France Extreme Weather Heat
Photo : Michel Euler

Canicule : le congé climatique fait monter la température politique

Face à une nouvelle vague de chaleur, les Écologistes proposent la création d’un « congé climatique » de cinq jours par an. Une mesure qui est déjà mise en place en Espagne depuis 2024. Entre urgence sanitaire, coût économique et adaptation de la société, la mesure attise les débats bien au-delà du thermomètre.
Emma Bador-Fritche

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Le mercure grimpe, les esprits s’échauffent. Alors que la France traverse un nouvel épisode caniculaire d’une intensité exceptionnelle, les Écologistes ont jeté un pavé brûlant dans le débat public. Dimanche 21 juin, premier jour de l’été, le parti dirigé par Marine Tondelier a lancé une pétition réclamant la création d’un « congé climatique » pouvant aller jusqu’à cinq jours par an pour permettre aux salariés de faire face aux conséquences du dérèglement climatique.

L’objectif est de permettre aux salariés de s’absenter sans perte de revenus lorsque des épisodes climatiques extrêmes (canicule, inondation, incendie ou fermeture d’établissement scolaire) rendent le travail ou les déplacements impossibles. Inspirée du modèle espagnol, instauré après les inondations meurtrières de Valence à l’automne 2024, la proposition entend répondre à une question devenue récurrente à chaque épisode de chaleur : la France est-elle prête à vivre dans un climat qui se réchauffe ?

À peine formulée, la mesure a déclenché une vague de réactions politiques. Entre nouvelle protection sociale pour les uns, symbole d’une adaptation devenue nécessaire pour les autres, ou « fausse bonne idée » pour ses détracteurs, le congé climatique met en lumière l’absence de consensus sur la manière de préparer le pays aux chocs climatiques à venir.

Le souvenir brûlant de 2003

Vingt-trois ans après la canicule qui avait provoqué près de 15 000 décès en France, les images restent gravées dans les mémoires avec des morgues saturées et les multiples alertes lancées par les soignants et les scientifiques alors que le pays étouffait. Depuis, des progrès ont été réalisés. Des salles rafraîchies ont été installées dans les Ehpad, les plans canicule ont été généralisés dans les collectivités et le système de vigilance de Météo-France permet désormais d’anticiper les épisodes les plus sévères. Mais à chaque nouvelle vague de chaleur, le même sentiment ressurgit, celui d’un pays qui peine encore à prendre la mesure du changement climatique.

« Gouverner, c’est prévoir », rappelle Guillaume Gontard, président du groupe Les Écologistes au Sénat. Or, selon lui, le réchauffement climatique est précisément l’un des phénomènes les plus prévisibles de ces dernières décennies. « Tout ce que les scientifiques annonçaient se réalise année après année. Et nous continuons à subir faute d’avoir anticipé. »

Dans ce contexte, le congé climatique est présenté par les Écologistes comme un outil d’adaptation parmi d’autres, et non comme une solution miracle. « Quand il fait 40 degrés sur un chantier, travailler devient quasi impossible, parfois mortel », souligne le sénateur. « J’ai l’impression qu’on raisonne différemment à chaque crise. Pendant le covid-19, on a considéré qu’il fallait permettre aux gens de ne plus aller travailler lorsque les conditions devenaient trop dangereuses. Cela a eu un coût, mais nous avons su le faire. Nous sommes aujourd’hui face à une situation comparable, la canicule tue, et nous devons prendre des mesures qui permettent de nous adapter. » Une adaptation devenue, selon lui, incontournable. « Le congé climatique ne règle pas tout, mais il permet de s’adapter », résume Guillaume Gontard, qui y voit une première réponse à des épisodes extrêmes appelés à se multiplier.

Une protection sociale face au climat

Le dispositif imaginé par les écologistes s’inspire directement du « permiso climático » [« congé climatique »] espagnol. Depuis 2024 et les inondations meurtrières qui ont ravagé le sud-est de l’Espagne et qui ont provoqué le décès de 230 personnes, les salariés espagnols peuvent bénéficier jusqu’à quatre jours de congés payés lorsque les autorités recommandent de ne pas se déplacer en raison d’un phénomène météorologique extrême.

Marine Tondelier souhaite aller plus loin. Le congé pourrait être activé lorsqu’un salarié ne peut rejoindre son lieu de travail, mais aussi lorsqu’une école ferme et qu’aucune solution de garde n’existe. « Personne ne devrait risquer sa santé ou celle de ses proches simplement pour aller travailler », défendent les écologistes dans leur pétition. À gauche, l’idée trouve un écho favorable. Le coordinateur de La France insoumise, Manuel Bompard, invité dimanche 21 juin dans l’émission du Grand Jury RTL – Le Figaro – Public Sénat, plaide pour « moduler le droit du travail » afin de créer un congé spécifique lié aux événements climatiques.

Pour le sénateur socialiste Michaël Weber, il s’agit même d’anticiper « une nouvelle injustice sociale ». « Ceux qui travaillent dans un bureau climatisé ou en télétravail ne vivent pas la même chose que les ouvriers du bâtiment, les livreurs ou les travailleurs agricoles », souligne-t-il. Selon lui, les cinq jours proposés constituent « un premier pas », même s’ils pourraient rapidement se révéler insuffisants au regard de la multiplication des épisodes climatiques.

Qui paie la facture ?

C’est la question qui refroidit immédiatement l’enthousiasme des partisans de la mesure. « Évidemment que cela a un coût », reconnaît Guillaume Gontard. Mais pour lui, le véritable calcul doit porter sur « le coût de l’inaction ». Les catastrophes climatiques ont coûté six milliards d’euros aux assureurs en 2023. Selon Allianz Trade, les épisodes de chaleur pourraient représenter un coût cumulé de 206 milliards d’euros entre 2026 et 2030. « De toute façon, ces événements ont déjà un coût pour l’économie », insiste le sénateur écologiste. « Mieux vaut l’anticiper que le subir. » Les experts s’accordent sur l’ampleur du défi. En 2024, le think tank I4CE estimait que l’adaptation de l’économie française au réchauffement climatique pourrait nécessiter plusieurs milliards d’euros par an d’ici à 2050.

Pour Michaël Weber, la question du financement devra nécessairement être posée. « Il faudra une assurance collective », plaide-t-il, évoquant également une contribution accrue des entreprises les plus profitables.

« L’éloge de la paresse sous couvert d’aléa climatique »

À droite, l’accueil est beaucoup plus réservé. « Je suis très sceptique », tranche la sénatrice Les Républicains Marta de Cidrac. Si elle reconnaît que la question climatique est devenue incontournable, elle refuse les « solutions à l’emporte-pièce ». « Il faut une réflexion globale, une vision à moyen et long terme. Le congé climatique ou la climatisation ne régleront pas la situation à eux seuls. » L’élue souligne également que de nombreux mécanismes existent déjà : arrêts de chantier, aménagements horaires, télétravail ou activité partielle.

« C’est totalement absurde », attaque le député du Rassemblement national, Julien Odoul. Selon lui, le congé climatique s’inscrit dans « une logique de mise en inactivité » et relève de « l’éloge de la paresse sous couvert d’aléa climatique ». Le RN défend une stratégie radicalement différente, celui d’un vaste plan national de climatisation. Écoles, Ehpad, hôpitaux, administrations, entreprises, pour le parti de Marine Le Pen, l’urgence consiste à généraliser les équipements de refroidissement afin d’assurer la continuité de l’activité. « La climatisation ne réchauffe pas la planète. Son absence crée des inégalités », affirme Julien Odoul, accusant les Écologistes d’avoir longtemps diabolisé cette technologie.

Le climat, nouveau front social ?

Au-delà des cinq jours de congé proposés par les Écologistes, le débat révèle une question plus profonde : comment adapter le monde du travail à un climat qui se réchauffe ? Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), 2,4 milliards de travailleurs dans le monde sont exposés à des chaleurs excessives.

Pour Guillaume Gontard, président du groupe Les Écologistes au Sénat, le congé climatique constitue une première réponse à cette nouvelle réalité. « La canicule tue, on doit prendre des mesures qui permettent de s’adapter », plaide-t-il. Le sénateur socialiste Michaël Weber y voit également « un premier pas » face à une « injustice nouvelle », les travailleurs les plus exposés étant les premiers touchés par les fortes chaleurs.

À droite, la sénatrice Les Républicains Marta de Cidrac juge le sujet légitime mais appelle à « une réflexion plus globale » et à des solutions de long terme. Le Rassemblement national défend quant à lui une autre voie. « Il faut faire en sorte qu’il n’y ait pas de paralysie de la vie sociale et économique dès qu’on a un pic de chaleur », estime le député Julien Odoul, partisan d’un vaste plan de climatisation.

Si les réponses divergent, tous s’accordent sur un point, les épisodes climatiques extrêmes sont appelés à se multiplier. Reste à savoir si lorsque le mercure retombera et que l’automne reviendra, le sujet restera-t-il dans l’agenda politique ?

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