Loi de programmation militaire : coup de théâtre au Sénat, qui rejette la rallonge de 36 milliards d’euros pour les armées

Grosse surprise, les sénateurs LR ont rejeté le cœur de la loi de programmation militaire. Ils ont voté contre l’article qui prévoit un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros, après avoir perdu de peu un vote sur des amendements identiques du groupe PS et du gouvernement, qui rejetaient la rallonge de 14 milliards de plus que la majorité sénatoriale défendait pour porter l’effort à 50 milliards. Retour sur une drôle de nuit à la Haute assemblée.
François Vignal

Temps de lecture :

11 min

Publié le

Mis à jour le

Enorme coup de théâtre au Sénat, dans la nuit de mardi à mercredi, où rien ne s’est passé comme prévu sur l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. Après une après-midi et une soirée de longs débats, c’est au bout de la nuit, sur les coups de 00h30, qu’une surprise totalement inattendue s’est produite dans l’hémicycle de la Haute assemblée : une majorité de sénateurs a voté à main levée contre l’article 2, soit le cœur du texte, portant sur un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros accordé aux armées. La trajectoire budgétaire reste ainsi inchangée et l’effort supplémentaire ramené à… zéro.

Quelques minutes plus tôt, c’est une première surprise de taille qui a tout déclenché. Deux amendements, l’un du sénateur socialiste Rachid Temal, l’autre du gouvernement, ont été adoptés. Ils revenaient sur la version d’origine du texte, alors qu’en commission, la majorité sénatoriale avait porté la rallonge budgétaire de 36 à 50 milliards d’euros, soit 14 milliards d’euros supplémentaires, qui ont largement fait débat.

Une majorité sénatoriale en partie divisée sur le niveau de la rallonge budgétaire

Ces deux amendements ont été adoptés par 168 voix contre 163, soit 5 petites voix d’écart. Si tous les sénateurs LR ont voté contre, le groupe centriste s’est montré divisé, selon le scrutin public, avec 28 pour, dont le président de groupe Hervé Marseille, 22 contre et 8 abstentions. Même division chez Les Indépendants (à majorité Horizons), avec 8 pour et 11 contre, dont Claude Malhuret, le président de groupe. A noter que le groupe communiste, qui voulait geler les crédits, a voté pour l’amendement les ramenant à 36 milliards, tout comme les groupes écologistes, RDPI (Renaissance) et RDSE. Cernés, les LR se sont retrouvés mis en minorité.

Des LR qui auraient pu au moins voter ensuite l’article 2, revenu à sa version initiale. Mais selon plusieurs sénateurs présents dans l’hémicycle, contactés par publicsenat.fr, les sénateurs LR ont finalement voté contre l’article 2, faisant tomber le cœur du texte. A l’écran, on voit d’ailleurs le président LR de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, le sénateur Cédric Perrin, voter contre, alors qu’il ferraillait encore plusieurs minutes plus tôt pour défendre un effort de + 50 milliards d’euros. Quelques instants avant le vote, le sénateur et candidat LR à la présidentielle, Bruno Retailleau, s’était déplacé pour lui parler, selon plusieurs sénateurs.

« Chaos debout », « illisible »

A l’issue du scrutin, certains n’en reviennent pas. Un centriste, favorable au texte, ne peut que constater l’étonnante décision des LR : « Je crains que ce soit cela ». « Ils ont reçu un coup de massue en se retrouvant en minorité sur les amendements, et après, ils n’ont pas calculé la portée de leur vote », tente d’expliquer un sénateur de gauche au milieu de la nuit.

« Ils étaient chaos debout », ajoute un autre sénateur d’opposition, qui y voit « une démarche politicienne. Ils n’ont pas eu les 50 milliards d’euros, ils ont été battus. Plutôt qu’être battu à 36 milliards, ils ont préféré voter zéro. Mais ce n’est pas compréhensible, ce n’est pas lisible ». Reste une possibilité, permise par le réglement, pour revenir sur ce vote : demander une seconde délibération.

« Madame Irma ne siège pas au Sénat », mais « il faut se préparer » à l’éventualité d’un « choc frontal » avec la Russie

Jusqu’à ce moment de bascule, une bonne partie des débats s’étaient concentrés sur le montant de cet effort apporté aux armées, avec une question liée, même si elle n’est pas dans la LPM : avec quel financement ? Dans cette LPM actualisée, le gouvernement prévoit de passer de 400 milliards d’euros prévus sur la période 2024-2030 à 436 milliards d’euros. « La paix a un prix », lance la ministre des Armées, Catherine Vautrin, qui résume l’ambition de son texte : « Tirer les conséquences d’hier et d’aujourd’hui, pour préparer notre pays à ce qui vient ».

Avant de tout rejeter, la majorité sénatoriale a défendu le sens de la rallonge supplémentaire qu’elle avait voté en commission. « Le gouvernement veut augmenter de 9 % » l’effort, quand « la commission propose 12,5 », résume Cédric Perrin. De quoi répondre aux menaces, alors que l’exécutif alerte sur le risque d’une guerre dans un avenir très proche, d’ici 2030, avec la Russie, qui attaquerait un pays membre de l’Otan. Y aura-t-il ce « choc frontal » à l’Est de l’Europe ? « Personne ne le sait, Madame Irma ne siège pas au Sénat », lance le sénateur LR du Territoire de Belfort, « mais il faut s’y préparer ».

Concrètement, la rallonge voulue par le Sénat visait notamment l’achat de 30 nouveaux Rafale et 3 frégates supplémentaires. Soit des objectifs qu’avait fixés Sébastien Lecornu lui-même, dans un tweet de février 2025, quand il était aux Armées, a su rappeler le sénateur LR. Ces 14 milliards de plus porteraient aussi de 2,5 à 2,7 % du PIB la part de la défense dans le budget, de quoi atteindre plus facilement l’engagement pris devant l’Otan de 3,5 % du PIB consacré à la défense en 2035.

« Nous sommes à l’heure des décisions historiques »

L’enjeu des drones a aussi occupé les débats. Philippe Folliot, sénateur centriste du Tarn, qui était « il y a quelques jours » en Ukraine avec le sénateur LR François Bonhomme, retient de son déplacement l’absolue nécessité de développer nos capacités de drones, même si le texte prévoit déjà 8,4 milliards d’euros en ce domaine. « La guerre qui se joue aujourd’hui en Ukraine n’a rien à voir avec celle qui se jouait en 2023, 2024 et 2025 », pointe le sénateur. Kiev est ainsi passé de « zéro drone produit par l’Ukraine en 2023 à 9 millions d’unités produites et utilisées en 2026 », souligne Philippe Folliot. « Nous sommes face à un changement stratégique majeur », avec « la revanche de l’artisanat sur l’industriel », avec des drones low cost produisibles en masse. Suivi par le président de la commission, le sénateur du Tarn a pu faire adopter un amendement fixant « un cofinancement des capacités de production » pour les drones d’interception.

« Nous sommes à l’heure des décisions historiques », prévient Cédric Perrin. Il s’agit « d’être prêt » pour « dissuader nos adversaires de nous affronter », explique le sénateur du Territoire de Belfort. Et d’ajouter : « La Russie nous regarde, la Chine nous regarde, les Etats-Unis nous regardent, les pays émergents nous regardent. Tous se demandent si l’heure de dépecer la vieille Europe a sonné ».

La ministre Catherine Vautrin pointe l’« affichage » de la majorité sénatoriale

Mais pour la ministre, le niveau fixé par l’exécutif est suffisant. Avec la précédente LPM, Catherine Vautrin rappelle que la France arrivera à un « doublement du budget des armées de 2017 à 2027 ». « La copie du gouvernement est plus ciblée, soutenable, cohérente et concentrée sur les priorités opérationnelles les plus urgentes : munition, drone, espace, guerre dans le champ électromagnétique », soutient la membre du gouvernement, tout en reconnaissant que les militaires auraient préféré une plus forte rallonge budgétaire. Mais Catherine Vautrin, en lien avec Bercy, assume de faire « des choix dans un cadre budgétaire, que nous devons regarder avec lucidité, celui des finances publiques, qui sont totalement contraintes ».

Elle attaque clairement la position de la majorité sénatoriale. « Un montant aussi important soit-il, dès lors qu’il n’est pas soutenable, peut-il devenir réalité ? Car finalement, ce qui fait l’exécution réelle d’un budget des armées, c’est celui de sa soutenabilité annuelle, pas celui d’un affichage », tance Catherine Vautrin.

« La France est en procédure de déficit excessif », insiste encore la ministre, « l’effort doit être soutenable pour l’ensemble des politiques publiques », même si le budget de la défense avait reculé à cause de « la RGPP » (réduction générale des politiques publiques), décidée sous Nicolas Sarkozy, rappelle l’ex-LR…

« Chacun sait bien que quel que soit le vote aujourd’hui, aucun président de la République ne sera tenu par ce vote », prévient le socialiste Rachid Temal

Les socialistes font eux « un choix différent, celui de la lucidité et de la sincérité. Dans 11 mois, nous aurons une présidentielle et chacun sait bien que quel que soit le vote aujourd’hui, aucun président de la République ne sera tenu par ce vote », prévient le sénateur PS Rachid Temal, l’auteur de l’amendement qui a fait tout basculer. Si bien que dans un rare moment d’alignement entre sénateurs PS et gouvernement, les socialistes expliquent vouloir « rester à 436 milliards d’euros » – ils soutiennent eux aussi l’effort de défense – avec en prime « des propositions de recettes », pour les financer.

Et surtout, le sénateur du Val-d’Oise, dont les arguments ont visiblement convaincu ensuite une partie des bancs de centre droit, pose une question : « Pour les 36 ou 50 milliards d’euros, qui finance ? Il faut dire la vérité. Nous ne voulons pas, nous, supprimer le modèle social », lance Rachid Temal, accusant les LR d’avoir ce dessein pour financer l’effort de défense, insistant sur l’importance de « l’acceptation sociale », plutôt qu’« aller à 450 milliards à marche forcée ». En résumé, il plaide pour « une trajectoire budgétaire financée, pour être acceptable ».

« Quels sont les pans que vous allez abandonner, les services publics que vous allez arrêter, pour financer cet objectif-là ? » demande de son côté le président du groupe écologiste, Guillaume Gontard, s’adressant à la ministre. Le communiste Pascal Savoldelli appelle la droite à « assumer qu’il va y avoir des coupes dans les dépenses publiques » pour compenser, soutenant qu’« il n’y aura pas de ruissellement ». « On vous propose 14 milliards de plan de relance. C’est du travail pour nos entreprises », rétorque Cédric Perrin, qui ajoute : « Quand on commande 30 Rafale et 3 frégates, qu’on se bat pour essayer d’obtenir des lance-roquettes unitaires souverains, c’est la totalité de la base industrielle et technologique de défense qu’on fait fonctionner ».

« Nous ferons des économies, nous créerons de la richesse et nous financerons la nouvelle LPM », assure Bruno Retailleau

« Si on met 14 milliards de plus, il faut bien les financer. Comment financez-vous 14 milliards supplémentaires au moment où le déficit public est ce qu’il est, et avec l’engagement de descendre sous les 2,9 % de déficit en 2029 ? » revient à la charge Catherine Vautrin, qui ajoute : « Les 36 milliards proposés par le gouvernement sont ce qu’on est en capacité de financer ». « Le principal ennemi de la défense, c’est Bercy », raille le président de la commission… Prenant la parole en fin de soirée, Bruno Retailleau est venu apporter quelques éléments généraux sur le « financement ». « Nous ferons des économies, nous créerons de la richesse et nous financerons la nouvelle LPM. C’est comme ça, que nous ferons », avance Bruno Retailleau.

Si la nécessité de l’effort est partagée sur le papier, gouvernement et majorité sénatoriale n’arriveront pas à s’entendre sur son niveau. Mais après ce coup de Trafalgar nocturne, la suite se jouera maintenant en commission mixte paritaire, où le Sénat va rendre « une case vide », comme dit un sénateur, sur cet article 2, quand les députés défendront les + 36 milliards adoptés à l’Assemblée. En cas d’échec de la CMP, ce seront in fine les députés qui auront le dernier mot. Et l’objectif fixé par Emmanuel Macron, d’une adoption définitive de la LPM actualisée avant le 14 juillet, qui pourra être respecté. De quoi parader.

Partager cet article

Dans la même thématique

Loi de programmation militaire : coup de théâtre au Sénat, qui rejette la rallonge de 36 milliards d’euros pour les armées
8min

Parlementaire

« Le Fonds du bien commun ne dissimule aucun combat politique » : Edward Whalley réfute tout lien avec le projet Périclès

Auditionné ce mardi 2 juin par la commission d’enquête sénatoriale sur le financement privé de la vie démocratique, Edward Whalley, directeur général du Fonds du bien commun, a défendu l’action de cette structure « philanthropique » financée par l'homme d'affaires ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin. Face aux interrogations des sénateurs sur ses liens avec le projet Périclès, présenté comme une stratégie d'influence favorable à l’union des droites, il a nié toute ambition politique.

Le

Loi de programmation militaire : coup de théâtre au Sénat, qui rejette la rallonge de 36 milliards d’euros pour les armées
4min

Parlementaire

Label « Les plus belles fêtes de France » : « Le concept était malhonnête », témoigne devant le Sénat, la maire de Bazas

Auditionnées la semaine dernière par la commission d’enquête sénatoriale sur le financement privé des politiques publiques, Fanny Chappé et Isabelle Dexpert, respectivement maires de Paimpol et de Bazas, sont revenues sur les raisons qui les ont conduites à ne pas s’engager au sein du label « Les plus belles fêtes de France », une association éphémère financée par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin qui proposait des aides financières aux communes pour organiser des évènements moyennant certaines contreparties.

Le

PSG Fans Celebrate Champions League Victory
4min

Parlementaire

Violences en marge du sacre du PSG : face à « des images lamentables », Sébastien Lecornu estime « qu’on ne peut pas en rester là » 

Trois jours après les violences survenues lors des célébrations de la victoire du Paris Saint-Germain en finale de la Ligue des champions, le Premier ministre Sébastien Lecornu a défendu, mardi 2 juin à l’Assemblée nationale, l’action des forces de sécurité intérieure. Il a également appelé à un durcissement de l’arsenal juridique face à ce qu’il décrit comme de nouvelles formes de délinquance urbaine, et annoncé son intention de proposer une session extraordinaire du Parlement en juillet pour examiner le projet de loi « Ripost ».

Le