Ça gronde chez Renaissance. La fin de session n’est pas simple pour les députés du groupe EPR, présidé par Gabriel Attal. En cause, l’attitude du premier ministre, pourtant l’un des leurs. Plusieurs griefs s’accumulent contre Sébastien Lecornu : avoir refusé de déposer un amendement sur le projet de loi agricole pour empêcher la réintroduction, par dérogation, de l’acétamipride. Mais aussi sa décision d’annoncer, avant le vote, la saisine du Conseil constitutionnel sur le texte fin de vie. Ou encore le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, qui chercherait à revoir le compte personnel de formation. Une ambiance de fin de session, qui sent la fin de règne ?
« C’est inédit ce qu’il se passe avec Lecornu »
Dans le groupe, tout cela passe mal. « C’est inédit ce qu’il se passe avec Lecornu », dit l’un. « On ne comprend pas le premier ministre », lâche un autre. Surtout que ce dernier « n’est jamais venu devant le groupe », pointe l’un de ses membres. Une députée ressent même du « mépris ». Certains parlementaires voient aussi leur rendez-vous avec les ministres repoussés. Pas de quoi créer un climat apaisé.
Pour celui qui se présente comme loyal au Président, un député s’étonne de son action : « Il s’inscrit dans une loyauté humaine et politique, de compagnonnage avec le Président, tout en étant obligé de tuer tout ce qui a été fait par le Président depuis 2016, pour assurer sa propre stabilité politique : apprentissage, compte personnel de formation, réforme des retraites, fin de la politique de l’offre. C’est l’ADN du macronisme en politique ».
« On ne va pas se laisser marcher dessus »
Une membre influence du groupe pointe un premier ministre qui chercherait, au fond, à se tourner plus vers les LR. « Qui considère-t-il comme étant le premier groupe dans ce bloc de stabilité ? Ce n’est pas Renaissance. Ce sont les LR. Au-delà des mots, ce sont les actes qui comptent », lâche cette députée, qui pointe « une volonté réelle de ne pas travailler avec le groupe Renaissance ». Et d’ajouter :
A bon entendeur… Il ne faut pas y voir une volonté de censure. Mais la séquence ne va pas mettre de l’huile en vue du prochain budget, le dernier du quinquennat. Surtout si Gabriel Attal et ses amis ont l’impression que le premier ministre cherche à lui nuire. « Si c’est le cas, je lui souhaite bon courage. Ce n’est pas très pertinent dans une période où il faut faire adopter un budget. Mais on ne va pas se laisser marcher dessus », prévient un député pro Attal…
Un sénateur, moins concerné directement par les dernières tensions, est plus compréhensif avec Sébastien Lecornu. « Le premier ministre fait de l’équilibrisme. Pour tenir le pays, il est obligé de faire des concessions et de parler à tout le monde », tempère ce membre de la Haute assemblée.
« Tout le monde a un peu les nerfs à fleur de peau, les vacances vont faire du bien à tout le monde »
Reste que le malaise semble bien là. « Oui, il y a une fatigue générale. Le fait d’avoir beaucoup siégé, de travailler sur beaucoup de textes différents, qui n’avaient pas tous la même portée », confirme le député Renaissance Marc Ferracci, ancien ministre de l’Industrie. Ce proche d’Emmanuel Macron ajoute : « Tout le monde a un peu les nerfs à fleur de peau. Donc je pense que les vacances vont faire du bien à tout le monde… J’espère que le dialogue avec le groupe, anticipé et constructif, sera la ligne de conduite du gouvernement à la rentrée ».
Et s’il le premier ministre avait la tentation de se montrer plus à l’écoute des LR – qui est sa famille politique d’origine – que du camp présidentiel, mal lui en prendrait. « Il ne faut pas envoyer de signaux selon lesquels on délaisserait le groupe, car à un moment, à proximité de la fin du mandat, il y a une forme de tentation qui peut se manifester chez les collègues, qui est de ne plus soutenir le gouvernement, notamment en étant beaucoup moins mobilisés lors des votes. Et ça a pu déjà commencer un petit peu. Le risque, c’est de ne plus avoir la possibilité de faire adopter les textes », met en garde Marc Ferracci, qui a lui-même pointé « le timing et la communication autour de la saisine du Conseil constitutionnel sur la fin de vie, et non le principe ». Comme son collègue Sylvain Maillard, il sera attentif au sort du CPF. « J’espère qu’on va arriver à un point d’atterrissage, pour réguler financièrement le dispositif, sans revenir sur les principes fondamentaux », affirme le député des Français établis hors de France.
Une troisième personnalité pour mettre tout le monde d’accord ?
Alors à quoi joue Sébastien Lecornu ? Faut-il y voir une manière de préparer le terrain à ses ambitions, en se démarquant par petites touches impressionnistes ? Normal dira-t-on, pour l’élu de Vernon, dans l’Eure, à deux pas de Giverny. Dans le bloc central, ni Edouard Philippe, bien que mieux placé dans les sondages, ni Gabriel Attal, ne s’échappe réellement. Sans parler de Bruno Retailleau, côté LR. Une troisième personnalité pourrait-elle mettre tout le monde d’accord ?
En janvier dernier, publicsenat.fr consacrait déjà un article à la question. « Certains y pensent pour lui, s’il n’y pense pas lui-même », confiait un macroniste. « Les Français élisent toujours un contraste. Pas forcément politique, mais de personnalité », avançait un interlocuteur régulier d’Emmanuel Macron, qui décrivait ainsi le portrait-robot du prochain chef de l’Etat : un candidat « perçu comme humble, sincère, besogneux », « le côté, je porte le monde sur mes épaules », imaginant « une campagne d’humilité, de vulnérabilité même ». L’entourage du premier ministre assurait pourtant alors : « Il n’est pas candidat, il ne sera pas candidat. La question ne se pose pas. Il n’est pas candidat pour 2027 et ça ne va pas changer ».
Sébastien Lecornu appelle à « des compromis présidentiels, c’est-à-dire des compromis à l’échelle du pays »
Dans sa première interview depuis dix mois, donnée ce mercredi à Paris Match, Sébastien Lecornu semble pourtant laisser planer le doute. A la question s’il se reconnaît dans un candidat déclaré, il répond : « Nous sommes mi-juillet. Ce qui est certain, c’est que le mandat du président de la République s’achèvera en mai 2027. […] Il faut donner des perspectives pour l’avenir : c’est le rôle de l’élection présidentielle. Les candidats développent peu à peu leurs idées mais, malgré cela, les Français ne voient pas encore pour autant se dessiner une réelle perspective ». Et dans l’immédiat, il promet pour le prochain budget « des réformes structurelles, même modestes, mais qui produisent des effets durables ». « Ce budget sera aussi un moment de vérité pour les candidats à l’élection présidentielle. Chacun devra sortir des slogans et assumer ses choix. Bas les masques », ajoute encore le locataire de Matignon.
Dans cet entretien fleuve, Sébastien Lecornu appelle aussi à « des compromis présidentiels, c’est-à-dire des compromis à l’échelle du pays. Le prochain président de la République héritera des mêmes Français, des mêmes collectivités locales, des mêmes syndicats, des mêmes entreprises, des mêmes problèmes. Et peut-être même d’un Parlement qui ressemblera beaucoup à celui d’aujourd’hui. Il faut donc cesser de considérer chaque compromis comme une trahison. Ceux qui gouverneront demain devront parler à ceux qu’ils auront combattus pendant la campagne ». Autrement dit, en décrivant la méthode qui devra être celle du prochain Président, il décrit celle qui a été la sienne lors du dernier budget… Un portrait-robot qui lui ressemble quand même beaucoup.
« Je pense qu’il veut y aller, mais la question, c’est est-ce qu’il peut y aller ? »
Dans le camp présidentiel, on confirme aujourd’hui cette ambition, plus que naissante. « Je pense qu’il prépare la suite », soutient un député Renaissance, qui affirme que « certains de ses ministres disent ouvertement qu’il y pense depuis l’instant où il a franchi le perron de Matignon ». Certains n’ont même plus de doute : « Il veut endosser le fait qu’il est le dauphin, il assume complètement d’être le dauphin du Président », lâche une députée, qui ajoute encore : « Je pense qu’il veut y aller, mais la question, c’est est-ce qu’il peut y aller ? » Avec une autre question qui est liée : « Sébastien Lecornu veut être le dauphin d’Emmanuel Macron. Mais est-ce qu’Emmanuel Macron veut qu’il soit le dauphin ? »
Un sénateur du camp présidentiel ne trouve pas l’idée saugrenue. « Aujourd’hui, il n’y a aucun candidat dans le socle commun qui se dégage largement. A partir du moment où personne ne plie le match aujourd’hui – ce sera peut-être le cas en septembre ou octobre – il est légitime à y penser », soutient ce parlementaire. Pour ce dernier, il aurait les qualités : « C’est un moine soldat. Il a montré ses capacités à rassembler, à faire travailler les différentes familles politiques du socle commun, et au-delà ».
« A la même époque, en 2016, Emmanuel Macron venait à peine de monter son parti », souligne Marc Ferracci
Alors, l’hypothèse Lecornu peut-elle prendre forme ? Pour Marc Ferracci, « tout peut se passer ». « J’ai appris en 10 ans de vie politique que rien ne se passe jamais comme prévu. Les gens qui sont aujourd’hui sur la ligne de départ ne sont pas forcément les gens qui seront sur la ligne d’arrivée. Il y a beaucoup de candidats dans le bloc central et il y en a trop de mon point de vue. S’il y a une dynamique pour un candidat déclaré, ou pas encore déclaré, et que ça permet de faire émerger un candidat, que ce soit Edouard Philippe, Gabriel Attal, Sébastien Lecornu, ou quelqu’un d’autre, je serai satisfait », avance ce proche du chef de l’Etat. Marc Ferracci rappelle qu’« à la même époque, en 2016, Emmanuel Macron venait à peine de monter son parti, il était encore au gouvernement. Les réflexions sur son programme n’avaient même pas commencé. La réalité, c’est que beaucoup de choses peuvent se produire ».
Mais le député met en garde : « L’urgence n’est pas de clarifier le casting, mais de clarifier la ligne idéologique », car « si Attal dit blanc, que Philippe dit noir et qu’un troisième dit jaune, les ralliements n’auront que très peu de valeur. Ça fera tambouille ».
« Maintenant, il faut savoir s’il a envie d’y aller. Pour l’instant, il n’a pas manifesté cette envie »
Toujours est-il que Marc Ferracci « attribue certaines qualités à Sébastien Lecornu, qui est quelqu’un qui a une expérience depuis des années, politiquement habile, doté d’un vrai sens politique. Maintenant, il faut savoir s’il a envie d’y aller. Pour l’instant, il n’a pas manifesté cette envie », remarque le député Renaissance. A Paris Match, pour justifier qu’il ne prépare de livre sur son passage à Matignon, Sébastien Lecornu explique « trouver qu’il y a quelque chose d’étrange à vouloir être le commentateur de sa propre histoire alors qu’on est encore en train de l’écrire ». Reste à savoir quel sera le prochain chapitre.