C’est toujours mieux de se parler, même quand on n’est pas d’accord. Le comité de liaison du bloc central, qui doit permettre, sur le papier, à Edouard Philippe et à Gabriel Attal de s’entendre, d’être « responsable », pour qu’il ne reste qu’un candidat à la présidentielle, le moment venu, s’est de nouveau réuni. Après un premier comité de liaison, un second était organisé ce mercredi midi.
Plusieurs numéros 2 de partis, Christophe Béchu (Horizons), Franck Riester (Renaissance), Marc Fesneau (Modem) et deux sénateurs, Hervé Marseille (président de l’UDI) et Nathalie Delattre (présidente du Parti radical) se sont retrouvés, à l’heure du déjeuner, à la questure du Sénat. Dans ces locaux plus discrets, situés du côté du boulevard Saint-Michel, à deux pas du Palais du Luxembourg, à l’autre bout du jardin du même nom, l’histoire ne dit pas si la viande servie était saignante, ou si les fraises trop acides. Mais un point de désaccord était au menu : la question d’une primaire.
« Pas à la hauteur des enjeux »
Gabriel Attal, candidat Renaissance, a allumé la mèche, la semaine dernière, en évoquant, en marge d’un déplacement à Bourg en Bresse, l’idée d’une primaire pour départager les candidats. « Franck Riester, le numéro deux de Renaissance, fera des propositions nouvelles pour arriver à ce rassemblement, y compris avec, si on devait en passer par là, un calendrier des primaires qui pourraient s’organiser s’il n’était pas possible d’organiser un rassemblement autrement », avait lâché l’ancien premier ministre, à l’origine de ce comité de liaison. Une primaire que celui qui est plutôt en position de challenger dans les sondages imaginerait bien début 2027.
Une sortie qui a pu surprendre, quand on sait qu’Edouard Philippe a déjà dit qu’il était contre une primaire. « Elle n’aura pas lieu », avait soutenu le candidat Horizons fin mai sur France 5. Mais en prenant position pour une primaire, Gabriel Attal peut aussi chercher à placer son concurrent dans la position de celui qui refuse de se soumettre à un mode départage démocratique, alors que le président Horizons s’est lancé bien avant et fait encore la course en tête.
Sans attendre le comité de liaison, Christophe Béchu a rappelé l’opposition de son patron, ce matin. « Alors que tout le monde sait qu’une primaire n’est pas possible, voir que certains, pour assurer entre guillemets leur pub, pour laisser penser en termes de com’ qu’ils sont prêts à tout pour qu’on se mette d’accord, font comme si le sujet était encore sur la table, je trouve que ce n’est pas à la hauteur des enjeux », a réagi le co-directeur de campagne d’Edouard Philippe sur Sud Radio.
« La dynamique qui se ferait autour d’un candidat sera celle qui pourrait départager les candidats »
Le comité de liaison a-t-il permis de mettre tout le monde d’accord ? Sans surprise, non. « Le comité a acté qu’il y avait sur ce point de la primaire un désaccord entre les deux candidats », confie à publicsenat.fr l’un de ses membres. Au cours de la réunion, en réalité, à part Franck Riester, personne n’a soutenu l’idée d’une éventuelle primaire. Christophe Béchu, qui l’avait déjà dit lors du premier comité, était évidemment contre, tout comme Marc Fesneau, selon un participant, Hervé Marseille, qui l’a déjà exprimé plusieurs fois publiquement – « je ne crois absolument pas à ces histoires de primaires, […] tout ça ne tient pas la route », avait prévenu le président du groupe centriste du Sénat, dès fin mars, sur Public Sénat – ainsi que Nathalie Delattre.
« Très majoritairement, cette idée de primaire a été plutôt mise de côté, pour des raisons diverses et variées », résume un convive, qui ajoute que « majoritairement, on a exprimé l’idée que la dynamique qui se ferait autour d’un candidat sera celle qui pourrait départager les candidats, sans pour autant avoir la nécessité de recourir à une primaire ». D’autant que là aussi, on pointe les difficultés de périmètre : « Une primaire, c’est de qui à qui ? C’est compliqué d’établir les règles du jeu. Et des expériences ont montré que ce n’était pas forcément la machine à gagner ».
« Et si c’est simplement pour régler le problème entre deux candidats, comment opposer la désignation aux autres ? Soit c’est une primaire assez large », mais avec la difficulté des désaccords de fond et de valeurs, « soit ça n’oblige pas d’autres candidats, ce qui ne règle pas la problématique », ajoute-t-on.
« Un comité de liaison, ce n’est pas seulement pour prendre le café »
On le voit, le bloc central a encore du boulot. Mais si le désaccord est là sur la méthode, tout ce petit monde s’est déjà donné rendez-vous. « Nous allons continuer à discuter. On a acté de se revoir en juillet, en août, en septembre. C’est un rendez-vous mensuel qui permet de débriefer, alerter, consolider, de garder le lien, pour ne pas insulter l’avenir ». Avec une certitude : ce ne sera pas au sien du comité que le candidat sera désigné.
Mais l’été ne risque-t-il pas d’être chaud, au fil des tensions ? « On en aura d’autres des déclarations. C’est pour cela que le comité sera précieux pour s’expliquer, se parler, adoucir… » Un peu d’huile dans les rouages ne fera pas de mal, sans pour autant se priver de dire les choses. « Un comité de liaison, ce n’est pas seulement pour prendre le café. Il faut mettre tous les sujets sur la table », prévient un pro Attal.
« Si certains sont contre la primaire, ça permet de le dire et de le soulever », souligne Prisca Thévenot
Dans l’équipe de Gabriel Attal, on maintient pourtant l’idée. « Je crois lire de l’étonnement pour certains. Je répète juste notre objectif commun : c’est d’avoir une candidature de rassemblement incontestée et incontestable pour être le plus solide possible pour empêcher un duel RN/LFI. Cet objectif, nous continuons à tous le partager au sein du comité », rappelle à publicsenat.fr la députée Renaissance Prisca Thevenot, proche de Gabriel Attal.
« Une fois qu’on a rappelé ça, il faut pouvoir mettre sur la table l’intégralité des modalités possibles pour y arriver. Il y a les sondages, les dynamiques de sondages – car il n’y a pas que les sondages à l’instant T – et il peut y avoir la primaire. Est-ce un vilain mot ? non. C’est un mot qui permet aussi le rassemblement pour 2027. Je ne vois pas pourquoi c’est grave d’en parler. Après, si certains sont contre, ça permet de le dire et de le soulever. Mais on ne peut pas avoir de tabous entre nous sur les modalités pour avoir ce rassemblement », avance la lieutenante du candidat. Au cas où les deux candidats seraient au coude à coude, il ne faut pas écarter le primaire, soutient Prisca Thevenot :
« Un plouf, plouf : ce-se-ra-toi-qui-le-se-ra »
Toujours est-il que les partisans d’Edouard Philippe ne veulent pas entendre parler de primaire. « C’est trop tard », prévient un sénateur Horizons, qui relève qu’« il faut trouver des bureaux dans chaque commune, des sympathisants pour les tenir, etc ».
Ce dernier s’en remet aux sondages. « Chacun fait son petit tour de piste et ensuite, on aura le juge-arbitre : la notoriété et les sondages, en octobre/novembre. Et ils devront prendre leurs responsabilités pour ne pas avoir 36 milliards de candidats à l’arrivée », espère ce sénateur Horizons. Et en cas d’égalité ? « Ce sera ça le problème, c’est sûr… » rit jaune ce parlementaire, qui avance une idée : « Un plouf, plouf : ce-se-ra-toi-qui-le-se-ra ». En voilà une idée. « C’est vrai qu’on n’est pas à l’abri de ça », reconnaît plus sérieusement ce pro Philippe, qui se rassure : « Mais je ne le crois pas ».
« C’est le bal des faux culs »
Un cadre Renaissance, pas vraiment soutien de Gabriel Attal, garde lui un œil distant sur le conclave du jour et doute de son intérêt réel. « C’est le bal des faux culs. Ça sert à montrer qu’on parle ensemble, alors qu’en même temps, on ne dit pas la même chose et que chacun joue dans son couloir ». Pourtant à la fin, un seul devra passer la ligne d’arrivée, si le bloc central ne veut pas couler dans son couloir de nage.