« Ils sont en train de mourir à petit feu » : devant le Sénat, le cri d’alarme de la sœur de Cécile Kohler sur le sort des otages français en Iran

Cécile Kohler et son compagnon Jacques Paris sont arbitrairement détenus en Iran depuis 2022. À ce jour, le Quai d’Orsay n’a aucune perspective de libération à court ou moyen terme pour ces deux ressortissants français. Entendue ce mercredi 5 mars par le Sénat, la sœur de Cécile alerte sur la dégradation de leur état de santé, notamment celui de Jacques Paris.
Romain David

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« Il y a une urgence vitale ». Ce mercredi 5 mars, auditionnée par la commission des Affaires étrangères du Sénat, Noémie Kohler a fait part de sa très vive inquiétude sur l’état de santé de sa sœur, Cécile Kohler, et celui de son compagnon Jacques Paris, emprisonnés en Iran depuis près de trois ans. « Ils sont détenus dans des conditions absolument inhumaines », a-t-elle alerté, alors que les deux ont été placés à l’isolement au sein de la tristement célèbre section 209 de la prison d’Evin, à Téhéran.

« Ils n’ont pas accès à des avocats indépendants. Ils nous contactent de manière très aléatoire, moins d’une fois par mois, par le biais d’appels ou de visio WhatsApp très courts, entre 3 et 10 minutes quand on a de la chance », a raconté Noémie Kohler. Si les deux prisonniers n’ont pas le droit de s’exprimer sur leur état de santé, leur transformation physique est suffisamment éloquente pour affoler leurs proches. « Nous sommes terriblement inquiets pour leur santé, ils sont en train de mourir à petit feu dans cette section 209. On se sent impuissants. »

Cécile Kohler et Jacques Paris ont été arrêtés et emprisonnés le 5 mai 2022, accusés d’espionnage par Téhéran, alors qu’ils passaient leurs vacances dans le pays. Depuis 2010 près de 70 personnes de nationalité étrangère ou ayant la double nationalité auraient été détenues de manière arbitraire par les autorités iraniennes. Il resterait une dizaine de ressortissants européens dans les geôles du régime des mollahs, parmi lesquels au moins trois Français : Cécile Kohler, Jacques Paris et Aurélien Grondeau, que le Quai d’Orsay désigne désormais comme des « otages d’Etat ».

« Le visage de Jacques Paris me hante »

« J’aimerais attitrer votre attention sur la situation de Jacques Paris, qui est sans doute celui des trois otages qui subit l’acharnement le plus dur de la part des autorités iraniennes », a pointé Noémie Kohler. Cet ancien professeur de mathématiques, âgé de 71 ans, dort à même le sol dans une cellule sans aucun meuble qu’il partagerait depuis huit mois « avec une personne dangereuse ».

« J’ai été particulièrement choquée la dernière fois que j’ai eu Cécile au téléphone, car Jacques l’accompagnait. Je les ai vus tous les deux. Le visage de Jacques m’a profondément inquiété », rapporte Noémie Kohler. « Pour être tout à fait honnête, cela me hante depuis. Cet appel date du 19 février. Son visage est de plus en plus creusé, nous sommes terriblement inquiets. On pense qu’il est en grand danger physique et psychologique. J’aimerais attirer l’attention sur l’urgence vitale qu’il y a à le sortir de là ! »

« Quant à ma sœur, elle s’est autorisée pour la première fois à exprimer son désespoir. Elle nous a dit : ‘Je me suis battue, mais je n’ai plus la force, c’est trop dur, c’est trop long, on ne sortira jamais’ », a encore rapporté Noémie Kohler. Fin janvier, Narges Mohammadi, la lauréate du Prix Nobel de la paix 2023, qui a été détenue dans la même prison que Cécile Kohler, avait déjà communiqué aux parlementaires français des nouvelles « extrêmement inquiétantes » sur la situation de Cécile Kohler.

La famille a été reçue par Emmanuel Macron en février pour un point sur les tractations conduites par le ministère des Affaires étrangères, « mais le président s’est montré pessimiste pour une libération à court ou moyen terme », confie Noémie Kohler.

Les parents d’Olivier Grondeau, détenu depuis octobre 2022 mais dont la situation a été rendue publique récemment, étaient également entendus par la Chambre haute ce mercredi. Sa mère, Thérèse, a évoqué les dix semaines de garde à vue endurées par son fils après avoir été capturé dans son auberge de jeunesse, et « dont il est sorti démoli psychologiquement ». « Il a été transféré de la prison de Chiraz à celle d’Evin pour raison de santé. Il se scarifiait tant que les autorités ne pouvaient plus le surveiller, c’est pourquoi il a été placé en quartier politique », a précisé Tristan Bultiauw, le porte-parole du comité de soutien d’Aurélien Grondeau.

Une « diplomatie des otages »

Le recours aux otages est « une pratique courante, intimement liée à l’histoire de la République islamique », pointe le sénateur LR Cédric Perrin, président de la commission des Affaires étrangères. « On se souvient de la détention pendant plus d’un an du personnel de l’ambassade des Etats-Unis ou de l’enlèvement de citoyens français au Liban dans les années 1980, derrière lesquels beaucoup ont vu la main du régime de Téhéran », rappelle l’élu. « Certains chercheurs vont même jusqu’à parler d’une diplomatie des otages, conçue comme une pratique systématique et asymétrique, destinée à obtenir des concessions de diverses natures de la part des puissances européennes. »

L’ancien otage Louis Arnaud, détenu en Iran pendant deux ans, et qui était aussi présent ce mardi au Sénat, évoque le traitement spécifique qui semble réservé aux Français par Téhéran. « En prison, j’ai pu voir partir toutes les autres nationalités avant moi. Ceux qui restent, ce sont les Français. Il semblerait qu’il y ait un traitement spécial pour les Américains, les Britanniques et les Français », explique-t-il.

À ce jour, le nombre exact d’otages français détenus en Iran n’est pas connu, car souvent le ministère des Affaires étrangères invite les familles à ne pas dévoiler leur propre situation. « Ce nombre est conjoncturel. Selon mon expérience il y a deux natures d’otages. Ils peuvent être arrêtés dans la perspective d’un échange de prisonniers ou pour dégeler des actifs iraniens à l’étranger. Mais beaucoup d’autres sont arrêtés, semble-t-il, par opportunisme ou pour justifier une propagande », rapporte Louis Arnaud.

« Je pense que ça a été mon cas, comme celui de tous les Européens arrêtés à la même époque », juste après le déclenchement du mouvement de protestation « Femme, Vie, Liberté ». « Ce besoin d’alimenter l’idée d’un complot occidental est profondément ancré dans l’idéologie du régime, c’est quelque chose qui ne va pas s’arrêter demain », conclut-il.

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