Capture d’écran du documentaire « Les Rosenberg, des espions au cœur de l’Amérique » de Julia Bracher
Capture d'écran du documentaire « Les Rosenberg, des espions au cœur de l’Amérique » de Julia Bracher

Les « docus de l’été » : Les époux Rosenberg, les espions qui ont divisé l’Amérique

C’est l’un des procès pour espionnage les plus retentissants de l’Histoire des États-Unis. Celui des époux Rosenberg, accusés d’avoir travaillé pour le compte des Soviétiques en pleine Guerre froide et alors que l’Amérique apprend avec stupeur que les Russes détiennent l’arme atomique. Le documentaire "Les Rosenberg, des espions au cœur de l’Amérique", réalisé par Julia Bracher, diffusé cet été sur Public Sénat, raconte leur histoire et les tumultes provoqués par leur procès jusqu’au jour de leur exécution, le 19 juin 1953. L’élan populaire international n’aura pas suffi à les sauver de la chaise électrique.
Rédaction Public Sénat

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« Peur rouge », « chasse aux sorcières », « Maccarthysme »… Au tournant des années 1950, les États-Unis entrent dans une période de profonde crispation politique. L’Union soviétique vient de se doter de l’arme atomique, la Chine bascule dans le camp communiste et la guerre de Corée éclate. À Washington, la lutte contre l’influence soviétique devient une priorité absolue. Dans ce climat marqué par la « Red Scare », la peur du communisme irrigue la vie politique, les institutions et les médias.
C’est dans ce contexte que Julius et Ethel Rosenberg, couple new-yorkais issu de familles juives modestes et engagé dans les milieux communistes américains des années 1930, sont arrêtés en 1950 par le FBI, sur dénonciation. Mais le doute subsiste et commence à diviser l’opinion. Rien dans leur quotidien, dans leur mode de vie, ni même dans leur comportement ne peut laisser penser que ce couple ordinaire, parents de deux jeunes enfants, travaille clandestinement pour le compte des Soviétiques, et pourtant…

Tel un roman policier qui laisse planer l’incertitude sur leur culpabilité jusqu’au bout, le documentaire de Julia Bracher replace leur histoire dans cette atmosphère de suspicion généralisée, où la recherche d’espions devient un enjeu politique autant que judiciaire. À travers les images d’archives, les actualités filmées et les discours officiels, le documentaire rappelle combien la peur du communisme imprègne alors l’opinion publique et le monde politique.

Un procès devenu un symbole des tensions politiques américaines

Ouvert en mars 1951, le procès dépasse rapidement le strict cadre judiciaire. Les procureurs présentent les Rosenberg comme des acteurs majeurs de la transmission des secrets de la bombe atomique à l’Union soviétique, ce qui ne colle pas avec l’image assez terne qu’ils dégagent et cette apparence si éloignée des héros des romans d’espionnage.
La disproportion entre les accusations dont ils font l’objet et ce que l’on sait de leur histoire et de leur mode de vie, interroge. Le juge Irving Kaufman va jusqu’à affirmer, lors du prononcé de la peine, que les actes reprochés au couple auraient indirectement favorisé l’expansion soviétique et contribué aux milliers de pertes humaines de la guerre de Corée. Une appréciation qui dépasse largement les faits établis au procès et qui demeure, aujourd’hui encore, l’un des aspects les plus critiqués de cette décision.
Comment ne pas y voir une dimension politique ? Car même si Joseph McCarthy n’intervient pas directement dans le procès Rosenberg, sa proximité avec ceux qui ont la charge de l’affaire, jette un doute sur leur capacité de jugement objectif et serein.

Le maccarthysme, entre lutte contre l’espionnage et restriction des libertés

Le documentaire montre comment l’affaire nourrit un climat où l’appartenance passée au Parti communiste américain suffit souvent à éveiller les soupçons. Les commissions parlementaires multiplient les auditions, les fonctionnaires sont soumis à des enquêtes de loyauté, tandis que le monde de la culture, de l’université et des syndicats fait l’objet d’une surveillance accrue. « Le communisme n’est pas un parti politique. C’est un mode de vie diabolique et malfaisant. Il s’apparente à une maladie qui se répand tel une épidémie. » dira le patron du FBI, John Edgar Hoover.

Les historiens interrogés rappellent que l’espionnage soviétique est bien une réalité, plusieurs réseaux ont effectivement transmis des informations à Moscou durant la Seconde Guerre mondiale. Mais ils soulignent également que cette menace réelle nourrit une politique de suspicion généralisée qui conduit parfois à fragiliser les garanties judiciaires.

Ce que les archives déclassifiées ont réellement établi

L’un des apports majeurs du film réside dans l’exploitation des archives ouvertes plusieurs décennies après les faits. Les documents et les archives soviétiques consultées après la disparition de l’URSS permettent aujourd’hui de mieux cerner les responsabilités respectives des deux époux.

Le consensus historiographique actuel considère que Julius Rosenberg a bien participé à un réseau de renseignement soviétique. Les archives indiquent qu’il recrute plusieurs informateurs et transmet des informations industrielles et militaires à Moscou. En revanche, contrairement à l’image véhiculée lors du procès, son rôle dans la transmission des secrets décisifs de la bombe atomique apparaît beaucoup plus limité que ne l’affirmait l’accusation.
Les accusations visant Ethel Rosenberg sont encore plus disproportionnées par rapport à la réalité de sa situation. Les documents disponibles ne permettent pas d’établir qu’elle ait joué un rôle opérationnel comparable à celui de son mari. Plusieurs historiens estiment aujourd’hui qu’elle fut essentiellement poursuivie afin de faire pression sur Julius et de le faire parler. Son frère David Greenglass reconnaîtra d’ailleurs, plusieurs décennies plus tard, avoir modifié certains aspects de son témoignage concernant le rôle précis de sa sœur pour protéger son épouse Ruth Greenglass.

Une affaire toujours au cœur des débats sur la justice et les libertés publiques

Plus de soixante-dix ans après l’exécution des Rosenberg, leur histoire continue d’alimenter les débats sur la peine de mort, la protection des droits de la défense et les pouvoirs de l’État en période de menace. L’affaire illustre les difficultés auxquelles sont confrontées les démocraties lorsqu’elles doivent répondre à une menace réelle tout en préservant les principes de l’État de droit.

Le documentaire rappelle enfin l’ampleur de la mobilisation internationale suscitée par la condamnation des Rosenberg. Des intellectuels, des scientifiques et des responsables politiques de nombreux pays avaient demandé leur grâce, estimant que les éléments du dossier ne justifiaient pas une exécution. Le président Dwight Eisenhower refusa toutefois toute mesure de clémence et les deux époux furent exécutés le 19 juin 1953.

Retrouvez le documentaire « Les Rosenberg, des espions au cœur de l’Amérique » de Julia Bracher samedi 15 août à 21h puis en replay sur notre site internet ici.

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