Capture d’écran du documentaire « Michel Debré et La Réunion, dérives d’une ambition républicaine » d’Alice Cohen
Capture d'écran du documentaire « Michel Debré et La Réunion, dérives d’une ambition républicaine » d’Alice Cohen

Les « docus de l’été » : L’histoire oubliée de l’île de La Réunion

C’est un chapitre méconnu de l’histoire de France : la politique menée par Michel Debré à La Réunion entre 1963 et 1988. Pendant vingt-cinq ans, l’ancien Premier ministre du général de Gaulle mettra tout en œuvre pour contenir les velléités autonomistes qui traversent l’île, notamment celles portées par les communistes réunionnais. Traumatisé par l’indépendance de l’Algérie, inquiet de la montée des mouvements anticoloniaux et frappé par la misère qui touche alors une grande partie de la population, il engage une politique volontariste de modernisation fondée sur de grands travaux, des investissements massifs mais aussi des mesures beaucoup plus contestées, comme le transfert de milliers de mineurs vers la métropole. Cette période complexe et controversée de l’histoire réunionnaise est au cœur du documentaire d’Alice Cohen, "Michel Debré et La Réunion", dérives d’une ambition républicaine à voir cet été sur Public Sénat.
Rédaction Public Sénat

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Michel Debré, l’unité nationale chevillée au corps

Résistant, garde des Sceaux, Premier ministre et académicien, Michel Debré a également été député pendant plus d’un quart de siècle. C’est à La Réunion qu’il choisit d’ancrer sa carrière parlementaire à partir de 1963. Lors d’un voyage effectué quelques années plus tôt aux côtés du président de la République, il découvre une île marquée par une pauvreté extrême, des infrastructures insuffisantes, un fort taux d’illettrisme et des conditions sanitaires souvent précaires. Dans le contexte de la décolonisation et de la guerre froide, Debré redoute que cette situation sociale n’alimente les revendications autonomistes et ne favorise l’influence du Parti communiste réunionnais. Obsédé par la préservation de l’unité nationale après l’indépendance de l’Algérie, il craint que l’île ne bascule dans le camp communiste. Pour ce gaulliste convaincu, le développement économique, la modernisation des infrastructures et l’amélioration du niveau de vie constituent les meilleurs remparts contre toute tentation séparatiste.


Michel Debré et la transformation de l’île

L’un des partis pris du documentaire consiste à montrer, témoignages et archives à l’appui, les méthodes parfois contestables employées par Michel Debré pour asseoir son pouvoir politique. Soutenu par les notables locaux et bénéficiant de l’appui de l’administration préfectorale, il aurait contribué à marginaliser ou à éloigner une partie de ses opposants. Arrivé sur l’île en avril 1963, il est élu député de la première circonscription le 5 mai avec plus de 80 % des suffrages, dans un contexte marqué par des accusations récurrentes de fraude électorale. Une fois élu, il lance une vaste politique d’équipement : routes, écoles, logements, infrastructures de transport. En l’espace de deux décennies, le visage de La Réunion se transforme profondément. Mais le documentaire rappelle que cette modernisation s’accompagne d’une forte volonté d’uniformisation culturelle. Dans une logique très centralisatrice, tout ce qui pourrait nourrir une identité réunionnaise distincte est regardé avec suspicion. Le créole, notamment, est banni des écoles.


Les Enfants de la Creuse, une blessure toujours ouverte

Mais c’est sur la question des migrations organisées vers la métropole que le film porte son regard le plus sévère. Alice Cohen revient longuement sur le transfert de plus de 2 000 mineurs réunionnais vers plusieurs départements ruraux métropolitains entre 1962 et 1984, en particulier la Creuse. Cette politique s’inscrit alors dans une stratégie démographique défendue par les pouvoirs publics. Il s’agit de répondre à la fois à la forte croissance de la population réunionnaise et au déclin démographique de certaines régions de l’Hexagone. Derrière cette logique administrative, le documentaire met en lumière des drames humains : familles séparées, consentements parfois arrachés ou inexistants, enfants déracinés et souffrances longtemps tues. Les témoignages des anciens pupilles occupent une place centrale. Leurs récits racontent les ruptures affectives, le racisme, le mépris social, mais aussi les parcours brisés de certains de ces enfants envoyés loin de leur terre natale. Malgré plusieurs alertes et rapports critiques, le dispositif se poursuivra pendant de nombreuses années.

Le film aborde enfin les politiques de contrôle des naissances mises en œuvre à cette époque. Campagnes de limitation de la natalité, pressions économiques et recours massif à la contraception : la volonté de freiner la croissance démographique de l’île est alors assumée. Cette politique donnera lieu à des dérives graves. En 1969, le scandale de la clinique de Saint-Benoît révèle des pratiques d’avortements et de stérilisations imposés à certaines femmes sans leur consentement éclairé. Une affaire qui marquera durablement les mémoires et sur laquelle Michel Debré choisira de ne pas s’exprimer publiquement.

Retrouvez le documentaire « Michel Debré et La Réunion, dérives d’une ambition républicaine » d’Alice Cohen mardi 21 juillet à 17h puis en replay sur notre site internet ici.

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