Crédits : SICCOLI PATRICK/SIPA

« Les sénateurs sont vraiment des alliés » : les maires comptent sur les sénatoriales, mais de plus en plus sont « désabusés »

Dernière ligne droite avant les élections sénatoriales dimanche 27 septembre. Chez les maires, qui représentent 95 % des grands électeurs, il y a « beaucoup d’attentes vis-à-vis de l’institution sénatoriale ». Mais de nombreux élus sont aussi « résignés, blasés, désabusés », face à « des annonces pas forcément tenues » par le gouvernement, à commencer par le plan canicule pour les écoles. Paroles de maires.
François Vignal

Temps de lecture :

10 min

Publié le

93469. C’est le nombre exact de grands électeurs, chargés d’élire 178 sénateurs à l’occasion des élections sénatoriales, ce dimanche 27 septembre. Le renouvellement de la moitié de la Haute assemblée – un peu plus dans cette série, en réalité – comme tous les trois ans, se fait au suffrage universel indirect. Ce n’est pas l’ensemble des électeurs qui sont appelés aux urnes, mais les grands électeurs, composés d’élus locaux. Pour l’essentiel, ce sont à 95% les maires, conseillers municipaux et les délégués désignés. Les conseillers régionaux, départementaux et les députés viennent compléter ce corps électoral, un peu à part.

Dans cette campagne sénatoriale qui est entrée dans sa dernière ligne droite, le but, pour tout candidat qui se respecte, est d’aller à la rencontre de tous les maires de son département, ou presque. Mais que pensent les premiers intéressés ? Chez les maires contactés, les attentes sont nombreuses. Mais ils peuvent compter sur des oreilles attentives.

« Heureusement qu’au quotidien, on a à nos côtés nos sénateurs »

Les sénateurs se font souvent les porte-voix des élus, d’autant que le Sénat représente les collectivités selon la Constitution. Les sénateurs sont souvent eux-mêmes d’anciens maires ou conseillers départementaux. Alors entre élus, on se comprend. « Ce sont vraiment des alliés. Et pour nous, dans les territoires ruraux, encore plus. On a beaucoup de sujets qui ne sont pas traités dans les métropoles et du coup, qui ne passent pas à l’Assemblée, comme la Gemapi (gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations), les digues, l’évolution du niveau de l’eau, l’adaptation de la loi SRU et la question des financements », témoigne Mickaël Courseaux, maire PS de Saint-André-de-Cubzac, en Gironde (12.600 habitants). Il s’emploie à expliquer aux nouveaux élus de son équipe « ce qu’est le Sénat, cette élection » et « l’intérêt » pour les communes.

« Heureusement qu’au quotidien, on a à nos côtés nos sénateurs, qui connaissent vraiment bien l’action de terrain. Ils sont capables de faire remonter nos problématiques », confirme Séverine Saint-Pé, maire divers droite de Neuville du Poitou, dans la Viennes (5.500 habitants).

« Les maires n’attendent pas une révolution de ce qu’il va se passer dimanche »

Mais tous les élus ne font pas du scrutin la clef à tous leurs problèmes. « Je ressens que les maires sont assez défaitistes. En tout cas, ils n’attendent pas une révolution de ce qu’il va se passer dimanche », tempère Véronique Pouzadoux, maire divers droite (ex-LR) de Gannat, dans l’Allier (5.600 habitants) et l’une des vice-présidentes de l’AMF (Association des maires de France). « Il y a à la fois beaucoup d’attente vis-à-vis de l’institution sénatoriale. Mais on a aussi en tête que tout ne se jouera pas au gré du renouvellement sénatorial. Une partie de l’équation se jouera lors de la présidentielle », ajoute Lionel de Cala, maire LR d’Allauch (21.400 habitants), dans les Bouches-du-Rhône.

D’un territoire à l’autre, le vécu de ces sénatoriales n’est pas le même. « Curieusement, on en entend relativement peu parler. Même lors de réunions entre maires », constate Antoine de Menthon, maire divers droite de Menthon-Saint-Bernard, en Haute-Savoie (1.900 habitants). « On n’a pas eu de campagne, faut être honnête », lance Véronique Pouzadoux, « tous les candidats n’ont pas rencontré tous les maires. On est la neuvième commune du département, il n’y a même pas eu de réunion dans la ville », regrette la maire de Gannat. Quand de son côté, Mickaël Courseaux « a mis à disposition des salles à Saint-André-de-Cubzac pour faire des réunions. Quelques-uns des candidats sont venus ».

« Campagne à bas bruit »

Mais la couverture dépend aussi des enjeux locaux. Dans les Bouches-du-Rhône, où on compte « neuf listes pour huit sièges », s’amuse Lionel de Cala, les divisions, à droite, à gauche et à l’extrême droite, créent l’incertitude pour le scrutin. « La campagne a percé le mur du son médiatique, du fait de ces divisions, la presse en parle », souligne le maire d’Allauch, commune de l’agglomération marseillaise.

Dans certains départements, comme en Saône-et-Loire, Vincent Chauvet, maire Modem d’Autun (13.200 habitants), décrit une drôle de d’ambiance. « Chez nous, la campagne est partie extrêmement tard, avec des candidats qui s’annoncent fin août/début septembre », explique le premier édile. Il décrit une « campagne assez peu médiatisée », avec « très peu de choses sur les réseaux sociaux, c’est surprenant ». « C’est moins visible que lors du précédent scrutin. Mais l’actualité est complètement phagocytée par la présidentielle », pense Vincent Chauvet, avec à la clef « une campagne à bas bruit ».

« Déception » sur la baisse des aides pour adapter les écoles aux canicules

Si les sujets qui préoccupent les élus sont nombreux, l’un d’eux revient : la question des écoles et de leur adaptation au changement climatiques, après les canicules historiques de cet été. « On a un sujet qui ressort, en Bretagne, où on a eu une canicule forte et longue, chose à laquelle on n’est pas du tout habitué, ce sont les écoles, avec leurs bâtiments », constate Marielle Baudoin, maire de « centre droit » de Noyal-sur-Vilaine, en Ille-et-Vilaine (6.300 habitants). La représentante de l’AMF du département pointe « une déception sur les écoles, où on nous avait promis des aides. Et quand on regarde, il y a une diminution de l’enveloppe avant même de commencer à y accéder. De plus, il faut de l’ingénierie pour les mettre en œuvre, que beaucoup de communes n’ont pas ». Après avoir annoncé un plan d’urgence de près de 60 millions d’euros au cœur de l’été, ce dernier a fondu à la rentrée. Le gouvernement a finalement amputé de 40 millions d’euros sont plan. Les écoles et les enfants attendront. Un problème plus large encore, pour Séverine Saint-Pé :

 On nous promet monts et merveilles sur le fonds friche, sur le fonds vert, pour la rénovation énergétique des écoles et concrètement, derrière, on voit bien qu’il faut réduire le rythme des investissements, car on ne va pas aller au bout. 

Séverine Saint-Pé, maire de Neuville du Poitou (Viennes).

« On a très peur du budget »

La grande question qui préoccupe les maires à chaque fois, c’est évidemment celle des finances locales et des dotations de l’Etat. « Il y a une non-visibilité financière. On se demande à quelle sauce on devra contribuer au redressement des comptes publics », souligne Véronique Pouzadoux, qui décrit « une vraie inquiétude financière, car on n’a jamais eu autant besoin de soutien ». D’autant que « nos concitoyens sont vraiment dans la souffrance, encore plus dans la ruralité, face aux prix des carburants. Il faut le vivre pour le croire : il y a des queues chez Total, dans ma ville, partout. Je n’ai jamais vu ça », alerte la maire de Gannat, qui interroge : « Est-ce qu’on sera capable de solidarité, si nos finances sont à plat ? »

Et les élus voient la séquence budgétaire arriver avec appréhension. « On a très peur du budget. Les deux derniers ont été votés en retard. Ça nous a compliqué notre programmation budgétaire », rappelle Vincent Chauvet, maire d’Autun. Et ce n’est pas le courrier envoyé à Gérard Larcher par le premier ministre, Sébastien Lecornu, qui le rassure. « Il promet une progression des ressources au niveau de l’inflation. C’est juste la loi. J’y crois moyen. Je pense que ce sera plus des réductions », avance le maire Modem.

« Plus on avance, plus on a de compétences, sans avoir les financements en face », pointe de son côté Mickaël Courseaux. « Ce que demandent les maires, ce n’est pas très compliqué. C’est la préservation des moyens », demande Séverine Saint-Pé, maire de Neuville du Poitou, qui attend du gouvernement « des lignes de conduites qui tiennent plus que quelques semaines ».

« Injonctions contradictoires »

D’un département à l’autre, les sujets qui remontent varient selon les enjeux locaux. « Il y a l’éternel problème des gens du voyage », lance Antoine de Menthon, pour la Haute-Savoie, selon qui « ça devient ingérable avec la population ». Pour Lionel de Cala, « c’est la réforme de la loi SRU, car sur 119 communes, plus de 50 ne parviennent pas à être en conformité avec la loi ». Il a même « soumis un manifeste d’engagement » aux candidats pour la réformer, « six listes sur neuf l’ont signé », se félicite le maire des Bouches-du-Rhône.

Séverine Saint-Pé pointe pour sa part « la diminution du nombre de classes », qu’on ressent dans les zones rurales de la Vienne. Mickaël Courseaux s’« inquiète » lui de voir « arriver au centre communal d’action sociale des familles qu’(il) n’aurai (t) jamais imaginé voir il y a 3 ou 4 ans ». Il alerte aussi sur « des enjeux sur l’accès à l’eau potable. L’Etat dit qu’il faut faire du logement, mais il y a des restrictions de pompage. On a des injonctions contradictoires ».

« Sur 317 maires élus en mars dans l’Allier, on a déjà 8 démissions, ce qui est énorme »

Vincent Chauvet relève des « points irritants », comme « la lenteur de l’Etat ou l’impuissance de l’administration. Il y a un petit ras-le-bol chez nous », notamment parce que « plusieurs maires ont demandé la pose de radars municipaux, prévus par la loi 3DS, votée il y a 7 ans, mais ce n’est toujours pas appliqué ». Résultat, « on n’y croit plus. Il y a une perte de crédibilité de la parole publique », soutient le maire d’Autun. Il continue :

 Je ne pense pas que les maires soient excités, ils sont résignés, blasés, désabusés. On nous fait des annonces pas forcément tenues et on nous appelle à la rescousse quand il y a des crises. 

Vincent Chauvet, maire Modem d’Autun (Saône-et-Loire).

« C’est variable d’un élu à l’autre, mais on a des élus qui se sentent des fois un peu abandonnés », constate aussi Marielle Baudoin. « Il y a des maires désabusés », confirme Véronique Pouzadoux, « sur 317 maires élus en mars dans l’Allier, on a déjà 8 démissions, ce qui est énorme. Il y a des nouveaux maires qui ne pensaient pas que la tâche était aussi grande et aussi dure, et qui se retrouvent dépassés ». Antoine de Menthon, qui en est à son huitième mandat de suite comme maire de Menthon-Saint-Bernard, confirme ce malaise dans la « nouvelle génération ». « Ils découvrent la fonction de maire et la lenteur de l’administration pour les dossiers, les difficultés des collectivités », souligne l’élu, qui ne sait pas, cependant, s’ils sont « désabusés, car être élu local, c’est absolument passionnant ».

« On doit aller se faire engueuler, pour pouvoir expliquer »

Un mandat passionnant, mais pas évident. « On doit aller se faire engueuler, pour pouvoir expliquer », raconte Mickaël Courseaux, maire Saint-André-de-Cubzac. « Quand les gens m’approchent, ils sont très tendus. Ils sont mécontents, en colère. Après, ça redescend. Mais on devient vite l’élu que les concitoyens peuvent voir au quotidien, donc responsable de tout. C’est de plus en plus compliqué d’expliquer qu’on n’a pas toutes les manettes », souligne le maire socialiste.

Pour Antoine de Menthon, élu pour la première fois il y a 43 ans, en 1983, « ce qui a le plus changé, c’est la question de la responsabilité du maire. On est en première ligne. Il faut l’accepter ». Mais « nos concitoyens attendent beaucoup du maire, plus qu’avant », constate l’élu, qui conclut : « On est un peu les derniers remparts ».

Partager cet article

Dans la même thématique

Illustration of the  Cour des Comptes in Paris
7min

Politique

Nouvel impôt sur la fortune, taxe sur les holdings, révision du Pacte Dutreil : les pistes de la Cour des comptes accueillies froidement par la majorité sénatoriale

Dans une note destinée à nourrir le débat public, la Cour des comptes préconise une légère hausse de la fiscalité du patrimoine via la création d'un nouvel impôt sur la fortune personnelle, une taxe sur les holdings ou encore la révision du Pacte Dutreil. Ces pistes sont destinées à répondre « au sentiment d'injustice, qui altère le consentement à l'impôt », mais vont à rebours de la position de la majorité sénatoriale pour qui le redressement de l'économie passe au contraire par un allégement de charges et la facilitation des transmissions des biens professionnels.

Le

« Les sénateurs sont vraiment des alliés » : les maires comptent sur les sénatoriales, mais de plus en plus sont « désabusés »
2min

Politique

Primaire du PS : Boris Vallaud se dit « peiné et consterné du ton que prend cette campagne »

Invité de la matinale de Public Sénat, le président du groupe PS à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud a regretté les propos de Ségolène Royal concernant Raphaël Glucksmann. En attendant le premier tour le 9 octobre, le dialogue pourrait encore se tendre entre les cinq candidats, parmi lesquels figurent Ségolène Royal et Raphaël Glucksmann.

Le