« Que la primaire soit positive, sans petite phrase, chacun sur les idées, pour attirer le plus grand nombre ». Ce vœu pieux formulé par Luc Carvounas, maire PS d’Alfortville et directeur de campagne de Ségolène Royal, la semaine dernière sur publicsenat.fr, a déjà du plomb dans l’aile.
Sur la ligne de départ de la primaire PS/Place Publique aux côtés du numéro 1 du PS, Olivier Faure, du député PS Jérôme Guedj et du député ex-PS Emmanuel Maurel, à la tête de la GRS (Gauche républicaine et socialiste), l’ancienne ministre de l’Écologie a pris pour cible le favori de ce processus de sélection, le leader de Place Publique, Raphaël Glucksmann.
Interrogée sur ce qui la distingue de l’eurodéputé, Ségolène Royal a fait valoir son « expérience ». « Femme socialiste, j’ai fait mes preuves dans l’exercice difficile du commandement démocratique local, national et international », a-t-elle rappelé avant d’assener un coup (bas ?) à son concurrent. « Vous ne mettez pas un stagiaire à la tête d’une entreprise. C’est dangereux. Les Français veulent des responsables expérimentés qui ont des bilans positifs. Ils ne veulent pas recommencer comme avec Macron et sa méconnaissance du peuple et du pays profond, qui nous a menés à tant de brutalités, tant de mépris et au déclin », a-t-elle tancé.
« Je n’ai pas quémandé des postes depuis 45 ans »
La réponse de l’intéressé ne s’est pas fait attendre. « Elle a raison de souligner que je ne suis pas, moi, en politique depuis 45 ans. Que je n’ai pas quémandé des postes depuis 45 ans, que je n’ai pas quémandé des postes, moi, auprès d’Emmanuel Macron pour être ministre ou finir ambassadrice », a rétorqué le candidat.
Cette prise de bec entre deux candidats d’un même camp, prélude du premier débat prévu mercredi soir sur LCI, a fait immanquablement ressurgir l’idée partagée à droite et à gauche que les primaires ne seraient qu’une « machine à perdre ».
Dans un communiqué publié lundi matin, la commission d’organisation de la primaire a d’ailleurs rappelé « fermement » à Ségolène Royal « l’engagement qu’elle a signé d’une charte qui lui impose un comportement éthique et lui interdit les attaques personnelles ».
« Qu’on s’envoie des claques »
Invité de la matinale de Public Sénat, « Bonjour chez vous », Emmanuel Maurel a préféré sourire « de ce côté flingueuse ». « Je ne suis pas sûr que l’horizon d’attente de ceux qui vont voter est juste qu’on s’envoie des claques ou qu’on sorte des punchlines, mais faire de vraies propositions qui intéressent les gens et de dire quel est notre modèle de société », a-t-il déclaré.
« C’est tout le dilemme, la dualité, de l’objet primaire. C’est un processus censé lancer une dynamique de campagne tout en maximisant les divisions en interne », note Pierre-Nicolas Baudot, politiste, spécialiste de la gauche. Avec un corps électoral de 40 000 inscrits côté PS, entre 12 000 et 20 000 pour Place Publique, et 2 000 adhérents pour le parti d’Emmanuel Maurel, la Gauche républicaine et socialiste, les organisateurs de la primaire peuvent raisonnablement compter sur au moins 50 000 votants, loin de la référence de 2011 qui avait rassemblé trois millions de votants et cinq ans plus tard, 4 millions pour la primaire de droite. « Si cette primaire mobilise 200 000 électeurs, le vainqueur aura limité la concurrence mais ça n’assurera en aucun cas la moindre légitimité », relève Frédéric Sawicki, professeur de science politique à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne.
« Ce processus révèle toutes les faiblesses du PS »
« En 2011, le vainqueur savait qu’il disposait d’un socle électoral important. Cette année, le vainqueur n’est même pas certain de représenter à lui seul le courant social-démocrate puisqu’une candidature externe comme celle de François Hollande pourrait émerger. En interne du PS, les deux opposants d’Olivier Faure, Boris Vallaud et Nicolas Mayer-Rossignol, ont été incapables de faire émerger une candidature légitime et soutiennent une candidature extérieure, celle de Raphaël Glucksmann. Ce processus révèle toutes les faiblesses du PS. Mais en même temps, le parti reste incontournable pour un candidat de centre gauche, en termes de financement, de militants, de parrainages… C’est pour cette raison que Raphaël Glucksmann s’est résolu à y participer », ajoute Pierre-Nicolas Baudot.
En tournée pour la dédicace de son dernier livre, l’ancien président François Hollande semble se complaire dans son statut de quasi-candidat et maintient l’ambiguïté pour mieux occuper le terrain médiatique. Cette stratégie de contournement de la primaire peut-elle être payante ? Ce qui serait un comble pour le seul président de la République sorti victorieux d’une primaire. « Jusqu’à présent, personne n’a jamais réussi à débrancher un candidat issu d’une primaire », rappelle Frédéric Sawicki.
On se souviendra néanmoins que le candidat écologiste Yannick Jadot, désigné par une primaire en 2016, s’était retiré de la course à la présidentielle au profit de Benoît Hamon, un autre candidat désigné par une primaire. « Ça va être quand même compliqué pour François Hollande de récupérer l’électorat social-démocrate. Vous ne pouvez pas dire que vous êtes le candidat naturel de votre camp et refuser le principe d’une désignation par ses sympathisants. François Hollande n’a jamais vraiment fait l’autocritique de son quinquennat en dehors de sa réforme avortée de déchéance de nationalité », note Frédéric Sawicki.
« Le risque pour François Hollande de participer à la primaire c’était de la perdre. Les plus jeunes qui sont arrivés au PS ont adhéré contre son bilan. Sa cote est donc relativement basse au sein du parti », abonde Pierre-Nicolas Baudot.
« La primaire a été la réponse à la perturbation de l’alternance droite/gauche par l’arrivée d’un parti tiers »
En 2006, le PS avait inauguré un mode de sélection inédit en France. Celui de la primaire semi-ouverte. Réservée aux adhérents, mais contrairement à la primaire interne au parti de 1995 qui avait vu Lionel Jospin l’emporter sur Henri Emmanuelli, il était possible de voter moyennant une adhésion de dernière minute via une participation financière. « Le PS et l’UMP étaient les partis dominants de l’époque. Ne pas y participer, c’était se condamner à être marginal. La compétition présidentielle a changé d’envergure avec le quinquennat et le renforcement de la personnalisation de la politique. À mesure que les partis ont perdu des adhérents, la compétition interne s’est attisée. Et le deuxième élément qui a renforcé ce mode de désignation est la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002. Chaque élection a ensuite été appréciée à l’aune du risque de la présence de l’extrême droite au second tour, et pour ça, il fallait éviter l’émiettement des voix. La primaire a été la réponse à la perturbation de l’alternance droite/gauche par l’arrivée d’un parti tiers », explique Frédéric Sawicki.
Le dernier écueil de l’organisation d’une primaire consiste, pour les organisateurs, à s’assurer que les perdants respecteront le résultat des urnes et soutiendront le vainqueur. Perdant du second tour de la primaire de gauche en 2017, Manuel Valls avait finalement refusé de soutenir le vainqueur, Benoît Hamon.
« D’un point de vue programmatique, sur l’Europe, la fiscalité, l’international… On peut imaginer un accord. Le principal point de discorde portera sur la stratégie vis-à-vis de LFI et les accords aux législatives. Que ce soit Raphaël Glucksmann ou Olivier Faure, le vainqueur, il y aura une vraie différence », conclut Frédéric Sawicki.