Débat entre socialistes, épisode 2. Même candidats, mêmes lignes de fracture, et un absent toujours au centre des échanges., qui n’est pourtant pas au casting. Une semaine après leur premier échange télévisé de LCI, Raphaël Glucksmann, Olivier Faure, Jérôme Guedj, Ségolène Royal et Emmanuel Maurel se retrouvaient jeudi soir sur France 2 et France Inter, à huit jours du vote des 9 et 10 octobre qui doit désigner le candidat du pôle socialiste. La formation de Jean-Luc Mélenchon a traversé les échanges, jusqu’à devenir, selon la formule d’Olivier Faure, « l’éléphant dans la pièce ».
« On ne va pas passer notre soirée à parler de LFI »
La première passe d’armes intervient autour de la mobilisation lycéenne, qui a donné lieu à quelque 2 000 interpellations dans la journée. Sur les violences, les cinq candidats parlent d’une même voix, tout en refusant d’en faire l’unique sujet.
Raphaël Glucksmann réclame de la gauche « un discours de fermeté », sur les débordements comme sur « l’état de l’Éducation nationale ». Olivier Faure, lui, invite à « regarder la lune, et pas le doigt ». Pour le premier secrétaire du PS, réduire la discussion aux violences ou à la position de LFI, c’est reléguer au second plan les revendications des lycéens. « On ne va pas passer notre soirée à parler de LFI », prévient-il. Raphaël Glucksmann dit n’avoir « aucun problème » à affronter les Insoumis, mais convient lui aussi que le débat ne saurait se résumer à leur stratégie.
C’est pourtant ce qui finit par arriver. Jérôme Guedj accuse LFI de « jouer avec le feu » et dénonce son double langage sur la violence. Ségolène Royal juge à son tour que le mouvement « pousse » les jeunes « à prendre des risques ». Emmanuel Maurel, à rebours, rappelle qu’il n’appartient pas aux responsables politiques de dicter aux lycéens la façon de manifester.
Le principal intéressé avait pourtant donné le ton juste avant le débat, lors d’un « Moment politique » : il est, disait Jean-Luc Mélenchon, « absurde de mettre le feu à des poubelles », car cela revient à « donner de quoi manger à l’adversaire ». Cette première séquence installe déjà l’un des fils rouges de la soirée : comment débattre de LFI sans faire de Jean-Luc Mélenchon le centre de gravité d’une primaire censée désigner un autre candidat ?
À Gaza, le mot « génocide » ravive les divisions
Quelques minutes plus tard, le même clivage ressurgit sur Gaza. Comme lors du premier débat, tout se joue autour d’un mot : faut-il parler de « génocide » ? Le sujet avait déjà été l’un des principaux points de tension une semaine plus tôt. Olivier Faure et Ségolène Royal assumaient alors le terme, tandis que Jérôme Guedj et Raphaël Glucksmann lui préféraient les « crimes contre l’humanité » et les « crimes de guerre ».
Olivier Faure maintient sa position. Pour lui, la responsabilité d’un dirigeant politique est de « prévenir, pas de constater quand c’est trop tard ». Les éléments qui justifient ce mot sont, assure-t-il, suffisamment documentés, notamment par des ONG et des voix israéliennes.
Jérôme Guedj s’y refuse. Soutien de la cause palestinienne « depuis [ses] plus jeunes années », il condamne les « crimes de guerre et les crimes contre l’humanité » commis à Gaza. Mais le mot « génocide », plaide-t-il, est « un sujet sérieux », à manier « avec un peu de nuance ». Il reproche surtout à Olivier Faure de s’être « engouffré dans cette sémantique » et de tracer une frontière entre les « purs » et les autres.
Raphaël Glucksmann écarte lui aussi le terme, et en donne la raison : Olivier Faure, lui reproche-t-il, veut lui faire employer « un mot qui n’est pas celui » de la Cour pénale internationale, laquelle parle de « crimes contre l’humanité ». « Nous devons avoir notre propre position », lui répond le premier secrétaire du PS. L’échange se tend nettement. « Moi, je vais prendre la parole et tu vas m’écouter », lance Glucksmann, avant de s’en prendre à son rival : « Ce que tu fais est largement obscène. »
Olivier Faure lui rappelle alors que tous deux ont employé le mot pour les Ouïghours, « pour alerter le monde » : « Nous l’avons fait ensemble », dit-il, en lui demandant d’en faire autant pour les Palestiniens. Raphaël Glucksmann, lui, met en avant son combat pour que Benyamin Nétanyahou « paie pour ses crimes », que le « calvaire des Palestiniens à Gaza cesse » et que la perspective de « deux États » demeure. Emmanuel Maurel tente d’élargir le débat : reconnaissance de l’État palestinien, sécurité d’Israël, condamnation de la colonisation en Cisjordanie, engagement de la France face aux autres crises de la région. Ségolène Royal, elle, préfère ne pas prendre la parole, estimant que ses propos avaient été « honteusement déformés » la dernière fois.
« Pourquoi le vainqueur par contumace serait Jean-Luc Mélenchon ? »
Si les candidats avaient jusque-là évité de tomber dans le « piège » LFI, cela n’aura pas duré. La dernière séquence les ramène au sujet que beaucoup auraient voulu éviter : que faire de La France insoumise ?
Raphaël Glucksmann ne varie pas. Un accord avec LFI est impossible, plaide-t-il, pour des raisons « morales », « doctrinales » et d’efficacité électorale. Les deux doctrines sont incompatibles, et le prochain président ne pourra pas s’allier à une formation dont il juge la ligne inconciliable avec la défense européenne comme avec l’apaisement d’une société fracturée. « Ce qu’il nous faut faire maintenant, c’est réaffirmer la doctrine du socialisme démocratique », martèle-t-il. Jérôme Guedj défend la même rupture. Il raille la « danse du ventre » d’Olivier Faure avec LFI et voit dans les accords des municipales une « absence de courage ».
Olivier Faure, lui, refuse de fermer la porte, mais aussi de voir la primaire tourner sans cesse autour de Jean-Luc Mélenchon. « L’éléphant qui est dans la pièce », ironise-t-il, avant de s’agacer : « J’ai du mal à comprendre pourquoi, dans chaque débat entre nous, il faudrait à chaque fois que le vainqueur par contumace soit Jean-Luc Mélenchon. » Interrogé sur un éventuel second tour entre Marine Le Pen et le leader insoumis, le premier secrétaire du PS se refuse à commenter, tout en jugeant qu’un tel duel profiterait à la candidate d’extrême droite. « Mais moi, je veux gagner cette élection », lui oppose Raphaël Glucksmann, qui l’accuse d’être « habité par l’esprit de défaite » et lui demande de ne pas « noyer le débat ».
Ségolène Royal défend une autre ligne. Elle plaide pour une alliance rapide avec « les partis de gauche, les écologistes et le parti communiste », et refuse, elle aussi d’imaginer un duel Mélenchon-Le Pen. Emmanuel Maurel est, pour sa part, directement interpellé par Olivier Faure sur son éventuel choix au second tour, ce qu’il récuse.
À huit jours du vote, les cinq candidats ont ainsi confirmé les clivages apparus une semaine plus tôt. L’économie et l’international ont fait surgir des divergences, mais ce sont une nouvelle fois la relation à LFI et le mot « génocide » à propos de Gaza qui ont produit les échanges les plus tendus. Absente du plateau, La France insoumise aura, encore, occupé une large part de la soirée. L’éléphant, lui, n’a pas quitté la pièce.