BIDONVILLE A MAYOTTE
Un bidonville à Mayotte. Crédit : MATHYS / ZEPPELIN/SIPA

Inégalités dans les outre-mer : école, santé, pouvoir d’achat… Les propositions de la commission d’enquête du Sénat pour combler les disparités avec la métropole

La commission d’enquête sénatoriale sur les « inégalités systémiques » frappant les territoires ultramarins a rendu ses conclusions en juillet. Lancée par les sénateurs communistes, elle formule une soixantaine de propositions balayant le spectre des difficultés outre-mer, de la gestion sanitaire à la souveraineté économique.
Christian Mouly

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

« Systémique ». Le mot n’est pas le fruit du hasard. Il a été soigneusement choisi pour qualifier les inégalités frappant les outre-mer et figurer comme intitulé de la commission d’enquête lancée en début d’année par les sénateurs communistes. Le terme a d’emblée heurté certains élus, mais s’est finalement imposé, jusqu’à être repris par la ministre aux outre-mer Naïma Moutchou en conclusion des auditions, le 10 juin dernier. Une « avancée essentielle » dont la rapporteure communiste Évelyne Corbière Naminzo tire le fil dans un long rapport remis le 2 juillet dernier à l’issue de ces travaux.

Au menu : 63 recommandations pour répondre à ces disparités massives entre l’hexagone et les outre-mer, « héritées de l’histoire coloniale ». « Le rythme du rattrapage est lent et il tend même à ralentir encore davantage depuis 15 ans, après une période plus dynamique des années 1980 au début des années 2000 », expose Évelyne Corbière Naminzo, sénatrice de La Réunion. Un sérieux « goût d’inachevé », 80 ans après la départementalisation de certaines des colonies d’alors (Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Guyane) et 25 ans après la loi Taubira sur la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Cette situation ne porte rien de moins qu’un risque de « rupture de confiance avec la République et la France », alerte le rapport.

Taux de pauvreté deux à cinq fois plus élevé

Car le PIB par habitant dans les territoires ultramarins n’atteint toujours pas 70 % de la moyenne nationale, sauf à Saint-Barthélemy et Saint-Pierre-et-Miquelon. Le taux de pauvreté, à 14 % en moyenne nationale, y est deux fois plus élevé en Martinique (27 %), près de quatre fois en Guyane (53 %) et cinq fois à Mayotte (77 %). Sans compter le niveau d’inégalité à l’intérieur même des outre-mer, situé dans les mêmes eaux que la République démocratique du Congo ou le Brésil. Le passage du cyclone Chido à Mayotte et les émeutes en Nouvelle-Calédonie ont aussi profondément affaibli ces territoires, toujours en reconstruction.

Pour échapper au « cercle vicieux » des inégalités, le rapport appelle l’État à agir sur la durée et non plus dans l’urgence de la résolution des crises successives. La soixantaine de propositions pourrait ainsi s’intégrer dans une grande loi d’orientation et de programmation, près de dix ans après la dernière. « Cette loi serait adoptée fin 2027 pour une entrée en vigueur dès 2028, et pourrait couvrir la période allant de 2028 à 2041 », enjoint Évelyne Corbière Naminzo. Un clin d’œil appuyé et assumé aux candidats à la présidentielle, peu loquaces sur les enjeux ultramarins.

Grand plan pour la jeunesse ultramarine

Le rapport met l’accent sur la situation des jeunes, « priorité absolue pour lutter contre l’insupportable déterminisme social ». Leur réussite scolaire est bien moindre que dans l’hexagone. L’illettrisme concerne 13 % des jeunes martiniquais de 16 à 18 ans, et grimpe à 14 % à La Réunion et 28 % en Guyane, contre 6 % des adolescents dans l’hexagone. La part des jeunes sans formation ni emploi dépasse, parfois allègrement, les 20 %. Pour cause : bien souvent, le Français n’est pas leur langue maternelle. La sénatrice veut donc étendre l’enseignement bilingue en langues régionales, à commencer par le Créole, avec l’objectif de couvrir 30 % des élèves d’ici 2035.

L’école dit aussi pouvoir mieux contrebalancer la pauvreté. Le rapport presse l’État d’augmenter la prise en charge de la prestation d’aide à la restauration scolaire et d’accompagner les collectivités pour généraliser le tarif social des cantines à moins de 1 euro. Beaucoup d’établissements ne comptent même pas de cantines, note la rapporteure, qui requiert un plan de construction en la matière.

Autre enjeu décisif : l’exode des talents, alors que 45 % des étudiants ultramarins vont en métropole. La réponse pourrait se trouver dans la création de campus outre-mer des grandes écoles. Une mission d’accompagnement de ces étudiants est également proposée, tout comme la gratuité des vœux sur Parcoursup. Par ailleurs, comme les structures de santé, « les établissements d’enseignement supérieur considèrent que les coefficients [sur lesquels se fondent les dotations de l’État] ne sont pas à la hauteur de la situation outre-mer », indique Évelyne Corbière Naminzo. Les politiques d’emploi devront aussi monter en charge pour accompagner la transition vers l’emploi à l’issue des études.

Tourner la page des scandales sanitaires

Concernant la santé, « nous devons défendre une obligation de résultats », martèle la sénatrice, alors que tous les indicateurs attestent d’une situation sanitaire dégradée par rapport au reste de la France. Et ce, dans des territoires marqués par des décennies de scandales sanitaires. « Le chlordécone, les sargasses, les épidémies, les conséquences des essais nucléaires, le mercure de l’orpaillage, tous ces scandales ruinent la confiance des citoyens à la République », regrette-t-elle.

La commission d’enquête souhaite donc la présentation « rapide » d’une stratégie nationale de santé dédiée aux outre-mer par le gouvernement. L’accent devra être mis sur la lutte contre le diabète, véritable fléau ultramarin, et la nécessité d’assurer la présence de toutes les spécialités médicales. La commission veut l’accompagner d’un ensemble de mesures environnementales, de la démoustication au traitement des déchets.

Pouvoir d’achat

Les outre-mer revendiquent aussi des mesures en faveur du pouvoir d’achat, au moment où la charte sociale européenne s’étend aux outre-mer. « Il faut impérativement mieux rémunérer les travailleurs pauvres et en particulier les familles monoparentales, plus nombreux dans nos territoires », soutient la rapporteure. La priorité établie par le rapport va à la revalorisation de la prime d’activité pour tenir compte du niveau plus élevé des prix. D’autant que l’écart de prix s’est encore accentué avec l’hexagone, passant par exemple de 8 % à 15 % en Guadeloupe et 9 % à 13 % en Martinique sur la période 2010-2022. Une extension des APL à ces territoires est aussi proposée.

De ce point de vue, la commission d’enquête sénatoriale sur les marges de la grande distribution, qui étrille les pratiques du secteur, n’est pas passée inaperçue. La grande distribution est régulièrement accusée de gonfler ses marges et d’imposer ses monopoles dans les territoires d’outre-mer. Évelyne Corbière Naminzo propose de « s’appuyer sur les préconisations avancées » d’Antoinette Guhl, la rapporteure écologiste de cette commission. Elle souhaite un suivi plus poussé des prix et des marges par les services de la DGCCRF, la direction des fraudes.

Une batterie de mesures vise également à renforcer la souveraineté économique des outre-mer. « Trois objectifs sont à mener de front : production locale, création d’emplois et intégration régionale », clame le rapport. Dans cette optique, la commission d’enquête pousse pour le développement de l’économie sociale et solidaire, « levier négligé » pour répondre à ces objectifs. Elle recommande une refonte des critères d’utilité sociale permettant de disposer d’aides publiques.

Enfin, il est proposé de renforcer la place des outre-mer au sein du gouvernement, en plaçant le ministre chargé des outre-mer auprès du Premier ministre. La direction générale des outre-mer (DGOM) serait transformée en secrétariat général aux outre-mer, là aussi sous l’autorité du Premier ministre.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Inégalités dans les outre-mer : école, santé, pouvoir d’achat… Les propositions de la commission d’enquête du Sénat pour combler les disparités avec la métropole
4min

Politique

Au Sénat, l’acteur Bruno Solo appelle à la mobilisation face à la montée des masculinismes

Face à la menace grandissante des discours masculinistes, l’acteur Bruno Solo appelle les hommes à s'engager « concrètement » pour inverser la tendance. Lors d’une table ronde organisée au Sénat, plusieurs intervenants ont lancé l’alerte sur une jeunesse livrée à la misogynie en ligne, et rappellent l'urgence d'appliquer enfin l’arsenal législatif contre les violences sexistes et sexuelles.

Le

Documentaire De Gaulle, histoire d’un géant de Jean-Pierre Cottet
4min

Politique

Comment de Gaulle a construit l’image de la France dans le monde

États-Unis, Allemagne mais aussi Sénégal quand le monde apprend la démission du président de Gaulle en avril 1969, c’est une onde de choc politique. Celui qui était au pouvoir depuis 1958 avait en effet tissé des liens avec le monde entier. Construction d’une politique européenne pour se préserver notamment de l’influence de l’Amérique, décolonisation… Charles de Gaulle avait imprimé sa marque, ses opinions en matière de politique étrangère, laissant ainsi son héritage. C’est l’un des chapitres que nous propose de feuilleter le réalisateur Jean-Pierre Cottet dans le documentaire De Gaulle, histoire d’un géant diffusé sur Public Sénat.

Le

Capture d’écran du documentaire « Les Rosenberg, des espions au cœur de l’Amérique » de Julia Bracher
6min

Politique

Les « docus de l’été » : Les époux Rosenberg, les espions qui ont divisé l’Amérique

C’est l’un des procès pour espionnage les plus retentissants de l’Histoire des États-Unis. Celui des époux Rosenberg, accusés d’avoir travaillé pour le compte des Soviétiques en pleine Guerre froide et alors que l’Amérique apprend avec stupeur que les Russes détiennent l’arme atomique. Le documentaire "Les Rosenberg, des espions au cœur de l’Amérique", réalisé par Julia Bracher, diffusé cet été sur Public Sénat, raconte leur histoire et les tumultes provoqués par leur procès jusqu’au jour de leur exécution, le 19 juin 1953. L’élan populaire international n’aura pas suffi à les sauver de la chaise électrique.

Le

Inégalités dans les outre-mer : école, santé, pouvoir d’achat… Les propositions de la commission d’enquête du Sénat pour combler les disparités avec la métropole
5min

Politique

« On m’a posé douze implants le même jour, une souffrance qu’on ne peut pas décrire » raconte cette victime d’un centre dentaire « low-cost »

En 2015, pour son passage à la retraite, Christine Teilhol, souhaite s’offrir un nouveau sourire. Éblouie par des tarifs attractifs d’un centre dentaire qui vient d’ouvrir, cette ancienne technicienne de laboratoire va tomber dans le piège d’un escroc et découvrir les limites de la médecine « low-cost ».

Le