Carte scolaire : Édouard Geffray veut « renouer avec une politique d’aménagement du territoire par et autour de l’école »

Devant le Sénat, ce jeudi 4 juin, le ministre de l’Éducation nationale a défendu une refonte profonde de la méthode d’élaboration de la carte scolaire du premier degré. Inspirée des travaux d’une mission d’information sénatoriale, l’expérimentation lancée dans 18 départements vise à substituer à une logique annuelle et comptable, une approche territoriale, concertée et pluriannuelle.
Emma Bador-Fritche

Temps de lecture :

6 min

Publié le

L’annonce était passée relativement inaperçue à la fin du mois d’avril. Pourtant, pour le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, il s’agit d’une véritable « révolution culturelle ». Auditionné jeudi 4 juin par la délégation sénatoriale aux collectivités territoriales, à l’occasion de la présentation du rapport sur la compétence scolaire des collectivités territoriales face aux évolutions démographiques et aux défis d’aménagement du territoire, le ministre a détaillé les contours de l’expérimentation qu’il entend généraliser à partir de 2028. Face à une baisse démographique appelée à se prolonger durablement, le gouvernement veut rompre avec une gestion jugée trop centralisée et trop brutale des ouvertures et fermetures de classes. Les sénateurs rapporteurs, qui dénoncent depuis plusieurs années une carte scolaire vécue comme un « couperet » par les élus locaux, ont salué une méthode qui reprend largement leurs recommandations.

Une carte scolaire construite « école par école »

Pour Bernard Delcros, sénateur centriste président de la mission d’information, le changement de philosophie est radical. « Aujourd’hui, on a une méthode qui est descendante (…), qui tombe, qui est vécue comme un couperet, qui est subie par tous. Nous proposons une méthode inversée, ascendante, partant du terrain, partant de la concertation avec les élus locaux », a-t-il expliqué. Le sénateur plaide pour que les discussions soient menées « école par école » et non uniquement à l’échelle départementale. À partir des données démographiques, mais aussi des projets de logements ou d’aménagement des communes, les acteurs locaux seraient invités à construire des prévisions d’effectifs sur cinq ans, puis une véritable prévision de carte scolaire. « Cette prévision de carte scolaire nationale sera donc issue de la concertation locale partagée avec les élus », a insisté Bernard Delcros.

Les élus réclament une prise en compte des réalités locales

Les rapporteurs ont dressé un constat sévère de la situation actuelle. Selon Bernard Buis, sénateur RDPI, la concertation avec les collectivités demeure largement insuffisante. « Notre mission a effectivement mis en évidence une concertation qui était jusqu’à maintenant encore très insuffisante avec les élus locaux dans l’élaboration de la carte scolaire », a-t-il rappelé, citant les conclusions de la Cour des comptes. Les élus locaux disposent pourtant souvent d’informations précieuses sur les évolutions à venir : nouveaux lotissements, arrivées de familles, regroupements pédagogiques ou investissements scolaires. « L’équité ne pouvait résulter d’une approche exclusivement quantitative », a résumé Bernard Buis. « La carte scolaire doit mieux refléter les besoins réels des élèves, la charge effective d’enseignement, les enjeux de stabilité des équipes et les projets portés par les territoires. »

Un choc démographique qui oblige à repenser le modèle

Pour Édouard Geffray, l’urgence est avant tout démographique. Le ministre a longuement détaillé l’ampleur du phénomène auquel l’Éducation nationale devra faire face dans les prochaines années. « Nous allons perdre 1,7 million d’élèves dans le système éducatif français au cours des dix prochaines années », a-t-il averti. Le premier degré est particulièrement concerné. Depuis 2017, les écoles ont déjà perdu 600 000 élèves. D’ici à 2035, les effectifs devraient passer de 6,7 millions à un peu plus de 5 millions.

Face à cette évolution structurelle, le ministre estime que les outils actuels sont devenus inadaptés. « Nous avons besoin d’une vision claire à long terme », a-t-il affirmé, annonçant la mise en place de projections démographiques à dix ans à l’échelle des territoires. Cette anticipation doit permettre de sortir d’une gestion annuelle de la carte scolaire, contrainte à la fois par le calendrier budgétaire et par celui de l’année scolaire.

« Renouer avec une politique d’aménagement du territoire »

Au-delà des seuls effectifs, Édouard Geffray revendique une approche plus politique de l’implantation scolaire. « Ma conviction profonde, c’est qu’il faut renouer avec une politique d’aménagement du territoire par et autour de l’école », a-t-il déclaré. Selon lui, les décisions d’ouverture ou de fermeture d’écoles ne peuvent plus être guidées uniquement par des considérations comptables. Elles doivent intégrer les enjeux d’équilibre territorial, d’attractivité des communes et de qualité de vie des familles.

Le ministre s’est notamment interrogé sur les conséquences des temps de trajet imposés aux élèves dans certains territoires ruraux. Il souhaite que les travaux engagés aboutissent à la définition d’un seuil maximal d’éloignement. « Il faut qu’un élève ne soit pas à plus de X minutes de son école maternelle ou de son école primaire. Si on arrivait à faire ça, on aurait tout gagné », a-t-il estimé.

Une expérimentation dans 18 départements

La réforme repose désormais sur une expérimentation conduite dans 18 départements. Chaque territoire devra élaborer, sous la responsabilité conjointe du préfet et du directeur académique des services de l’éducation nationale (Dasen), une projection de l’offre scolaire à cinq ans. Le ministre insiste sur cette notion d’« offre scolaire », qui dépasse la seule question des implantations.

« Ce n’est pas seulement savoir où on a des classes, c’est savoir ce qu’on propose », a-t-il expliqué, évoquant notamment la possibilité d’organiser différemment l’enseignement des langues ou certaines coopérations entre écoles et collèges. Cette réflexion devra être menée en étroite association avec les collectivités. « Les élus locaux sont les partenaires absolus de l’école », a affirmé Édouard Geffray. Profiter de la baisse démographique pour améliorer les conditions d’enseignement

En filigrane de l’audition, une autre question a émergé : celle de l’utilisation des marges dégagées par la baisse des effectifs. Alors que certains élus redoutent que la démographie ne serve qu’à justifier des suppressions de postes, plusieurs intervenants ont défendu une autre logique : utiliser cette évolution pour améliorer l’encadrement des élèves. « Il faut profiter de la démographie pour faire baisser le nombre d’élèves par classe », ont résumé les sénateurs. Une orientation qui pourrait constituer l’un des principaux enjeux des arbitrages budgétaires à venir.

Le ministre attend un premier bilan de l’expérimentation dès le mois de juillet afin d’en tirer les conséquences dans le projet de loi de finances pour 2027. Il reconnaît que la première année sera imparfaite, mais assume une méthode progressive.

Partager cet article

Dans la même thématique

FRA – SENAT – PROJET LOI PROTECTION ENFANTS
10min

Parlementaire

Protection de l’enfance : imprescriptibilité, contrôle d’honorabilité… Que contient le projet de loi adopté et modifié par le Sénat ?

Le Sénat a adopté à la quasi-unanimité le projet de loi relatif à la protection des enfants. Imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs rétablie, ordonnance de sûreté de l'enfant, contrôle d'honorabilité renforcé… Les sénateurs ont modifié le texte marquant à plusieurs reprises leurs désaccords avec le gouvernement. Tour d’horizon des différents points du projet de loi et de ses modifications.

Le

Carte scolaire : Édouard Geffray veut « renouer avec une politique d’aménagement du territoire par et autour de l’école »
6min

Parlementaire

Périscolaire : le Sénat étend et renforce le « contrôle d’honorabilité » à l’ensemble des personnels aux contacts de mineurs

Le Sénat, qui examine le projet de loi sur la protection de l’enfance, a adopté ce jeudi 29 octobre un régime global de contrôle des antécédents judiciaires pour les personnes exerçant auprès de mineurs, qu’il s’agisse de professionnels ou de bénévoles. Ce dispositif, qui balaye de nombreux secteurs socio-professionnels, se veut notamment une réponse aux agressions constatées dans le périscolaire.

Le

Carte scolaire : Édouard Geffray veut « renouer avec une politique d’aménagement du territoire par et autour de l’école »
7min

Parlementaire

Protection de l’enfance : le Sénat rétablit l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs 

Elle avait été votée par les députés, puis écartée par la commission des lois. Mercredi 28 octobre, le Sénat a finalement rétabli l’imprescriptibilité des crimes sexuels commis sur des mineurs, par 252 voix contre 80. Les rapporteures Agnès Canayer (LR) et Dominique Vérien (UC) l’avaient supprimée au nom de « la tradition juridique », qui réserve l’imprescriptibilité aux crimes contre l’humanité. Soutenue par le gouvernement, la mesure a fini par s’imposer dans l’hémicycle, au prix d’un débat où les convictions ont évolué et où les échanges se sont tendus.

Le

Carte scolaire : Édouard Geffray veut « renouer avec une politique d’aménagement du territoire par et autour de l’école »
5min

Parlementaire

Protection de l’enfance : le Sénat rétablit à une voix près l’ordonnance de sûreté de l’enfant

Le projet de loi sur la protection de l’enfance, examiné au Sénat ce mercredi 28 octobre, entend apporter des réponses à plusieurs défaillances du système de protection des mineurs, mises en lumière par des affaires récentes. Parmi les mesures débattues, l’ordonnance de sûreté de l’enfant, qui doit permettre de mettre rapidement à l’abri un mineur en danger sans attendre les conclusions de l’enquête judiciaire, a été rétablie dans la version adoptée par l’Assemblée nationale.

Le