Rien, décidément, ne sera simple pour cette primaire socialiste. « Je serai candidat à la primaire interne […] pour porter une ligne populaire », annonçait le 30 août le député socialiste. À 34 ans, Philippe Brun entendait profiter de cette campagne pour s’imposer dans le débat présidentiel et prolonger une ascension amorcée sur les textes budgétaires, où il s’était imposé comme l’un des parlementaires les plus actifs du groupe socialiste. Pour cet outsider, la stratégie était d’occuper le terrain avant que la campagne ne soit verrouillée par les candidatures les plus installées.
Dix-sept jours plus tard, tout bascule. Selon le récit qui circule au sein du parti, la première secrétaire déléguée Johanna Rolland aurait reçu, ce soir-là, l’appel d’une ancienne collaboratrice parlementaire de Philippe Brun, licenciée deux mois plus tôt pour « faute grave ». Celle-ci lui aurait fait part de « violences » qu’elle dit avoir subies de la part du député. Un cadre socialiste, sous couvert d’anonymat, revient sur les circonstances de cet appel : « Vous recevez un appel à 23h59, le mieux aurait été de décaler le BN. On est chez les fous. »
Quelques heures plus tard, mercredi 16 septembre au matin, le Bureau national, censé simplement valider les candidatures à la primaire, doit finalement se prononcer sur le sort politique de l’un des prétendants. Finalement, seuls cinq noms figureront sur la ligne de départ : Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Ségolène Royal, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel. Un parlementaire socialiste résume l’ambiance de ce Bureau national : « Tout le monde pensait que le BN serait une formalité. Mais ça finit en feuilleton, en télénovela. »
« Instrumentalisé par mon propre parti pour me tuer politiquement »
Philippe Brun découvre sa suspension en pleine séance du Bureau national. Il n’aurait pas été directement informé de la décision, même s’il savait qu’un média s’intéressait à son cas. Selon un cadre socialiste, « il avait été contacté par Mediapart, donc il savait que quelque chose se tramait ». La suspension est finalement votée à l’unanimité des membres présents. « C’est un virage à 180 degrés, il suffit d’un témoignage au téléphone pour exposer quelqu’un sur la place publique », réagit le député Romain Eskenazi, proche de Philippe Brun.
Dès 10h30, le député fait part de sa « stupeur » sur X. Quelques heures plus tard, face aux journalistes réunis à l’Assemblée nationale, le ton monte d’un cran. « J’ai appris avec stupeur ma suspension », lance-t-il, dénonçant un épisode « du jamais vu dans l’histoire d’un parti politique démocratique ». Puis il accuse directement son propre parti : « Sans justice saisie, ce conflit est désormais instrumentalisé par mon propre parti pour me tuer politiquement. »
Le député affirme qu’aucune plainte n’a été déposée contre lui devant la justice, ce que le parquet de Paris a confirmé à nos confrères de BFMTV. Il dit vouloir saisir lui-même la justice « afin que la justice puisse établir les faits ». Il dément par ailleurs toute relation avec sa collaboratrice : « Je n’ai jamais été le compagnon de ma collaboratrice. Elle a un compagnon et elle est pacsée. »
Surtout, Philippe Brun s’interroge sur la procédure interne engagée contre lui. Il assure avoir découvert l’existence d’une commission saisie dès juillet, sans qu’aucune audition n’ait eu lieu depuis lors : « Pourquoi ne pas m’avoir entendu alors que l’on me dit qu’une commission […] a été saisie en juillet et qu’aucune investigation n’a été menée ? » Et de conclure : « Je refuse de me laisser démolir par de fausses accusations. »
« Il n’y a aucune volonté de ma part d’éliminer Philippe Brun »
Face à ces accusations d’instrumentalisation, Olivier Faure s’emploie à dissocier la décision du Bureau national de toute manœuvre visant à écarter un concurrent gênant. Sur franceinfo, ce jeudi 17 septembre, le premier secrétaire coupe court : « Il n’y a aucune volonté de ma part d’éliminer Philippe Brun. » Il affirme n’avoir découvert l’affaire que la veille au soir : « Il y avait une saisine au mois de juillet, mais je n’étais pas au courant. » Le premier secrétaire du parti distingue deux volets dans le dossier : « La plainte déposée au mois de juillet ne portait pas sur des faits de violences, mais sur des faits prud’homaux. » Quant au fonctionnement de la commission saisie, il insiste sur son indépendance vis-à-vis de la direction du parti : « C’est une boîte noire, qui n’a pas à en référer à la direction du PS. »
« Des choses circulaient depuis quelque temps »
C’est à ce stade que la chronologie se complique. D’après des documents consultés par L’Opinion, l’ancienne collaboratrice avait bien saisi, dès le 1er juillet, la Commission nationale des conflits du PS. Mais cette première démarche ne portait pas, selon ces documents, sur les accusations de violences évoquées au moment de la suspension. Proche de Philippe Brun, Romain Eskenazi précise la nature de cette première démarche : « Au 1er juillet, c’est l’un des dysfonctionnements du parti [qui était en cause] en tant que responsable politique du Parti socialiste, elle accusait Philippe Brun de ne plus lui transmettre les documents dans le cadre de son mandat. »
Une autre zone d’ombre demeure sur les contacts noués, durant l’été, entre l’ancienne collaboratrice et plusieurs parlementaires. Un cadre socialiste s’en étonne ouvertement : « Ce qui est fou dans cette affaire, c’est que certains parlementaires l’ont rencontrée [la collaboratrice] cet été et l’ont « chauffée ». Curieusement, des gens qui ont interagi avec elle, notamment deux parlementaires qui pourraient d’ailleurs relever de l’article 40 et qui ne l’ont pas fait » Des propos qui, à ce stade, doivent être maniés avec prudence. Rien ne permet d’établir précisément la teneur de ces échanges, ni de déterminer s’ils sont susceptibles de revêtir une quelconque portée juridique.
« Des choses circulaient depuis quelque temps »
En coulisses, le trouble est palpable. Plusieurs voix, s’exprimant sous couvert de l’anonymat, pointent le calendrier de la décision plus que son principe. Un parlementaire socialiste résume : « Que le parti soit intransigeant sur ce sujet, c’est lié à son image, et c’est une bonne chose. Mais elle a été annoncée la veille au soir, alors que des signalements avaient déjà été faits au mois de juillet. » Et d’ajouter, rejoignant un constat partagé dans les rangs du parti : « On a tardé. Des choses circulaient depuis quelque temps, et si on était alerté depuis juillet, on aurait dû mener une enquête interne. »
Le sénateur socialiste Michaël Weber, tout en jugeant la décision du Bureau national incontestable, « personne ne peut reprocher la décision prise en Bureau national », appelle à la prudence sur le traitement de ce type d’affaires : « C’est un sujet compliqué, qui peut changer la vie des personnes concernées, de la victime comme de l’accusé. On a affaire à des êtres humains, et on n’est pas suffisamment outillés pour traiter ce genre de sujet avec sérieux et objectivité. »
Directeur de campagne de Philippe Brun, le député Romain Eskenazi est le plus offensif : « S’il est coupable, il méritera d’être exclu, condamné. Mais pas que ça fonctionne comme ça. » Il s’interroge notamment sur la nature de la mesure prise contre son poulain : « On comprend que la mesure est politique, on ne veut pas être entaché d’un parti qui cautionne, alors on coupe la tête. » Il souligne par ailleurs que ni Philippe Brun ni, selon lui, le grand public n’a été informés du contenu précis des accusations : « Il n’y a pas de plainte ! », insiste-t-il.
Le parlementaire voit aussi dans cette décision le contrecoup des prises de position du PS : « On a chargé LFI et Quatennens, il fallait qu’on apparaisse irréprochable. » Une volonté d’afficher l’exemplarité du parti qui, selon lui, pourrait avoir accéléré la réaction : « Peur que ça leur retombe dessus comme un boomerang. »
Le spectre Bayou et Quatennens
Impossible, pour la gauche, d’aborder ce dossier sans songer aux précédents. En 2022, Julien Bayou avait été écarté de la coprésidence du groupe écologiste à l’Assemblée après des accusations de violences psychologiques de son ex-compagne, une affaire classée sans suite par la justice. La même année, Adrien Quatennens, alors député LFI, était condamné pour des violences sur son ancienne conjointe. « Nous ne pouvons pas être demain incarnés dans une présidentielle par quelqu’un qui serait accusé d’avoir été violent », a justifié Olivier Faure sur BFMTV mercredi soir. Mais plusieurs voix internes redoutent que le parti n’ait, cette fois, agi dans la précipitation pour éviter tout parallèle embarrassant. « On a vu ce qu’il s’est passé avec Bayou, c’est la même mécanique », glisse un parlementaire.
Une primaire déjà minée par les fractures ?
À moins d’un mois du premier tour, prévu les 9 et 10 octobre, cette séquence tombe au pire moment pour une gauche social-démocrate en quête d’unité. « Ça jette un trouble », résume sobrement un parlementaire. Pour Michaël Weber, le mal est peut-être moins électoral que symbolique, tant la primaire elle-même cristallise les tensions internes : « La primaire est une machine à diviser plus qu’à rassembler. »
Reste une question, formulée par le directeur de campagne de Philippe Brun, qui dépasse le seul cas de son candidat : « Cette affaire révèle un dysfonctionnement. On ne peut pas passer d’une politique de l’omerta à une politique de l’arbitraire. »