Veste bleue et chemise blanche, sans cravate, le regard tourné vers le haut. Fabien Roussel, le candidat communiste à la présidentielle vient de dévoiler son affiche de campagne. Le secrétaire national du PCF y apparaît en buste, de trois-quarts, sur un fond abstrait aux couleurs tranchées, jaune, vert et rouge, qui n’est pas sans rappeler l’esthétique colorée et géométrique des années 1960, époque lointaine où le Parti communiste français caracolait au-dessus des 20 % à la présidentielle et aux élections législatives. Son slogan, « VIVRE ! », apparaît en lettres capitales, tandis que se décline sur la gauche les mots-clefs « ENSEMBLE », « MIEUX », « HEUREUX », « EN PAIX », qui laissent entrevoir une campagne tournée vers les questions de pouvoir d’achat et les problématiques du quotidien.
Le maire de Saint-Amand-les-Eaux a officialisé sa candidature à l’élection présidentielle dimanche au JT de TF1, arguant d’« un choix largement réfléchi », alors qu’ils sont déjà une dizaine à vouloir briguer l’Elysée à gauche de l’échiquier politique, du Parti socialiste à Lutte ouvrière, engagés ou non dans un processus de sélection. « Je connais la France de l’intérieur et je sais les souffrances et les espérances de changement de nos concitoyens, un vrai changement qui va redonner du pouvoir d’achat et va respecter les travailleurs. Et c’est pour cela que j’ai fait ce choix-là avec un programme, un projet de rupture pour notre pays », a expliqué Fabien Roussel.
« Les mauvais coups pleuvent pour les Français. Nous sortons d’un été meurtrier, avec la canicule et les incendies, tandis que la loi du profit nous conduit dans le mur avec pour seule logique celle de la rentabilité. Avec ce slogan ‘VIVRE !’, nous voulons faire valoir le droit de vivre sereinement dans son quotidien et dans sa vie professionnelle », détaille auprès de Public Sénat le sénateur Ian Brossat, également directeur de campagne de Fabien Roussel. Le candidat communiste sera mardi à Rungis pour un déplacement tourné vers les enjeux du travail et l’inflation. Mais le vrai lancement de campagne interviendra ce week-end, à l’occasion de la Fête de l’Humanité. Fabien Roussel y tiendra son premier meeting et débattra avec Patrick Martin, le patron du Medef.
Morcellement de la gauche radicale
Depuis plusieurs semaines, il n’y avait guère de suspense autour de ses intentions : lors du 40e congrès du PCF en juillet dernier, les militants s’étaient entendus pour envoyer un candidat à la présidentielle. Lors d’une consultation interne, organisée du 3 au 6 septembre, Fabien Roussel, déjà candidat en 2022, a été plébiscité par 72,06 % des voix pour porter les couleurs du parti (22 % contre et 5,94 % d’abstention). 64,09 % des adhérents à jour de cotisation ont participé à cette consultation.
Mais pour certains, cette candidature n’allait pas forcément de soi. À la dernière présidentielle, Fabien Roussel a récolté 2,28 % des suffrages, deux ans plus tard, il a perdu sa circonscription du Nord au profit du Rassemblement national. D’aucuns appelaient à une candidature d’union avec La France insoumise, à l’image de Stéphane Peu, le chef de file des députés communistes, qui avoue dans les colonnes du Parisien « ne pas comprendre l’obstination » de Fabien Roussel. « En annonçant sa candidature, Fabien Roussel pousse une stratégie d’isolement et d’échec jusqu’au bout », va même jusqu’à dénoncer auprès de L’Opinion, la députée PCF Elsa Faucillon. « Je respecte l’avis des uns et des autres, mais je rappelle que nous sommes un parti démocratique et cette question a été clairement tranchée par un vote des militants », balaye Ian Brossat.
Du côté des insoumis, c’est avec une certaine amertume que les dirigeants de LFI ont commenté cette annonce dans les matinales d’info ce lundi. « Chacun prend ses responsabilités », a taclé sur BFMTV Mathilde Panot, la présidente des députés insoumis. « Je fais remarquer aux électeurs communistes qu’à l’Assemblée nationale, les députés insoumis et communistes votent à 90 % ensemble », a réagi Manuel Bompard, le coordinateur de La France insoumise sur France 2. « La candidature de Jean-Luc Mélenchon porte aujourd’hui l’essentiel de l’idéal communiste », a estimé le député des Bouches-du-Rhône, rappelant qu’à ce stade, le tribun reste le mieux placé à gauche « pour se qualifier au second tour de la présidentielle et l’emporter. » Une manière d’appeler les électeurs à réaliser dans les urnes l’union que les appareils n’ont pas été en mesure d’acter.
« La candidature de Fabien Roussel n’a pas vocation à fragiliser la gauche »
« Nous avons un certain nombre de débats avec LFI et la candidature de Fabien Roussel porte ses propres spécificités », défend Ian Brossat. « Nous n’avons pas la même vision sur la réindustrialisation du pays. Nous pensons, par exemple, que la production d’électricité doit être augmentée et que pour cela, la filière nucléaire reste un outil indispensable. »
Après avoir été deux fois de suite le candidat des communistes à la présidentielle, en 2012 et 2017, Jean-Luc Mélenchon a eu l’occasion de s’émouvoir cet été du revirement stratégique opéré par ses alliés, et qui coïncide avec l’arrivée de Fabien Roussel à la tête du PCF en 2018. « Qu’ai-je fait depuis qui me vaille un tel opprobre, autant de critiques ? », a-t-il déploré sur le plateau de France 3. Au-delà des questions de fond, les craintes suscitées par l’hégémonie de LFI sur la gauche radicale, avec un risque de dilution du PCF à l’intérieur du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, sont aussi à prendre en considération.
Cet été, dans un entretien accordé au journal L’Humanité, Fabien Roussel a accusé les dirigeants de LFI de chercher à renverser la direction du PCF à quelques jours du congrès. En 2022, lui-même s’était vu reprocher d’avoir grappillé avec sa candidature les quelque 420 000 voix qui ont manqué aux insoumis pour atteindre le second tour. Ce dont se défend l’entourage de Fabien Roussel : « Le nombre de voix qui a manqué à Jean-Luc Mélenchon est plutôt à mettre en regard du taux d’abstention », démine Ian Brossat. « Je ne pense pas que la gauche souffre d’un trop-plein de candidats, mais plutôt d’un manque d’électeurs. La candidature de Fabien Roussel n’a pas vocation à fragiliser la gauche, aujourd’hui, notre préoccupation c’est d’élargir le socle électoral en diversifiant l’offre », argumente-t-il. « On gagne une élection seul mais si l’on perd, c’est toujours à cause des autres… », raille Cécile Cukierman, la présidente du groupe communiste au Sénat. « Je remarque que ce sont ceux qui n’ont jamais réussi à gagner qui veulent à tout prix nous enfermer dans un vote utile.»
Des électorats qui ne se superposent pas
Erwan Lestrohan, directeur conseil à l’institut de sondage Odoxa rappelle qu’il est toujours hasardeux de vouloir additionner les électorats. « Les électeurs communistes et insoumis sont assez proches mais il existe une fracture assez nette. Les enquêtes d’opinions montrent que les électeurs communistes sont plus âgés, moins féminins, moins urbains, et plus unionistes que le sont les insoumis vis-à-vis de la gauche. Par ailleurs, le tumulte provoqué par LFI dans la vie politique peut agir comme un repoussoir sur eux ».
En 2022, Fabien Roussel a capté moins de 10 % du vote Mélenchon de 2017 et autant chez Benoît Hamon. « Dans une enquête d’opinion réalisée par l’Ifop le jour du premier tour, seulement 24 % des électeurs du communiste disaient avoir hésité avec Jean-Luc Mélenchon, soit 200 000 personnes, c’est-à-dire moitié moins que ce qu’il aurait fallu aux Insoumis pour faire la bascule vers le second tour », détaille le sondeur. « Aujourd’hui, la majorité des électeurs de Fabien Roussel constituent un noyau dur de militants, qui préfèrent exprimer un vote de fidélité à l’égard du PCF plutôt qu’un vote utile. On peut donc estimer que ces voix sont d’ores et déjà perdues pour Jean-Luc Mélenchon. »
Enfin, la situation n’est plus la même qu’en 2022. À ce stade Jean-Luc Mélenchon jouit d’une avance bien plus confortable qu’il y a cinq ans dans les derniers sondages – à considérer toutefois avec précaution à neuf mois du scrutin. Fabien Roussel, déjà testé depuis plusieurs semaines dans les enquêtes d’opinion, affiche un score similaire à celui de 2022 (entre 2 et 3,5 %), tandis que le candidat insoumis est presque systématiquement donné au second tour à 15, 16, 17, voire 18 % des intentions de vote, profitant notamment du morcellement des candidatures du côté de l’ancienne majorité présidentielle.