« C’est tendu. Ce n’est pas aussi simple que d’habitude ». Cette sénatrice centriste, qui compte quelques années de Sénat à son actif, n’avait pas souvenir d’une telle ambiance pour la semaine post-sénatoriale. C’est la semaine du « mercato » entre groupes politiques. « Celle de tous les ragots, il y a des bruits de couloir », met en garde un sénateur.
Car les sénateurs ont jusqu’à lundi, 16 heures, pour décider du groupe dans lequel ils s’inscrivent. Pour les nouveaux arrivants, la semaine se transforme parfois en speed dating politique et certains sont prêts à rejoindre le groupe qui saura les convaincre…
« Des nouveaux sénateurs disent qu’ils veulent aller au plus offrant »
Un sénateur LR s’étonne de l’attitude de certains collègues fraîchement élus. « Ce qui me frappe, c’est qu’il y a beaucoup de nouveaux qui sont arrivés, en disant moi je veux aller au plus offrant. Comme si la conviction politique était moins importante que la carotte », s’étonne ce sénateur LR, qui soutient « que certains collègues qui sont arrivés ont essayé d’obtenir des postes ou petits avantages, en menaçant d’aller à droite, à gauche ». Il ajoute : « En neuf ans de maison, je n’avais jamais vécu ça ».
A gauche, on attend de savoir où vont aller les deux sénateurs Place Publique, Bernard Jomier, qui siégeait au groupe PS jusqu’ici, et Grégory Blanc, qui était chez les écologistes. Les deux iront soit au groupe socialiste, soit au groupe écologiste, soit au RDSE. Un apport qui n’est pas neutre, quand on sait que la taille des groupes définit en partie la répartition des postes, notamment au sein du bureau. François Rebsamen, de retour au Sénat, aimerait lui atterrir au groupe PS, mais certains socialistes veulent d’abord un débat, au sujet de l’ancien ministre d’Emmanuel Macron. Quant au premier sénateur LFI, Gabriel Amard, les écolos n’en ont pas voulu, du moins pour le moment. A l’inverse, on évoque un « psychodrame », avec menace d’une sénatrice de la majorité de claquer la porte du groupe et même du Palais, si elle n’a pas gain de cause pour un poste dans une commission.
Le Palais bruisse de créations de nouveaux groupes
Le Palais bruisse aussi de créations de nouveaux groupes. A gauche, certains évoquent, sans y croire, une rumeur de groupe pro Glucksmann, qui ne semble pas sérieuse. Mais l’affaire qui monte concerne la droite. C’est la tentative de création d’un groupe qui rassemblerait des sénateurs Nouvelle Energie, le parti de David Lisnard, avec d’autres élus de droite, qui est au centre de toutes les discussions, ce mercredi, salle des conférences, en marge de la réélection de Gérard Larcher au Plateau.
« Il y a eu visiblement une tentation de création d’un groupe Nouvelle énergie, qui visiblement n’a pas abouti. Il y a des gens qui ont la double appartenance Nouvelle Energie/LR, ou Nouvelle Energie/Horizons. Et ils auraient pu mathématiquement créer un groupe. Mais ça ne se fait pas », confie un sénateur LR. Une tentative de nouveau groupe confirmée par plusieurs sources au Sénat. Lundi, plusieurs sénateurs n’ont d’ailleurs pas loupé la présence de David Lisnard dans les couloirs du Sénat… Le candidat à la présidentielle a aussi fièrement listé sur X dimanche soir les 14 candidats élus ou réélus avec le soutien de Nouvelle Energie.
« Certains sénateurs Nouvelle Energie réfléchissent à faire un groupe », confirme David Lisnard, qui assure ne pas être derrière
Mais les choses seraient un peu plus compliquées que cela. Contacté par publicsenat.fr, David Lisnard en personne donne ses explications. « Ça ne s’est pas passé comme ça. On a pas mal de sénateurs qui sont à Nouvelle énergie et un autre parti, ou qui nous rejoignent. J’ai dit, faites ce que vous voulez, je suis pour la liberté. Certains seront au groupe LR, mais d’autres ne voudront pas en entendre parler. Il y a eu des rapprochements avec d’autres sénateurs, venant d’autres horizons… Et certains réfléchissent à faire un groupe », confirme à publicsenat.fr David Lisnard, « un groupe d’indépendants et de libéraux ». Mais promis, il n’y est pour rien : « Moi, je n’incite pas. Ce n’est pas moi qui fais le groupe. On n’est pas là pour foutre le bordel », assure le patron de Nouvelle Energie.
Il ne s’agit pas de « créer un groupe Nouvelle Energie pure, non », insiste le maire de Cannes. Mais « je veux qu’on fasse passer nos idées, qu’on gagne et qu’on soit puissant pour la présidentielle », reconnaît David Lisnard, qui aurait pu profiter de la dynamique que lui aurait apporté un groupe. A défaut, « c’est sûr que je vais faire un pôle de parlementaires Nouvelle Energie », soutient celui qui est aussi président de l’Association des maires de France. Il pourra aussi compter sur le rattachement politique, pour le financement, de certains sénateurs.
Histoire de montrer patte blanche, David Lisnard précise s’entendre « très bien avec Mathieu Darnaud », président du groupe LR, et souhaité une « majorité sénatoriale pour Gérard Larcher ». Mais selon un sénateur capé, David Lisnard se serait engagé à ne pas créer de groupe auprès de Gérard Larcher et de Bruno Retailleau. Cet activisme de ces derniers jours serait pour le moins mal passé chez les poids lourds de la droite.
« Louis Vogel voulait devenir calife à la place du calife »
Mais comme les choses sont souvent baroques au Palais du Luxembourg, l’histoire est encore plus complexe. Car ces velléités de créer un groupe sont liées à des tensions qui sont apparues au sein du groupe Les Indépendants, à majorité Horizons. Présidée par un fidèle d’Edouard Philippe, Claude Malhuret, le groupe traverse du gros temps.
« C’est le feu », lâche une habituée du Sénat. Une fronde qui serait menée, selon plusieurs sources, par le sénateur Horizons Louis Vogel. Contacté, ce dernier n’a pas souhaité répondre. Le sénateur de Seine-et-Marne aurait cherché, « depuis 15 jours », a discrètement fomenté « un putsch », contre Claude Malhuret, selon plusieurs sources. « Louis Vogel est à la manœuvre, il voulait devenir calife à la place du calife », lâche un sénateur. Louis Vogel aurait visé la présidence du groupe, avant de finalement penser à créer « un groupe dissident », en allant chercher chez les LR ou les centristes.
« David Lisnard est à la manœuvre », croit un sénateur, « mais personne n’a vu venir le coup »
C’est là où l’ambition des sénateurs Nouvelle énergie est venue rencontrer celle des frondeurs des Indépendants. A moins que tout vienne du côté de Cannes, pense un membre de la Haute assemblée… « David Lisnard est à la manœuvre », croit un sénateur, « mais personne n’a vu venir le coup ».
Face au risque de voir un nouveau groupe se créer, « Larcher, Marseille et Malhuret sont immédiatement intervenus, pour border les choses et récupérer les gens. La manœuvre a foiré », confie un sénateur bien informé, « ce qui ne les empêche pas de continuer à téléphoner ».
« Vous imaginez la tête de Christophe Béchu et d’Edouard Philippe ? »
Mais là où l’histoire ne manque pas de sel et se complique – encore ! – c’est que « Louis Vogel est le bailleur des locaux du parti Horizons. Les locaux d’Horizons sont dans les locaux du cabinet Vogel & Vogel, à Paris. Il est avocat d’affaires avec son frère. Vous imaginez la tête de Christophe Béchu et d’Edouard Philippe ? » s’étonne un sénateur. Le siège social d’Horizons, comme celui du cabinet d’avocat, sont en effet tous les deux domiciliés au 30 avenue d’Iena, dans le 16e arrondissement de Paris, comme le montrent les mentions légales du parti et du cabinet.
Pour l’heure, le groupe Les Indépendant tient et n’explose pas, contrairement à ce que certains avancent. « Il n’y a pas d’explosion. C’est un pétard mouillé », raille un sénateur du groupe. Mais il perd des plumes. Ce mercredi, le groupe a réélu Claude Malhuret à sa tête, « à l’unanimité des sénateurs présents », précise un communiqué du groupe LIRT. Selon nos informations, ils étaient 16 à élire Claude Malhuret, contre 20 membres avant les sénatoriales. Etaient absents, Louis Vogel, Alain Marc, jusqu’ici vice-président du Sénat, et qui aimerait le rester, Dany Wattebled, sénateur indépendant du Nord, et Marie-Claude Lermytte, élue avec lui dans le Nord. « Il vaut mieux la qualité, que la quantité », lâche un sénateur du groupe, qui rappelle que « c’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ». « Avec le mercato, d’ici lundi, on fera les comptes exacts », tempère un autre.
« Il y a des auto-entrepreneurs. Et deux ou trois qui sont en l’air »
Un nouveau sénateur, dont on attendait la destination, a déjà pris sa décision. C’est Renaud Muselier. Le président de la région PACA a été élu dans les Bouches-du-Rhône. Bien que membre de Renaissance, il annonce à publicsenat.fr rejoindre le groupe Union centriste, qui change au passage de nom, pour UCI : Union centriste… et indépendants. De quoi montrer l’ouverture du groupe, au moment où d’autres, comme Les Indépendants, vacillent. Un sénateur s’en amuse : « Il y a des auto-entrepreneurs. Et deux ou trois qui sont en l’air… » Tout le jeu pour les groupes étant de les attraper.