Dans la banlieue de Tourcoing, Fatima a été percutée de plein fouet par l’inflation. + 20 % d’augmentation sur les prix de l’alimentaire et pour elle un cabas de courses divisé par 3.
Pour continuer de nourrir sainement sa famille, cette mère de 5 enfants multiplie les systèmes D. Une fois par semaine, elle se rend tôt le matin dans son supermarché le plus proche dans l’espoir d’acheter un panier de fruits et légumes invendus. 6 cagettes maximum sont mises à disposition et ce matin Fatima a eu de la chance : « Je suis super contente. J’ai trouvé une grande cagette avec regardez des fraises, on connaît le prix des fraises, j’ai eu plusieurs boîtes de champignons bio, des concombres… tout ça pour 2 euros ».
Fatima et son mari vivent avec moins de 2000 euros par mois. Lui est retraité, elle aidante pour sa fille polyhandicapée. Pour elle, manger sainement devrait être un droit fondamental. Pourtant dans son quotidien, accéder à une alimentation saine exige de nombreux sacrifices : moins de sorties ou de vacances : « On le fait, mais ce n’est pas normal », nous confie-t-elle : « Mais se battre contre qui et contre quoi ? Contre les grosses enseignes, contre qui on va se battre ? »
« 81 % de marge en plus en moyenne sur le bio »
Surmager le bio et les produits sains pour compenser l’absence de marges sur les aliments ultratransformés, c’est le choix que fait très souvent la grande distribution. On appelle ces arbitrages : « La péréquation des marges ». Audrey Morice, de l’association de consommateurs Foodwatch, qui dénonce l’injuste prix de l’alimentation, nous l’a expliqué : « Le Nutella c’est un produit d’appel phare de la grande distribution que les consommateurs ont envie d’acheter et qui doit être disponible dans les rayons. Les distributeurs ne margent quasiment pas sur ces produits-là, puisque les prix de ces produits sont tellement connus qu’ils sont à peu près au même prix entre les distributeurs », poursuit-elle. « Les marges vont donc devoir se faire sur d’autres produits pour compenser celles qui ne sont pas faites sur ces produits d’appel ».
C’est au rayon des produits frais que votre note de courses peut donc considérablement augmenter, encore plus si vous consommez du bio. + 81 % de marge sur les fruits et légumes en moyenne par rapport au conventionnel, selon UFC que choisir. Le poireau bio, pourtant résistant et facile à conserver serait même surmargé à 185 %, par rapport au conventionnel.
Mais la sénatrice Antoinette Guhl, rapporteure de la commission d’enquête, le rappelle : « Très margés ça ne veut pas dire qu’ils sont très cher payés à l’agriculteur ».
De son côté, la grande distribution réfute ces conclusions. Le PDG d’intermarché, Thierry Cotillard a déclaré : « Dans la réalité, je suis assez serein parce que je sais que les marges pratiquées par tous mes collègues qui sont propriétaires d’Intermarché ou de Netto, il y a une stabilité et on n’a pas eu d’abus. »
Baisser les prix à tout prix
La France est l’un des pays européens qui protège le plus les revenus des agriculteurs. Depuis 2018, les lois EGALIM interdisent à la grande distribution de négocier le prix des produits à la baisse, quand l’agriculteur connaît une augmentation des coûts de ses matières premières agricoles. C’est ce que l’on appelle la constitution du prix en marche avant. Le problème, comme le martèle la sénatrice Antoinette Guhl, est que ces lois « ne sont pas respectées ».
Pour comprendre comment la loi peut être contournée, nous avons plongé au cœur des discussions commerciales entre industriels de l’agroalimentaire et grande distribution à travers une reconstitution. On y voit un acheteur d’une enseigne leader dans la guerre des prix bas, incarné par Olivier Lauriol, ancien de la grande distribution. En face de lui, un comédien joue un industriel d’une PME. Olivier Lauriol, applique point par point les méthodes de négociations de la grande distribution : « Une attitude trumpienne » et une pression exercée sur l’industriel « de façon à lui faire penser que là où il espère une négociation normale, fondamentalement il ne l’aura pas ». A la fin, la priorité de la grande distribution est de maintenir des prix bas, pour garder ses clients.
Quand la grande distribution contourne les lois françaises
Pour contourner la loi, les grandes enseignes ont même décidé de se regrouper pour peser ensemble dans les négociations qu’elles mènent face à certaines entreprises.
Carrefour et coopérative U négocient aujourd’hui à Madrid, Leclerc à Bruxelles Intermarché, Auchan et Casino à Amsterdam. Nous avons rencontré un industriel dans l’agroalimentaire, qui connaît bien les pratiques de ces centrales. Il a accepté de nous en parler, sous couvert d’anonymat : « On a des enseignes qui ont des pratiques assimilables à des pratiques de voyous », explique-t-il. « Aujourd’hui il y a de moins en moins de négociations, c’est à dire qu’on vous soumet un planning de négociation, on vous soumet une date butoir et on vous soumet des sanctions qui sont immédiatement applicables »
La sanction : un déréférencement, c’est-à-dire un arrêt de commande. Résultat : « Du jour au lendemain vous avez 25/30/50 % de vos commandes qui s’arrêtent »… Le déréférencement qui entraîne lorsque vous travaillez sur des catégories de produits frais de la destruction de produits, c’est de l’humiliation… »
Pour mettre fin à ces pratiques et rendre notre système alimentaire plus juste. La sénatrice écologiste Antoinette Guhl a formulé dans son rapport une vingtaine de propositions. Parmi elles, l’obligation pour la grande distribution de négocier dans l’hexagone avec toutes les entreprises qui achètent de la matière première agricole française à 80 % et qui produisent et vendent leurs produits en France. Autre proposition : l’affichage obligatoire des marges dans les supermarchés sur tous les produits non transformés.
De son côté, le PDG de Carrefour, Alexandre Bompard, considère ces conclusions « inapplicables »… c’est « le Venezuela » considère-t-il, après s’être dit « estomaqué » par la lecture de ce rapport.
Sénat en action : « Prix de l’alimentation, scandale dans nos rayons », de Céline Schmitt, un documentaire à voir ou à revoir sur publicsenat.fr