« Capitulation », « erreur colossale », « crépuscule d’une grande puissance » : la presse européenne critique vivement l’accord consenti par Donald Trump
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« Capitulation », « erreur colossale », « crépuscule d’une grande puissance » : la presse européenne critique vivement l’accord consenti par Donald Trump à Téhéran

De nombreux journaux européens, dans des éditos ou des articles d’analyse, se déchaînent contre la stratégie américaine et le bilan, en somme, de la guerre en Iran. Au regard des destructions ou encore du précédent accord sur le nucléaire iranien de 2015, la presse du Vieux continent n’est pas tendre avec les concessions américaines.
Guillaume Jacquot

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Le protocole d’accord signé mercredi soir entre Washington et Téhéran a certes été accueilli avec soulagement dans de nombreuses capitales européennes. Le retour de négociations diplomatiques fait en effet renaître l’espoir d’un arrêt prolongé des combats et éloigne le spectre d’une grave crise économique, avec la reprise annoncée du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Mais la presse du vieux continent se montre globalement très critique sur le « deal » négocié par Donald Trump.

Ces dernières heures, nombre de titres n’ont pas mâché leurs mots à l’égard de ce document, et en trame de fond, du bilan de ces trois mois et demi d’affrontements. Très loin du langage policé et sans aspérité des chancelleries, les commentaires éditoriaux de ces dernières heures ont des accents de comptes rendus sévères de coupe du monde de football. « 1-0 pour Téhéran », arbitre Judith Poppe dans le Tageszeitung, quotidien allemand de gauche, parlant de « catastrophe » ou encore de « désastre ».

Pour les États-Unis, la guerre contre l’Iran a « été un énorme but contre leur camp », résume le journal danois Politiken, proche des sociaux-démocrates danois. Dans son éditorial, Marcus Rubin explique que « rarement une guerre aussi courte a causé des dégâts aussi considérables », et que l’accord « ressemble bien davantage à une défaite pour les États-Unis qu’à une capitulation sans condition de la part de l’Iran ».

En Espagne, le grand quotidien de Barcelone, classé à droite, La Vanguardia se situe dans la même lignée en considérant que les « États-Unis capitulent » et décrivant Trump comme « KO ». L’article va même jusqu’à évoquer le « crépuscule d’une grande puissance ». « Et à la fin, c’est l’Iran qui gagne », commente aussi amèrement Le Temps, en Suisse. « Le protocole d’accord signé entre les Etats-Unis et l’Iran montre que le régime iranien sort renforcé de la guerre qui devait l’anéantir. Donald Trump aura largement sous-estimé les ressources de Téhéran », lit-on dans les colonnes du quotidien helvétique de Suisse romande.

« Sauve-qui-peut »

Si Le Soir applaudit la fin de « l’entreprise de destruction » qui s’était ouverte le 28 février, le quotidien belge francophone se montre dubitatif sur la portée réelle de cette paix, entourée par précaution de guillemets dans le texte. « Il est même trop tôt pour se réjouir d’une fin d’hostilités hypothétique et extrêmement fragile », avertit Béatrice Delvaux, « La seule véritable certitude aujourd’hui, est que la victoire que clame le président américain signe, sur tous les plans, son immense défaite et une erreur stratégique colossale ». « L’excursion » américaine y est aussi qualifiée de « bérézina », et l’accord de « sauve-qui-peut ».

Un point est particulièrement commenté. Il s’agit du sixième point du mémorandum, selon lequel les États-Unis et leurs partenaires régionaux devront élaborer « plan définitif et mutuellement convenu » d’une valeur d’au moins 300 milliards de dollars (260 milliards d’euros) pour la reconstruction et le développement économique en Iran. Sans parler de la fin des sanctions évoquées au point 7. « Le mémorandum entre Trump et l’Iran offre une bouffée d’oxygène économique au régime iranien », qui était « affaibli avant la guerre », rappelle El Pais.

« Une guerre commencée pour plier la République islamique risque donc de se terminer par un plan Marshall sur mesure pour assurer sa survie », s’étonne également le Corriere della Sera (centre droit), en Italie. L’auteure de l’article, Greta Privitera, analyse comme bon nombre de confrères et consœurs étrangers que l’Iran a « gagné » et que la balance près bien plus en sa faveur. « Le régime est entré en conflit avec une économie fragile et des manifestations généralisées ; il en sort avec une dissuasion avérée sur le terrain, une centralité internationale réaffirmée et, surtout, la conscience qu’à Washington, il n’y a aucune envie de répéter une telle expérience de sitôt », conclut-elle. Même type d’avis pour La Stampa, titrant sur « ces 300 milliards que le régime iranien encaisse ».

Un accord qui « dépasse de nombreux scénarios pessimistes »

Plus mesuré, le quotidien polonais Gazeta Wyborcza renvoie dos à dos les deux belligérants. « Le solde sur quatre mois montre que les deux parties paient un prix très élevé pour le conflit […] Il est difficile de trouver des victoires dans la confrontation entre les États-Unis et Israël avec les Iraniens », écrivent ses rédacteurs. Mais l’analyse n’est pas au bénéfice de Washington, dans ce pays solidement arrimé à l’Otan.

Cet épilogue, s’il venait à être confirmé dans plusieurs semaines, serait un comble pour le président américain, qui critiquait durant son premier mandat les « palettes d’argent liquide » envoyées à l’Iran sous l’administration Obama, après l’accord de Vienne sur le nucléaire de 2015. L’actuel locataire de la Maison Blanche « s’est retrouvé à justifier la restitution potentielle d’un ensemble d’actifs bien plus important », relève le Guardian, outre-Manche. Le quotidien britannique constate que ce n’est pas un hasard si « depuis plusieurs jours que l’administration Trump hésitait à rendre public le texte de son protocole d’accord », étant donné les critiques qui se font jour dans son propre camp.

Pour Die Welt, en Allemagne, le projet d’accord est « explosif » et « dépasse de nombreux scénarios pessimistes », car il « laisse entendre que Téhéran aurait pu s’imposer sur des points essentiels ».

D’un bout à l’autre de l’Europe, plusieurs commentateurs se demandent finalement quel a été le bénéfice pour les Etats-Unis de cette intervention guerrière. « Ce qui y figure, c’est que l’Iran réitère son ancienne promesse de ne jamais se doter de l’arme nucléaire. Les autres questions épineuses sont reportées à plus tard. En d’autres termes, le monde est revenu à la case départ, c’est-à-dire à la situation qui prévalait avant la guerre », dépeint le quotidien suédois Dagens Nyheter. « Après tous les bombardements de ces derniers mois, les Américains sont de retour aux discussions qui étaient déjà en cours avant le début de la guerre », abonde également le média néerlandais De Volkskrant. Le rédacteur en chef Pierre Giesen est d’avis que les quatre mois d’affrontements « n’ont rien donné, si ce n’est qu’il est devenu clair que les forts sont moins forts qu’ils ne le pensent ». Le Corriere della Sera considère que le mémorandum, sur le plan du nucléaire, constitue un grand « renvoi ». « Téhéran s’engage une fois de plus à ne pas construire la bombe, mais le sort des matériaux enrichis, les limites futures et le régime d’inspection sont reportés à l’accord final », prévient son édito.

« Trump n’a jusqu’à présent résolu qu’un seul problème qu’il a lui-même créé »

« Fondamentalement, Trump n’a jusqu’à présent résolu qu’un seul problème qu’il a lui-même créé : la route d’Ormuz doit être rouverte, mais peut-être avec des frais à l’avenir », grince la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Le journal allemand le plus diffusé dans le monde n’a pas pu s’empêcher de faire la comparaison avec l’accord décroché par Barack Obama. Il est « peu probable » qu’un nouvel accord puisse le « dépasser », écrit Nikolas Busse. Et de conclure : « Ce n’est pas un nouveau Moyen-Orient, cela ressemble plus à un nouveau chapitre dans le Moyen-Orient bien connu ».

Les commentaires sont d’autant plus négatifs quand les titres rappellent les raisons initiales de l’engagement américain, à savoir la neutralisation du programme nucléaire et des stocks d’uranium, ou encore la volonté de voir un changement de régime, après les manifestations réprimées dans le sang en janvier. « Les États-Unis sont entrés en guerre avec des objectifs maximalistes et en sortent avec la décision pragmatique de mettre fin au conflit, malgré le coût politique que cela implique », condense le Guardian, quotidien de gauche britannique. « Pratiquement aucun objectif de guerre décisif n’a été atteint à ce jour », synthétise la FAZ à Francfort.

Nombre de rédactions dézooment l’analyse et s’intéressent aussi aux conséquences pour toute la région. Le Soir évalue cet accord comme « une humiliation pour Netanyahou ». « Tenu à l’écart des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran, le Premier ministre israélien doit prendre acte d’un accord qui sonne en théorie comme le glas de sa politique d’éradication du régime iranien et de ses alliés », analyse le quotidien belge. Le Temps souligne que l’Iran finalement peut se satisfaire de provoquer des « dissensions entre les deux alliés qui façonnent le Proche-Orient : Israël et les Etats-Unis ». El Pais averti au passage que la question du Liban reste à l’heure actuelle « l’une des principales difficultés pour un accord définitif ».

Reste également un enseignement majeur, qui peut aussi potentiellement redessiner la région, selon Politiken : « La guerre a montré que l’Iran est capable de fermer l’important détroit d’Ormuz et que les États-Unis ne peuvent pas protéger efficacement leurs alliés arabes contre les attaques iraniennes de missiles et de drones ».

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