Nouvelle semaine sous tension sur le front social, dans le pays. Les regards étaient bien évidemment tournés vers les lycées et les universités en ce lundi de rentrée scolaire, une semaine après le plan d’action du gouvernement censé répondre au mouvement de colère de la jeunesse qui s’exprime depuis le début de l’automne. Après trois samedis de manifestations aux revendications élargies au coût de la vie en général, le 5 novembre est une nouvelle journée que l’exécutif devra surveiller de près.
C’est à cette date qu’une intersyndicale a appelé à faire grève et à manifester en faveur de la défense du pouvoir d’achat. L’enjeu est devenu de plus en plus prégnant au fil des mois, avec une crise pétrolière qui n’en finit plus. Selon des données encore provisoires de l’Insee, la hausse des prix s’est encore accélérée en octobre avec une inflation estimée à 3,4 %, en rythme annuel. L’institut national de la statistique anticipe par ailleurs un recul de 0,4 % du pouvoir d’achat pour les Français cette année, après déjà une baisse du même ordre l’an dernier.
L’issue de ce jeudi-test aura certainement des incidences sur la décision du gouvernement en matière d’évolution du Smic, qui concerne 2,1 millions de salariés (hors fonction publique et secteur agricole). D’après la formule de calcul légal, basée sur l’évolution des prix, le salaire minimum devrait augmenter de 1 % au 1er janvier. Cela représente un gain net de 15 euros par mois pour un salarié. Les syndicats, qui se sont entretenus avec le Premier ministre le 21 octobre, exigent une progression plus marquée. La CFDT défend par exemple une augmentation de 100 euros net du Smic mensuel, la CGT pousse pour un coup de pouce de 150 euros, soit un gain de plus de 10 %.
Le dernier coup de pouce remonte à 2012
Interrogé jeudi dernier, à l’issue d’un premier tour de concertation avec les partenaires sociaux, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a précisé que « rien » n’était décidé concernant une éventuelle hausse anticipée du Smic, dès le mois de décembre. « Le Smic n’est pas tabou […] J’espère qu’on arrivera à une convergence autour du 5 novembre », a ajouté l’ancien patron de la SNCF. Selon lui, il y a un « chemin de crête » à trouver entre progression des salaires et protection de l’emploi, dans un contexte de remontée du chômage et de croissance en berne depuis le début de l’année.
Ce matin, la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon a également refusé de préempter le dialogue avec les organisations syndicales et patronales, se contentant d’indiquer qu’un éventuel geste sur le Smic était une piste « ouverte ». « Quand on pose cette question, que se cache-t-il derrière ? La question de la compétitivité des entreprises, la question des finances publiques. On doit poser la question dans sa globalité », a-t-elle toutefois averti.
Selon Les Echos, une réflexion serait en cours sur une revalorisation supplémentaire de 0,5 ou 0,6 point, en plus de la revalorisation mécanique, soit potentiellement un gain total de 22 euros net pour un salarié au Smic à temps plein. Ce serait inédit depuis 2012, la dernière année marquée par un coup de pouce.
« Il faut quasiment des états généraux du pouvoir d’achat », selon Patrick Kanner
Au Sénat, le constat sur les difficultés de pouvoir d’achat est partagé sur l’ensemble des bancs, mais aucune solution ne fait consensus. Chez les socialistes, un coup de pouce serait vu comme un minimum. « Avoir 25 ou 30 euros de plus par mois, c’est bien sûr important, quand on calcule chaque dépense en centimes. Mais il ne faut pas considérer que la question du pouvoir d’achat se limite au Smic », réagit Patrick Kanner, le président du groupe socialiste.
Le sénateur du Nord considère que la question se pose « pour tous les salariés » du pays. « Je pense aux fonctionnaires par exemple, dont la dernière hausse du point d’indice remonte à juillet 2023. Depuis, on est à 7 ou 8 % d’inflation. On a encore des branches professionnelles avec des minimums en dessous du Smic. Il faut quasiment des états généraux du pouvoir d’achat dans notre pays, que les salariés puissent vivre correctement », plaide-t-il. « Ce coup de pouce qui pourrait être fait, je l’encourage, même si c’est famélique, ce n’est pas à la hauteur de ce que cela devrait être », s’inquiète également le président de la commission des finances Thierry Cozic (PS). « La théorie du ruissellement, de la politique de l’offre ne fonctionne pas. On a tellement organisé l’attrition des finances publiques qu’on est incapable de répondre à la colère sociale qui s’exprime. »
La semaine dernière, le sénateur écologiste Yannick Jadot dénonçait le retard de la France en matière de revalorisation du salaire minimum, par rapport à ses voisins européens. Il soutient le programme de Raphaël Glucksmann, qui prévoit de porter le Smic net à 1700 euros (contre 1478 euros aujourd’hui), sous l’effet combiné d’une revalorisation décrétée par l’Etat, mais aussi d’une baisse de la CSG sur les bas salaires, financée par un prélèvement sur les « méga-héritages ».
La réponse gouvernementale est aussi attendue au tournant par le groupe communiste. Un coup de pouce de 0,5 point serait considéré comme « une blague » par le sénateur Fabien Gay. « C’est indécent. L’augmentation prévue est de 14,78 euros net par mois. On propose avec 1,5 % de passer à 22,17 euros, cela fait donc 7,39 euros supplémentaire. Vous pensez sérieusement que cela résout quelque chose ? Cela ne couvre même pas l’inflation », s’indigne le sénateur de Seine-Saint-Denis.
Au sein de la majorité sénatoriale de droite et du centre, la simple question d’un coup de pouce, même modeste, fait débat. « Alors que tant de Français connaissent des difficultés pour se nourrir et se chauffer, il faut anticiper la revalorisation du Smic et l’assortir d’un coup de pouce », a par exemple encouragé le 1er novembre la sénatrice LR de Paris Marie-Claire Carrère-Gée. Proche de Michel Barnier, l’ancienne ministre avait siégé dans un gouvernement qui avait avancé de deux mois la revalorisation du Smic fin 2024. Mais la hausse décrétée à l’époque n’avait pas été plus loin que le minimum légal.
« C’est reporter le problème du pouvoir d’achat de nos concitoyens sur les entreprises, dont la situation est aujourd’hui inquiétante »
Sa position est loin d’être partagée dans sa famille politique, dont le candidat Bruno Retailleau, qui préconise d’agir plutôt sur la durée du travail, pour muscler les rémunérations. D’autres figures de la droite et du centre sont plus sceptiques, voire opposées à cette piste d’une revalorisation plus marquée du Smic. « Un coup de pouce c’est quelque chose qui peut être envisagé, mais pas de manière sèche, sinon c’est reporter le problème du pouvoir d’achat de nos concitoyens sur les entreprises, dont la situation est aujourd’hui inquiétante, pour ne pas dire très inquiétante. C’est une solution court-termiste, qui peut leur faire très mal à long terme », s’inquiète le sénateur LR Olivier Rietmann, à la tête de la délégation sénatoriale aux entreprises.
Redoutant une accélération de la hausse du chômage, le sénateur de la Haute-Saône suggère de se pencher sur un abaissement des cotisations assises sur les salaires. « Cela peut être traité, et j’en suis de plus en plus convaincu, par un travail du côté de la TVA. Mais on ne peut pas décider unilatéralement de recréer une charge supplémentaire sur les entreprises, sans rien qui ne leur permette d’y faire face », prévient-il.
La ligne d’Horizons ne va pas non plus dans le sens d’une revalorisation supérieure à l’inflation. « Augmenter le Smic, alors que l’économie française a un énorme problème de compétitivité, alors que la croissance est en berne, ça me paraît être une solution illusoire », s’exprimait sur TF1 Edouard Philippe, le candidat du parti.
« Cela me semble poser problème », appuie également le sénateur Michel Canévet (Union centriste et indépendants). « Il y a déjà eu une revalorisation [du Smic] de 2,4 % cette année », rappelle-t-il. En juin, l’inflation avait dépassé les 2 %, un seuil au-delà duquel le Smic doit être automatiquement remis à jour en cours d’année, en fonction de l’évolution des prix.
Mais le sénateur du Finistère pointe une difficulté : les entreprises sont déjà elles-mêmes mises à contribution dans le contexte de redressement des finances publiques. « Les barèmes d’allégements de charges sur les bas salaires ne sont pas revalorisés dans le prochain projet de loi de financement de la Sécurité sociale », rappelle-t-il. Déjà en juin dernier, contraint à des mesures d’économies d’urgence pour tenir au mieux la trajectoire budgétaire de l’année, le gouvernement avait décidé de geler le barème des allègements généraux sur les cotisations patronales, au moment de la revalorisation du Smic en juin. Le décret avait soulagé de deux milliards d’euros les finances publiques.
Avec la reconduction du gel des allègements, le coup de pouce sur le Smic est considéré comme « intenable » par les organisations patronales. « Vu la situation des entreprises, l’absence de croissance et le contexte économique, ce coup de pouce est très risqué », alertait dans les colonnes du Parisien Amir Reza-Tofighi, le président des Entrepreneurs (ex-CPME).
Le coût de pouce aura aussi des répercussions sur la masse salariale de l’Etat, des collectivités locales ou encore des hôpitaux, à l’heure du casse-tête de la réduction du déficit public. « Cela induira des coûts supplémentaires, cela va empirer la situation », relevait ce matin l’économiste Stéphanie Villers. En juin dernier, le gouvernement avait mis en place une indemnité différentielle pour 862 000 agents publics, rattrapés par la hausse du Smic, soit 15 % des effectifs environ.