La « Cancel culture », c’est ce que risquent aujourd’hui les festivals, en France, selon Matthieu Pigasse. Interrogé sur les investissements du groupe Combat, dont il est propriétaire, l’homme d’affaires a alerté jeudi 11 juin, les sénateurs de la commission d’enquête sur le financement privé des politiques publiques : « Les festivals me semblent être un des champs aujourd’hui de la bataille culturelle et un des champs où apparaît une forme de cancel culture. »
Et l’entrepreneur de citer deux origines à cette pression sur les grands événements : les collectivités locales, villes, départements et régions, auraient de plus en plus « une volonté d’interférence dans la programmation de nos festivals ». Se joue également une baisse, voire une suppression des subventions publiques. Matthieu Pigasse cite alors l’exemple du festival Rock en Seine, dont il est propriétaire. L’an dernier, le festival de musique a vu sa subvention de la région Ile-de-France être supprimée, après que la direction de Rock en Seine a refusé de déprogrammer le groupe irlandais Kneecap, connu pour ses positions en faveur de la Palestine. L’un des chanteurs, Mo Chara, avait été inculpé d’infraction terroriste en mai 2025 au Royaume-Uni, pour avoir arboré sur scène un drapeau du Hezbollah. L’affaire a été classée sans suite en septembre 2025, suite à un vice de procédure.
Dans une tribune au journal « L’Humanité », en août 2025, Matthieu Pigasse avait dénoncé une « décision scandaleuse », avant d’ajouter : « Aujourd’hui, en France, des régions et des villes coupent massivement les aides à la culture. À Fréjus, Béziers, Perpignan, Orange ou Saint-Cloud, on déprogramme les artistes « non conformes », on moralise, on interdit, on met fin aux tarifs accessibles comme si ouvrir la culture à tous était une menace. »
Au-delà de la polémique autour de la programmation du groupe Kneecap à Rock en Seine, le Centre national de la Musique note effectivement, dans son dernier rapport annuel, que « bien que les aides accordées soient stables en 2025, pour une majorité de festivals en France, environ un quart d’entre eux observent des baisses régionales et un tiers des baisses départementales ».
Lors d’une table-ronde organisée, en septembre dernier, par la commission de la Culture du Sénat, les professionnels avaient déjà alerté sur la fragilité du secteur. Stéphane Krasniewski, du Syndicat des Musiques Actuelles (SMA), avait déploré une « coupe massive », de « 67 millions d’euros de la part des collectivités locales », « sur la culture » recensée en 2025.
Mais ces baisses de subventions sont-elles motivées par une volonté politique de peser sur la programmation de ces événements ?
Alain Cadec, sénateur LR des Côtes-d’Armor a ainsi tenu à répondre à Matthieu Pigasse : « Je vous rappelle quand même que les collectivités locales et territoriales sont aujourd’hui en grande difficulté financière et que tous les festivals sont touchés quelle que soit d’ailleurs la couleur politique du département, de la région, de la ville : ils sont tous touchés. »
Un effet de ciseaux
« Les coûts de plateau sont de plus en plus élevés », confirme à publicsenat.fr, Karine Daniel, sénatrice PS de la Loire-Atlantique et rapporteure pour la Commission culture des crédits consacrés à la création artistique. « Les coûts techniques, les coûts sécurité et les cachets des artistes sont très élevés. Au mieux, les subventions se maintiennent, mais souvent les subventions des collectivités ont tendance à baisser, donc on se retrouve dans un effet de ciseaux de prix qui est très important : d’où la difficulté financière des festivals. Certains arrêtent, certains se mettent sur un rythme bisannuel, comme Scopitone à Nantes qui vient d’annoncer qu’ils ne vont faire qu’un an sur deux. »
Quant à la pression politique qu’exerceraient les collectivités, la sénatrice reconnaît assister à une ingérence de plus en plus en forte : avec une intervention des collectivités, « qui peut se faire de manière assez ouverte », mais aussi des fonds privés sous forme de mécénat ou de partenariat, avec des entreprises qui associent leur marque à un festival, et « qui peuvent parfois faire pression soit directement soit de manière insidieuse sur la ligne éditoriale d’un événement ». Et Karine Daniel d’alerter : « Ce sont des questions extrêmement sensibles, mais on ne doit pas transiger sur les principes. […] On est dans un état de droit. » Selon Karine Daniel, le seul motif qui doit motiver une déprogrammation d’un artiste, c’est le trouble à l’ordre public. « Les préfets peuvent prendre des arrêtés de non-tenue d’événement, mais cela reste dans le cadre qui est vraiment lié au trouble à l’ordre public ».
Là encore, en septembre dernier, les représentants des festivals avaient alerté la commission culture, au moment de la fin de la saison estivale. Déjà, lors de cette audition, Aurélie Foucher, directrice déléguée de Scène Ensemble s’était dite préoccupée de l’investissement potentiel d’« acteurs avec des projets politiques » et d’une « possible récupération identitaire ».
« Nous allons en parler le 1er juillet au Sénat », explique pour sa part Sonia de la Provôté, présidente centriste du groupe d’études Arts de la scène, arts de la rue et festivals en régions. « C’est un questionnement qui est largement revenu lors des auditions sur l’évaluation de la loi Lcap, [loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine, ndlr], dont le premier article portait sur la liberté de création. Ce sujet-là, ce questionnement, avait largement été mis en évidence. Et d’ailleurs, depuis, un observatoire de la censure, de l’autocensure, de cette possibilité de pression a été mis en place par le ministère de la Culture. Sur les programmations des festivals, mais aussi sur les saisons théâtrales, les saisons musicales, etc. »
La sénatrice entend disposer à ce moment-là d’éléments venus de l’écosystème afin de poser sur la table cet enjeu majeur au moment où la saison des festivals s’accélère avec le début de l’été.