Quel chantier ! Dans un rapport rendu public mercredi 17 juin, la Cour des comptes dresse un état des lieux préoccupant des grands travaux de rénovation de monuments qui s’annoncent dans les dix prochaines années. Les Sages de la rue Cambon recensent une quinzaine de chantiers de première importance d’ici 2035, pour un coût cumulé de 5 milliards d’euros. Un « mur d’investissements » qu’il sera difficile de franchir au vu de la situation budgétaire, alerte le rapport. Et qui exige une meilleure utilisation des deniers publics restants.
L’ « effet ciseaux » est à l’œuvre : les besoins de financement décollent, mais les crédits plafonnent. La décennie 2015-2025 a certes été marquée par d’importantes réalisations, que l’on pense aux rénovations de l’Abbaye de Clairvaux, du Château de Versailles ou du Grand Palais, mais le coût total des quatorze principaux chantiers dépasse à peine les 2 milliards d’euros, moins de la moitié que pour les dix ans qui s’ouvrent.
La faute, pointe l’étude, à un « cumul de besoins » inédit : il faut non seulement restaurer les monuments historiques, à l’image du Louvre ou de l’Opéra Garnier, mais aussi, désormais, les bâtiments issus des « grands travaux » des années 1970 à 1990 qui, pour certains, présentent de sérieux signes de vieillissement. Parmi eux : le Centre Pompidou, fermé au public jusqu’en 2030, la Cité de sciences et de l’industrie ou l’Opéra Bastille, ouvrage inauguré en 1989 mais vétuste et dont l’une des deux scènes menace de s’effondrer.
Des « interrogations » sur le plan à 1,1 milliard du Louvre
Le chantier le plus scruté sera évidemment celui du Louvre. Un projet de rénovation estimé à plus d’un milliard d’euros, contesté par son ampleur, que la Cour des comptes épingle d’ailleurs comme l’un des responsables de cette « accélération » des besoins d’investissement. Quelques mois seulement après le vol spectaculaire des joyaux de la Couronne, « des interrogations se sont fait jour » à propos de ce plan « Louvre Nouvelle Renaissance ».
Il prévoit notamment la création d’une nouvelle entrée et l’ouverture de plusieurs salles, dont une dédiée à La Joconde, pour désengorger le parcours de visite. L’inquiétude est d’autant plus grande que « ce chiffrage en forte hausse constitue un plancher qui pourrait encore être réévalué », juge la Cour, qui a récemment qualifié d’optimiste l’estimation des coûts du plan. 660 millions d’euros seront à la charge des mécènes, a promis Emmanuel Macron, premier promoteur du projet. « C’est un sacré challenge, et je ne sais pas si je vais y arriver », a admis mercredi, au Sénat, le nouveau patron des lieux, Christophe Leribault. « Il y a 300 millions du côté d’Abu-Dhabi, les autres sont à trouver dans les prochains mois auprès de grandes sociétés et de donateurs individuels. C’est une forte pression. »
Pour le reste, « Il n’y a pas de surprise dans ce rapport. On avait beaucoup d’alertes en ce sens venant du terrain. La nouveauté, là, c’est que c’est très précisément chiffré », observe la sénatrice Else Joseph (apparenté LR), l’une des trois rapporteures de la mission d’information sur la gestion des monuments historiques. Une initiative lancée en début d’année pour déterminer quelles solutions apporter à « l’effort d’investissement colossal » qu’exige l’état des monuments, mais qui « ne pourra être intégralement soutenu par la puissance publique ».
« Quand on ne sait plus où trouver de l’argent, on tape sur le patrimoine »
Car les crédits sont en baisse. Les financements de grands chantiers dépendent d’abord du ministère de la Culture via son programme budgétaire dit 175, consacré au patrimoine. Au sein d’un ministère contraint de se serrer la ceinture, l’enveloppe « patrimoine » est celle qui le plus fondu dans le budget 2026. Résultat, les fonds dédiés aux monuments historiques ont été sérieusement amputés. Un coup d’arrêt après presque dix ans de hausse continue du programme 175. Au moment même où les contributions exceptionnelles délivrées par l’État au sortir de la crise Covid cessent de faire effet.
Dans son avis sur le projet de loi de finances 2026, la sénatrice LR Sabine Drexler alertait sur « le décalage des chantiers (qui) se fera sentir à partir de 2027 », si la trajectoire de baisse des crédits se confirme. « Le patrimoine est un peu la variable d’ajustement du ministère de la Culture. Quand on ne sait plus où trouver de l’argent, on tape sur le patrimoine », regrette aujourd’hui Else Joseph. La sénatrice indique à Public Sénat que son rapport tiré de la mission d’information, qui sera dévoilé le 8 juillet, proposera de créer un ministère dédié au patrimoine afin d’en sanctuariser l’enveloppe.
Ni le mécénat, ni les bâches publicitaires géantes apposées sur certains chantiers ne devraient compenser cette baisse des dotations. L’accord intergouvernemental entre la France et les Émirats arabes unis pour l’utilisation de la marque Louvre en échange de financements va quant à lui prendre fin en 2032. Depuis sa signature en 2007, il a permis de financer le musée à hauteur de près d’un demi-milliard d’euros. La Cour des comptes s’inquiète aussi de la fermeture prolongée de plusieurs établissements lors des travaux, qui vont alors voir leurs recettes de billetterie chuter.
Meilleure planification
A cette « impasse de financement », le rapport n’apporte pas de recette miracle, ni de solution toute faite. Les Sages plaident pour une meilleure planification stratégique de ces lourds investissements. « La décision d’engager de grands chantiers reste ainsi encore trop liée à des annonces d’autorités au coup par coup, alors qu’elle devrait procéder d’un plan pluriannuel », notent-ils.
« C’est ce qui ressort de nos auditions : pas de lisibilité, pas de perspectives, pas d’engagements pluriannuels. On en a assez d’une culture toujours dans l’urgence, il faut de nouveaux usages et des restaurations moins lourdes mais sur le long cours », abonde la sénatrice Else Joseph. En substance : fini les coups d’éclat, place à un suivi plus rapproché de l’état des monuments.
« Un entretien plus régulier des bâtiments et des infrastructures aurait pu et permettrait d’éviter une part des surcoûts dus aux dégradations bâtimentaires », assure le rapport, qui défend la généralisation des schémas directeurs techniques pour conduire les travaux avec une vision de long terme. Or, sur 97 opérateurs, seuls 17 disposent de ce schéma à l’heure actuelle.