégions de Jean-Luc Mélenchon. Pour le leader de Renaissance, « l’écocontinent, c’est la seule échelle possible pour relever ce défi ».
Par cette nouvelle étape de la construction européenne, Gabriel Attal espère peser face aux Etats-Unis, la Chine ou la Russie. Et répondre aussi aux enjeux de pouvoir d’achat. « En 25 ans, le PIB par habitant des Etats-Unis a cru deux fois plus vite que celui des Européens », relève le député Renaissance Pieyre-Alexandre Anglade, président de la commission des Affaires européennes de l’Assemblée nationale, pour qui « il faut se détacher des boulets qu’on s’est mis depuis des décennies ».
« Groupe de travail un peu secret »
L’idée de changer les choses en profondeur remonte à la tournée européenne réalisée par Gabriel Attal en mai 2026, avec un consensus que cela ne fonctionne plus. « On a voulu construire cette Europe pure et parfaite à 27. Mais avec nos règles d’unanimité, on stagne. Pire, on décroche », pointe l’eurodéputée Renaissance, Valérie Hayer, présidente du groupe Renew au Parlement européen. Le candidat a alors « passé commande de réfléchir ». « Il a monté un groupe de travail un peu secret », confie l’entourage, qui a planché plus de six mois.
Mettre sur la table cette idée d’Etats-Unis d’Europe va aussi permettre à Gabriel Attal de jouer le match face à Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui vont sans nul doute dénoncer fortement l’idée. Les souverainistes eurosceptiques ou antieuropéens contre les fédéralistes pro européens en somme. « Gabriel Attal propose de trancher entre deux grandes options existentielles : soit le cauchemar du Frexit » ou « réveiller un vieux rêve européen, très ambitieux », avance le codirecteur de campagne. De quoi incarner l’opposition au RN et à LFI par les idées, quand les soutiens d’Edouard Philippe mettent en avant la nécessité de faire barrage au second tour, au risque d’alimenter un vote par défaut plutôt que d’adhésion.
« Un Parlement qui sera l’émanation des parlementaires européens de ces pays qui s’engageront dans cette avant-garde »
Gabriel Attal a déjà planché à la méthode. S’il est élu, il proposera, lors du premier Conseil européen, « d’embarquer un certain nombre de pays » sur les grands projets évoqués. Pas de nouvelle strate pour mettre en place cette coopération renforcée, mais « un traité de prospérité économique et d’urgence écologique, qui sera le socle de base des Etats-Unis d’Europe », détaille Maxime Cordier.
La gouvernance s’appuiera sur « le président de la Commission ou de ces Etats-Unis d’Europe, élu au suffrage universel, et par un Parlement qui sera l’émanation des parlementaires européens de ces pays qui s’engageront dans cette avant-garde des EUE », détaille son équipe de campagne. Mais une fois sur les rails, le projet serait validé par les citoyens. « Je propose de faire le premier référendum européen, c’est-à-dire une consultation simultanée dans tous les pays qui auront vocation à intégrer » ces Etats-Unis d’Europe, annonce encore Gabriel Attal.
« Nous tendons la main aux pays fondateurs, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, ou l’Espagne, la Grèce »
Voilà pour le rêve. Un peu utopique, voire irréaliste ? « On me dira que c’est un risque. Oui, c’en est un. Il faudra convaincre, négocier », admet Gabriel Attal. « La gouvernance sera l’objet de tractations intenses », reconnaît de son côté le directeur de campagne, qui compte aussi sur les changements d’exécutif à venir, avec 10 élections attendues dans les Etats membres, pour amorcer le mouvement. « Les cartes seront rebattues », et « on fait le pari qu’à partir du moment où 8 ou 10 des plus grands pays européens se lancent, le reste suivra », avance Maxime Cordier.
Mais quels pays seraient susceptibles de partager ce projet ? « Nous tendons la main aux pays fondateurs, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, ou l’Espagne, la Grèce, les pays baltes, la Pologne », lance Gabriel Attal, qui imagine aussi un jour « un rapprochement avec le Royaume Uni », malgré le Brexit.
« Préparer le terrain au maximum »
« Gabriel Attal va appeler à la mobilisation de l’ensemble des pro européens, au-delà de la famille Renew », explique Valérie Hayer. De nouveaux déplacements européens sont dans les tuyaux pour « préparer le terrain au maximum ». Et une tribune, signée par plusieurs personnalités, paraîtra dans les prochains jours, « pour montrer la solidité de notre réseau d’alliés ».
S’il veut donner corps à son rêve, Gabriel Attal devra avoir plus de succès que François Hollande. A peine élu à l’Elysée en 2012, l’ex-chef de l’Etat socialiste s’était envolé pour Berlin pour vendre sa réorientation de l’Europe avec un « pacte de croissance » à la chancelière Angela Merkel. Mais face à la fin de non-recevoir de l’Allemagne, le projet avait fait flop.