« L’école est la mère des batailles », lançait Emmanuel Macron sur X en décembre 2023. La formule devait devenir l’un des marqueurs de son discours sur l’éducation. Trois ans plus tard, le nouveau classement PISA vient assombrir ce récit. Les élèves français de 15 ans enregistrent leurs plus mauvais résultats depuis la création de l’enquête dans les trois disciplines évaluées : mathématiques, compréhension de l’écrit et sciences. La France demeure toutefois dans la moyenne des pays de l’OCDE. Mais derrière cette position relativement stable dans le classement se dessine une tendance plus préoccupante, depuis plusieurs années, les performances des élèves français reculent.
L’enquête PISA, menée tous les trois ans, ne constitue pas à elle seule le bilan d’une politique éducative. Elle mesure les acquis d’une génération d’élèves ayant traversé plusieurs années de scolarité et, dans le cas de la cohorte évaluée, plusieurs réformes, plusieurs ministres et une crise sanitaire majeure.
Le calendrier de publication donne néanmoins à ces résultats une portée politique particulière. À quelques mois de la présidentielle, ils offrent aux différents camps politiques l’occasion de dresser leur propre diagnostic de l’école française. Les difficultés sont connues : classes parmi les plus chargées d’Europe, crise persistante du recrutement des enseignants, inégalités sociales et territoriales, mais aussi interrogations sur les moyens consacrés à l’éducation. Cette nouvelle édition de PISA rappelle également le lien entre les conditions dans lesquelles les élèves apprennent, les moyens dont dispose le système scolaire et leurs performances.
Une génération passée à travers dix années de réformes
Les adolescents évalués dans cette édition ont connu un parcours scolaire qui permet de mesurer, au moins en partie, les effets d’une décennie de politiques éducatives. Lorsqu’ils sont entrés au CP, en 2015, Emmanuel Macron n’était pas encore président de la République et Najat Vallaud-Belkacem était ministre de l’Éducation nationale. Au moment de passer les tests PISA, en 2025, Élisabeth Borne occupait le même ministère. Entre ces deux dates, six autres ministres se sont succédé rue de Grenelle. Cette génération a notamment connu la réforme du collège, les transformations du lycée et du baccalauréat portées par Jean-Michel Blanquer, l’introduction des évaluations nationales en sixième et en seconde. Certaines mesures emblématiques du premier quinquennat Macron ne peuvent, en revanche, pas encore être pleinement évaluées à travers ces résultats. C’est notamment le cas du dédoublement des classes en éducation prioritaire, engagé à partir de 2017, les premières générations ayant bénéficié de cette politique apparaîtront davantage dans les prochaines éditions de PISA. Le résultat publié aujourd’hui ne peut donc être attribué à une réforme particulière. Il reflète le parcours scolaire d’une génération confrontée à plusieurs politiques successives.
Pour le sénateur communiste Pierre Ouzoulias, cette accumulation permet néanmoins d’engager une responsabilité politique. « Les causes sont conjoncturelles, dix ans de réformes macroniennes ont affaibli l’Éducation nationale. Leur échec est total », affirme-t-il, dénonçant par ailleurs un « collapsus cognitif collectif ». À droite, le sénateur LR Max Brisson partage le constat d’une école en difficulté, mais refuse de réduire l’explication à la succession des ministres. « Les ministres passent et le système demeure », estime-t-il. Selon lui, l’enjeu dépasse les politiques conduites depuis 2017 et appelle une rupture avec certaines orientations pédagogiques suivies depuis plusieurs décennies. « L’école n’a pas besoin d’une réforme, elles ont toutes échoué. Il faut rompre avec les choix idéologiques des années 1980 », affirme-t-il. Une lecture que ne partage pas la sénatrice socialiste Colombe Brossel. Les résultats sont selon elle « inquiétants », mais PISA « ne peut pas être vu comme le bilan d’une politique ». Le président de la commission de la Culture et sénateur centriste Laurent Lafon y voit, lui, une « douche froide, mais pas si surprenante ». La succession des ministres et des changements de cap aurait produit, selon lui, une politique éducative en « stop-and-go », alors même que « la politique éducative, c’est une politique du temps long ».
À droite comme à gauche, les politiques s’emparent des résultats
À peine les résultats publiés, le bal des réactions s’élance. Sur X, plusieurs candidats à l’élection présidentielle ou responsables politiques ont immédiatement utilisé les chiffres de PISA pour défendre leur propre lecture de la situation. Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, parle d’un « signal d’alarme ». Gabriel Attal, ancien ministre de l’Éducation nationale, estime pour sa part que « rien n’est plus urgent que de refaire de notre École une École qui élève et qui émancipe ». À droite, le président du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, interpelle directement l’Éducation nationale : « Combien de classements PISA désastreux faudra-t-il pour que l’Éducation nationale ouvre les yeux, daigne se remettre en cause et mette enfin l’exigence et la liberté au cœur du projet éducatif ? » Jordan Bardella, président du Rassemblement national, adopte un ton encore plus alarmiste, évoquant « un séisme pour notre pays, qui dérive vers le déclin intellectuel ». À quelques mois de l’élection présidentielle, PISA devient ainsi un nouvel objet de confrontation politique. Les mêmes chiffres servent à nourrir des diagnostics différents, pour les uns, ils illustrent les limites du bilan Macron ; pour les autres, ils révèlent les insuffisances plus anciennes du système éducatif français.
Les réseaux sociaux, « arme de destruction intellectuelle massive »
Après la crise sanitaire, les écrans et les réseaux sociaux sont devenus une nouvelle cible du débat sur le niveau scolaire. Désormais, l’intelligence artificielle s’ajoute à la liste des préoccupations. La baisse des performances en compréhension de l’écrit, déjà signalée par PISA en 2019, revient au cœur des inquiétudes.
Dans une interview au Monde, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, attribue notamment le décrochage à « la consommation des réseaux sociaux », un phénomène selon lui « mondial et générationnel ». Il qualifie les plateformes d’« arme de destruction intellectuelle massive » et évoque aussi le moindre investissement de certains parents dans la scolarité. Emmanuel Macron en a fait l’un de ses derniers combats. Dans une lettre adressée à Ursula von der Leyen, il demande un « texte européen » pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, afin de « protéger tous les enfants de l’Union ». Après la censure de la loi française en août, il veut parvenir à un nouveau texte cet automne. Une offensive qui intervient au moment même où PISA vient rappeler les difficultés persistantes des adolescents français face à l’écrit.
Dans les établissements, les enseignants constatent aussi l’irruption d’un autre bouleversement, celui de l’intelligence artificielle. Le vice-président du Sénat, Pierre Ouzoulias, rapporte une utilisation croissante de ces outils par les élèves pour réaliser leurs devoirs. « Les enfants n’apprennent plus par eux-mêmes », estime-t-il, appelant à une position « honnête et très ferme » sur la place du numérique à l’école.
Au bout du compte, PISA ne permet pas de dresser le procès d’une seule réforme ni même d’un seul président. Mais à quelques mois de la présidentielle, il offre un miroir particulièrement embarrassant aux années Macron, celui d’une école qui, malgré une décennie de réformes et les promesses répétées de « refondation », n’a pas encore réussi à inverser son déclin.