Retailleau ok

Bruno Retailleau veut rétablir les contrôles à la frontière espagnole : c’est le cas depuis 2015

Suite à la régularisation de 500 000 sans-papiers en Espagne, la droite et l’extrême droite réclament un rétablissement des contrôles à la frontière espagnole. Or, ces contrôles ont été rétablis, théoriquement temporairement, mais sans discontinuer, depuis 2015. Par ailleurs, un titre de séjour délivré par un autre Etat-membre ne permet pas de séjourner légalement en France.
Louis Mollier-Sabet

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

Adoubé par les militants LR dimanche, Bruno Retailleau a pu lancer ce lundi sa campagne en tant que candidat définitivement investi par le parti. Alors que le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez a décidé de régulariser 500 000 sans-papiers, l’ancien ministre de l’Intérieur a notamment estimé sur LCI que s’il était président, il « mettrait [l’Espagne] au ban des nations européennes » et « rétablirait le contrôle aux frontières. »

« Ces régularisations massives sont contraires à l’esprit européen. Heureusement l’Europe se droitise, même les sociaux-démocrates Danois veulent de la fermeté. Tous les pays ont adopté une législation beaucoup plus dure, sauf l’Espagne et la France », a détaillé Bruno Retailleau. Interrogé sur la faisabilité d’une telle mesure dans l’Union Européenne et l’espace Schengen, le candidat des Républicains a expliqué que « quand il y a une crise », les Etats-membres sont « autorisés à le faire » en le notifiant à la Commission Européenne – ce qu’il avait lui-même fait en tant que ministre de l’Intérieur.

Des contrôles rétablis « temporairement » tous les six mois depuis 2015

Depuis 2015, les Etats membres de l’espace Schengen peuvent en effet « réintroduire temporairement des contrôles aux frontières, sur tout ou partie de leurs frontières intérieures, en cas de menace grave pour l’ordre public ou la sécurité intérieure. » Cette réintroduction « temporaire » – sous réserve de notification à la Commission – peut durer jusqu’à 6 mois et ne peut excéder une période totale de trois ans ; durée allongée d’un an depuis le Pacte sur la migration et l’asile de 2024.

Sur le site de la Commission, on peut d’ailleurs consulter les pays qui ont actuellement réinstauré ce contrôle aux frontières temporaire : la France fait partie des 12 Etats qui ont notifié la Commission – sur les 29 de l’espace Schengen – aux côtés, notamment, de l’Allemagne, l’Italie et la Pologne. Elle est même le seul Etat qui y figure deux fois, puisque la notification du 1er novembre au 30 avril arrive bientôt à échéance, et que celle du 1er mai au 31 octobre a donc déjà été envoyée par la France et enregistrée par la Commission.

« La France ne loupe jamais le coche et le fait de façon continue depuis 2015 », explique Tania Racho, docteure et enseignante en droit européen et en droit d’asile. Des contrôles aux frontières « temporaires » qui durent donc depuis 11 ans sans discontinuer, en contradiction avec la théorie des règles européennes qui prévoient que cette période ne peut excéder trois ans (deux auparavant). « La France a une interprétation de ces règles en termes de motifs et renouvelle le motif tous les trois ans. Pendant un temps ça a été l’organisation des Jeux Olympiques, actuellement c’est la menace terroriste jihadiste », détaille la chercheuse.

« Un titre de séjour donné par un Etat-membre ne permet pas de séjourner dans un autre Etat-membre »

La proposition de Bruno Retailleau est donc « déjà satisfaite », comme on le dirait d’un amendement sur les bancs du Parlement que le sénateur de Vendée connaît bien. Un rapport de la Cour des comptes datant de 2024 pointe d’ailleurs « l’efficacité limitée » de ce « rétablissement du contrôle des frontières intérieures, censé être temporaire, [mais] qui dure depuis [2015] » : « Afin d’améliorer la surveillance des frontières, la Cour des comptes recommande d’aligner les pouvoirs d’inspection de la police aux frontières avec ceux des douanes, de revoir l’attribution des points de passage frontalier entre ces deux administrations et de recueillir et conserver l’identité des personnes interpellées à la frontière. »

Aucun obstacle juridique ne s’oppose donc au contrôle des frontières françaises – même à l’intérieur de l’espace Schengen. Par ailleurs, Tania Racho rappelle que des personnes régularisées par l’Espagne ne pourront pas séjourner légalement en France ou « bénéficier des aides sociales » françaises comme a pu le dire Jordan Bardella. « Un titre de séjour donné par un Etat-membre ne permet pas de séjourner dans un autre Etat-membre. Vous ne pouvez y ‘profiter des aides’ que conformément aux critères de ce pays – travail ou résidence notamment », détaille-t-elle. En clair, pour une personne étrangère arrivant hypothétiquement en France, avoir été régularisée en Espagne ne change absolument rien aux droits auxquels elle peut prétendre – qui dépendent uniquement de la législation française.

« Ils ont tout de même la capacité de voyager dans Schengen si leur intention n’est pas de rester en Espagne », estime quant à lui Jean-François Rapin (LR), président de la commission des Affaires européennes du Sénat. « Leur parcours est potentiellement facilité parce qu’ils moins de démarches à faire pour demander un titre de séjour en France. Après c’est une immigration un peu différente de celle que l’on connaît en France, avec une immigration sud-américaine très forte, qui parle la même langue », détaille-t-il.

L’éternel problème de la modification de la Constitution par référendum

Par ailleurs, Bruno Retailleau a de nouveau affirmé sa volonté de changer la Constitution : « Ceux qui diront dans cette campagne qu’ils veulent tout chambouler – que ce soit en matière de politique migratoire ou sur la justice des mineurs – s’ils n’assument pas de changer la Constitution, c’est qu’ils ne feront rien. » L’ancien président du groupe LR au Sénat fait ainsi référence à sa proposition de référendums sur l’immigration ou la justice, qui nécessiteraient de modifier la Constitution.

Or deux voies existent pour cela. D’abord celle de l’article 89, qui suppose que l’Assemblée et le Sénat adoptent un texte dans les mêmes termes, puis une majorité des 3/5 au Congrès rassemblant les deux chambres. Ensuite, celle de l’article 11, qui permet de modifier la Constitution par référendum – une procédure moins contraignante politiquement.

À l’heure actuelle, cette voie de modification de la Constitution par référendum n’est possible que pour « tout projet de loi portant sur l’organisation des pouvoirs publics, sur des réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale de la nation et aux services publics qui y concourent. » La jurisprudence du Conseil constitutionnel est assez constante sur le sujet : l’article 11 ne permet pas de soumettre aux Français un texte relatif à l’immigration ou à la justice pénale. C’est d’ailleurs pourquoi le sénateur de Vendée avait déposé au Sénat en 2023 une proposition de loi constitutionnelle « relative à la souveraineté de la France, à la nationalité, à l’immigration et à l’asile », qui élargissait notamment aux questions migratoires les conditions de recours au référendum de l’article 11 (voir notre article). Il avait finalement retiré le texte faute de majorité et de l’appui de ses alliés centristes.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Paris : Francois Bayrou recoit l l UDI
7min

Politique

« Pas à la hauteur » : le coup de gueule d’Hervé Marseille, après le soutien de Bruno Retailleau à Valérie Boyer pour les sénatoriales dans les Bouches-du-Rhône

Ça chauffe dans les Bouches-du-Rhône, où le soutien du président de LR, Bruno Retailleau, à la liste de la sénatrice LR Valérie Boyer, reste au travers de la gorge de son homologue de l’UDI, le sénateur Hervé Marseille. Car les LR ont apporté leur investiture à une autre liste, celle de la sénatrice UDI Brigitte Devésa et de Renaud Muselier, membre de Renaissance. Gérard Larcher devrait se rendre sur place la semaine prochaine pour soutenir cette liste. Un imbroglio qui divise un peu plus la droite sur place. Explications.

Le

NANTES:Franco-German summit in Nantes
8min

Politique

« Une épouvantable tragédie » : le tandem Chirac-Jospin face au 11 septembre 2001

Vingt-cinq ans après, les images sont restées intactes. Le 11 septembre 2001, alors que les Etats-Unis étaient frappés par les attentats d’Al-Qaida, Jacques Chirac se trouvait à Rennes et Lionel Jospin à Matignon. A sept mois de l’élection présidentielle, et dans un contexte de cohabitation, les deux têtes de l’exécutif français ont dû organiser, dans l’urgence, la réponse d’un pays qui n’était pas directement attaqué mais qui avait déjà été confronté à plusieurs vagues d’attentats sur son propre territoire.

Le

FRA – AN – ASSEMBLEE – COMMISSION AUDITION AURORE BERGE
6min

Politique

« Grand remplacement » : une théorie « raciste », rappellent les historiens à Aurore Bergé

La ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, a suscité la polémique au sein même de son propre camp, en refusant de qualifier de « raciste » la théorie du grand remplacement conceptualisée par l'essayiste d'extrême droite Renaud Camus. La ministre a néanmoins qualifié la théorie de « mensongère », a affirmé qu'elle entendait la combattre, et estimé que le débat sur ce sujet « faisait partie de la liberté d'expression ». Une position intenable pour l'historien de la colonisation Nicolas Bancel, qui rappelle que « la composante raciale » est au cœur de cette théorie.

Le

Paris : Présidentielle 2027 Bruno Retailleau
2min

Politique

Sénatoriales dans les Bouches-du-Rhône : « Coup de poignard », rien ne va plus entre Bruno Retailleau et ses alliés centristes

En choisissant de soutenir Valérie Boyer (LR), candidate à sa réélection dans les Bouches-du-Rhône, le président des Républicains, Bruno Retailleau, s'est attiré les foudres de ses alliés centristes au Sénat qui lui rappellent que la sénatrice Brigitte Devésa conduit une liste d'union de la droite et du centre dans le département. Le choix de Bruno Retailleau est qualifié de « coup de poignard » par le compte X des sénateurs centristes.

Le