« Vous allez au meeting ? C’est climatisé ? » À la gare routière de Vincennes, à quelques encablures du château, ce 20 juin, la première interrogation qui vient à l’esprit de plusieurs militants n’est pas de savoir si Bruno Retailleau réussira son entrée en campagne, mais s’ils pourront écouter le candidat à la présidentielle des Républicains dans de bonnes conditions, au quatrième jour d’une intense vague de chaleur. Pour le troisième jour consécutif, le mercure franchit les 35 degrés dans l’agglomération parisienne.
La salle du parc Floral, au milieu du bois de Vincennes, est évidemment rafraîchie. C’est même explicitement précisé sur les visuels de communication de ce premier « grand meeting » de l’ancien ministre de l’Intérieur, élu par plus de 74 % des adhérents comme candidat à la présidentielle pour porter les couleurs de LR. Dix jours après le renouvellement des instances locales du parti, Bruno Retailleau a réuni le conseil national dans la matinée, avant de livrer en milieu d’après-midi son premier vrai discours de campagne.
« Maboul et gaulliste »
Son équipe revendique 6 000 spectateurs, de quoi répliquer à l’affluence de 5 000 personnes, mise en avant par son concurrent Gabriel Attal (Renaissance) trois semaines plus tôt. Les chiffres sont volontairement grossis dans les deux cas. Mais la précocité de ce type d’évènement campe bien les enjeux d’une présidentielle qui s’annonce très disputée. À gauche Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann ont aussi tenu leurs premiers rassemblements, au centre Édouard Philippe organisera son premier meeting le 5 juillet.
À l’accueil, quelques goodies de saison comme des casquettes « la France des honnêtes gens » – le slogan avec lequel il s’est installé à la tête du parti – mais aussi des badges siglés des initiales du candidat « Br. » ou encore des tasses « maboul et gaulliste », en référence à la récente pique d’Emmanuel Macron vis-à-vis des « mabouls » qui veulent « se fâcher avec l’Algérie ».
Il est presque 14 heures et demie, quand la musique retentit, d’abord avec « Hot together » des Pointer Sisters, un trio d’Amérique des années 80. La démonstration de force commence lorsque le maître de cérémonie scande les noms d’une soixantaine de maires, de toute la France, victorieux lors de la « vague bleue » des municipales de mars. Une fois n’est pas coutume, le meeting ne démarre pas par des interventions de personnalités bien identifiées, mais par des prises de parole d’élus locaux. « J’ai tenu à les mettre en avant. Ils sont notre fierté », salue Bruno Retailleau. Les sénateurs et députés du mouvement sont aussi nombreux à avoir fait le déplacement. « Aucun autre mouvement ne pourrait réunir autant de parlementaires », se satisfait-il.
La venue symbolique de l’écrivain Boualem Sansal, après la mise à l’honneur des maires LR
« La France ne se redressera pas depuis les bureaux parisiens mais depuis les territoires », veut croire le député Pierre-Henri Dumont. « Des bonnes recettes locales font un plat national », espère Romain Maria, nouveau maire de Maisons-Alfort (Val-de-Marne). Les acclamations redoublent lorsque sont prononcés les noms de Kristell Niasme, victorieuse face à l’insoumis Louis Boyard lors de la municipale de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne).
La surprise de cette première partie de meeting, c’est la venue de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, détenu arbitrairement un an en Algérie. « Tu es devenu une légende, tu portes l’étendard de la liberté, tu es le symbole de ce qu’est être français. On n’est pas seulement français par le sang ou le sol, on l’est d’abord par le cœur », lui rend hommage Bruno Retailleau. Lorsqu’il était en responsabilité place Beauvau, l’ancien ministre avait instauré un « rapport de force » avec l’Algérie pour obtenir sa libération. C’est finalement grâce à l’intervention diplomatique de l’Allemagne que l’écrivain a été gracié. Le candidat apporte un mot de soutien pour le journaliste Christophe Gleize, « toujours retenu par les barreaux du régime d’Alger ». À l’évocation de ce dernier, la salle hue.
La présence de l’académicien, au premier rang entre Agnès Evren, sénatrice à la tête de la fédération de Paris, et de l’ancien Premier ministre Michel Barnier, a valeur de soutien. Parmi les autres personnalités présentes : le président du Sénat, Gérard Larcher, l’eurodéputé François-Xavier Bellamy, qui provoque des applaudissements nourris, le bras droit de Bruno Retailleau Othman Nasrou (secrétaire général de LR), le maire de Troyes François Baroin, éternel espoir de la droite, ou encore la présidente du conseil régional d’Île-de-France Valérie Pécresse, et candidate malheureuse en 2022. Quelques absents remarqués : Xavier Bertrand, qui cultive toujours ses ambitions, Jean-François Copé, en indélicatesse avec Bruno Retailleau, et son ancien concurrent Laurent Wauquiez, qui était pourtant à ses côtés lors d’un rassemblement tenu il y a un an.
« C’est l’élection de la dernière chance […] gagner en 2027, oui c’est possible »
Le Vendéen, crédité pour l’heure de 8 à 10 % des intentions de vote, soit une fourchette comparable à Valérie Pécresse dans les semaines qui ont précédé le premier tour en 2022, s’est employé à faire la démonstration de sa volonté dans cette campagne qui ne fait que commencer. « J’irai jusqu’au bout, et je mettrai mes tripes, mon cœur sur la table », a tonné l’ancien sénateur, au cours d’une intervention de trois quarts d’heure, sans lecture de discours, comme à son habitude.
Ses paroles commencent par une dramatisation. « C’est l’élection de la dernière chance. La France a rendez-vous avec son destin : il n’y aura pas de demi-mesure, ce sera soit l’effondrement, soit le relèvement […] Je vous fais le serment de gagner en 2027, oui c’est possible », s’écrit-il.
Comme pour mieux se démarquer de son aventure ministérielle dans un gouvernement qu’il qualifie de « cohabitation », Bruno Retailleau a concentré la première partie de son discours en une attaque en rège du bilan de la présidence Macron. « Après 10 ans d’Emmanuel Macron, plus rien ne marche. Ils ont mis la France à l’envers, je vous propose, demain, comme président de la République, de remettre la France à l’endroit », clame-t-il. C’est le slogan qui s’installe ce samedi. « Quand tout vous échappe, comment voulez-vous que votre voix pèse en Europe ? » interroge aussi le candidat sur le plan gaullien.
Dans la salle, les « Bruno président » alternent avec les « on va gagner ». Parmi la nuée de drapeaux français, quelques drapeaux régionaux émergent comme la Vendée, la Savoie ou la Bretagne. L’insigne de la France libre avec la Croix de la Lorraine également. Des pancartes s’agitent : « Rétablir l’ordre », « Retailleau, une chance pour la France » ou encore « Fiers d’être Français ».
Sans surprise, il déroule ses marqueurs, en commençant par la justice, en plein émoi national après la mort de la jeune Lyhanna, conséquence d’un dysfonctionnement majeur de l’institution judiciaire. Suppression du juge d’application des peines, castration chimique pour les pédocriminels « sans leur consentement », cour disciplinaire pour les magistrats : Bruno Retailleau aligne des propositions de rupture en matière sécuritaire. Gabriel Attal en prend pour son grade. « Tu casses et tu répares, cette menace-là, c’est pour gronder les enfants, on ne peut pas effrayer les barbares », attaque l’ancien ministre. « Les candidats, qui n’assumeront pas la radicalité des mesures, ne méritent pas la confiance des Français. »
« Vous ne subirez plus, vous choisirez »
« Ne plus subir » est un autre mantra de cette réunion publique. Comme à son habitude, l’ancien sénateur déplore les nombreuses censures du Conseil constitutionnel sur une série de textes législatifs, en matière de justice et de sécurité. « La source de la règle, c’est la souveraineté populaire, mes amis. Cette dépossession démocratique, nous y mettrons fin. Vous ne subirez plus, vous choisirez », promet-il, s’engageant à « rendre la parole au peuple, en étendant le champ du référendum par une réforme constitutionnelle de l’article 11. En matière d’immigration, le candidat propose un entre-deux pragmatique, se disant prêt à « choisir ceux que nous voulons accueillir ». « Je ne suis pas pour l’immigration zéro, il y a sûrement qu’en Corée du Nord que ça fonctionne. » « Il faut être nuancé sur l’immigration. Il met de l’eau dans son vin », assurait plus tôt, Fabrice, un militant de 57 ans de Noisy-le-Sec, encarté depuis plusieurs décennies.
Il ne s’arrête pas aux thématiques régaliennes. L’éducation ? « La mère des batailles », considère-t-il. « Je suis attaché à l’écologie, mais ce n’est pas cette idéologie gauchiste qui avance simplement pour déconstruire. Il y a une écologie de droite, une écologie du bon sens », défend-il. L’ancien ministre tient à faire savoir qu’il a des propositions, et un programme construit. Le propos est attendu, sans prise de risque. « C’est un candidat plus posé, moins dans la démonstration et plus dans la réflexion », estime Romane, étudiante vendéenne de 23 ans, dans le public.
« Nous, nous ne sifflons pas la Marseillaise »
S’aventurant sur le discours de David Lisnard (Nouvelle énergie), le maire de Cannes, président de l’Association des maires de France également candidat, Bruno Retailleau réclame un « vent de liberté » pour le monde des entrepreneurs et une « tronçonneuse » pour « couper dans les normes ». Le principe de précaution est vilipendé.
En matière de rémunération et de société, Bruno Retailleau rappelle que les gains de pouvoir d’achat ne pourront pas se faire à quantité de travail inchangée. « Je ne tromperai pas les Français », insiste-t-il. Il défend un plafonnement du total des prestations sociales à hauteur de 70 % du Smic, pour que le travail paye toujours plus. Dans cette séquence, un des rares coups en direction du Rassemblement national est donné. « Ils souhaitent une société de l’assistanat, c’est une de nos grandes différences ». « Cette sincérité naturelle peut lui permettre d’avoir une belle dynamique », se montre convaincu Melvin Chabran, responsable des Jeunes LR dans le Vaucluse.
Les critiques se font plus nombreuses et plus marquées en direction des Insoumis, et de leur « folle idéologie ». « La nouvelle France, leur nouvelle France à eux, c’est un nouveau sectarisme, une justification acceptée de la violence. Le nouvel antisémitisme s’abreuve aux sources de l’islamogauchiste », enchaîne le candidat. Et d’ajouter : « Ils sont en train de tout racialiser, ce n’est pas la République ! »
« Nous, nous ne sifflons pas la Marseillaise », a également scandé en ouverture Anne Père-Brillault, maire du Chesnay Rocquencourt (Yvelines). Une réponse au maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qui estimait que « siffler la Marseillaise » est « un droit à la riposte populaire » des citoyens contre l’État.
Il faut attendre la fin de discours pour que le candidat rentre sur une note plus personnelle, intime. « Ce sont les autres qui nous font », confie l’ancien sénateur, rendant hommage aux acteurs locaux de Vendée qui l’ont forgé. « J’ai le sentiment d’avoir une dette à rendre au pays, et aux Français, c’est mon ressort intime », confie-t-il, avant de citer le pape Léon XIV : « Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque ». Outre la victoire, Bruno Retailleau termine par une dernière promesse : « Je ne prétendrai jamais à être Jupiter. »
À la fin des deux heures du meeting, les troupes se veulent gonflées à bloc, pour la suite. « Je sens un engouement supplémentaire, une envie de concrétiser, de reprendre les commandes », témoigne le sénateur Jean Sol. « C’était très percutant, il était parfaitement dans le ton. Il faut se démarquer, sans tomber dans les extrêmes », approuve Muriel, une responsable de la fédération des Hauts-de-Seine. « Un discours bien, mais sans plus. J’aurais aimé qu’il parle avec un ton plus affirmé », regrette cependant Dino, un habitant du seizième arrondissement de Paris, adhérent depuis l’époque du RPR de Jacques Chirac. « C’est un peu un retour aux sources et une cure de jouvence. Cela faisait très longtemps que l’on n’avait pas eu un candidat désigné aussi tôt. Avant, on s’était englué dans des primaires à la noix », veut aussi croire le sénateur Alain Joyandet, ministre sous Nicolas Sarkozy. L’élection « de la dernière chance », pour la situation du pays, ne sera-t-elle pas aussi le dernier scrutin national pour un parti qui joue son va-tout ?