C’est le poing levé et serré, en boxeur, qu’Edouard Philippe rentre sur la scène de l’Adidas Arena, au nord de Paris. Près de deux ans après s’être déclaré candidat à l’élection présidentielle, une éternité en politique, l’ancien premier ministre a donné ce dimanche 5 juillet son premier meeting de campagne.
« C’est un moment de bascule »
Un nouveau départ presque, ou plutôt une nouvelle étape. « C’est comme le lancement de la fusée à Kourou, 5, 4, 3, 2, 1… 0 » s’enthousiasme l’ex-ministre Nathalie Loiseau, responsable des questions internationales à Horizons. « C’est un moment de bascule », veut croire Pierre-Yves Bournazel, responsable des élections du parti. Horizons en profite pour mettre en ligne le site de campagne.
C’est un coup d’accélérateur dans la campagne. Certains proches du maire du Havre l’ont enjoint de passer la seconde, alors que les soutiens de Gabriel Attal, qui lui dispute le leadership au centre droit, revendiquent une campagne pied au plancher. « Pied au plancher, ça n’existe pas pendant 10 mois. Ce qui compte, c’est la cadence, il faut un rythme régulier », soutient un cadre d’Horizons, qui défendait une montée en charge.
Soutiens de membres de Renaissance
Un rythme et des soutiens. A ce petit jeu, Edouard Philippe a pris pour l’heure une longueur d’avance, comme dans les sondages, où il ne tue cependant pas le match jusqu’ici. Dans la salle, où 5.200 personnes sont revendiquées – les gradins sont pleins ou presque mais le format de la salle, avec un grand rideau qui la coupe au milieu, fait en sorte que l’aréna ne soit pas dans sa configuration maximale de 8.000 places – les amis d’Edouard Philippe voient de nouveaux arrivants, déjà annoncés : la porte-parole du gouvernement et membre de Renaissance, Maud Bregean, le ministre Renaissance de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste.
On voit également les ex-ministres Agnès Buzy, François de Rugy, Astrid Panosyan-Bouvet, Marc Ferracci, Nathalie Kosciusko-Morizet, ou encore les députés Renaissance Sylvain Maillard et Karl Oliver, le sénateur Renaissance Thani Mohamed Soilihi, tout comme le sénateur Les Centristes, Loïc Hervé. Pas encore un raz de marée de soutiens – que fera Gérald Darmanin par exemple ? – mais de quoi créer la dynamique. « Dans d’autres équipes, on se demande tous les jours qui va partir. Nous, qui arrive. On pousse les murs », se réjouit Nathalie Loiseau.
« Il y avait beaucoup de blabla pour Gabriel Attal, donc je vais voir si Edouard Philippe sort du lot »
Le gros enjeu, si ce n’est presque le principal dans ce genre d’événement, à savoir la mobilisation, est globalement réussi. Indispensable pour faire de belles images de mobilisation. Des militants, comme Hugo, 23 ans et t-shirt « Colmar avec Edouard », fait « à l’arrache, pour mettre l’ambiance », ou Etienne Robin, ancien maire qui voit en lui « quelqu’un de complet », ont fait le déplacement.
Mais aussi pas mal de curieux, invités par une connaissance proche d’Horizons. Hugo – un autre – est venu de Lille. « J’attends de voir », dit ce jeune de 23 ans, qui a voté en 2022 pour… Eric Zemmour. Il espère qu’Edouard Philippe « arrête le social, ce n’est pas un système viable ». Efatt, juriste de 47 ans, va pouvoir comparer : elle était au meeting de Gabriel Attal, le 30 mai. « Il y avait beaucoup de blabla. Donc je vais voir si Edouard Philippe sort du lot », lâche-t-elle, avant d’entrer dans la salle, qui accueille habituellement le basket.
« Aujourd’hui, nous lançons cette campagne présidentielle »
En préambule du discours, pas de prise de parole, mais un clip réalisé à l’IA pour illustrer la France de 2050, à coup de réalité augmentée, de nucléaire, d’éoliennes, de sourires, de moto de police volante et d’une sorte de Concorde, qui reprend du service dans ce futur philippiste.
15 heures pétantes, Edouard Philppe arrive sur le ring. Se lançant dans un long discours d’1h20, le candidat donne d’entrée de jeu le cadre. « Voilà le moment où nous allons engager cette campagne pour la France. Dire qui on est, ce qu’on veut faire, comment on veut le faire et avec qui. Dire où on veut amener la France », lance le candidat Horizons. Bref, « aujourd’hui, nous lançons cette campagne présidentielle ».
« En trois générations, ma famille est passée des docks du Havre au perron de Matignon »
Celui à qui on reproche parfois son sérieux voire sa froideur a tenté, peut-être pas de réellement fendre l’armure, mais de donner un peu plus de lui. Indispensable dans ce scrutin présidentiel. « Je vais vous parler de moi », dit-il, mais sans « exhiber (sa) vie privée ou (sa) famille », « on peut être assez pudique chez les Philippe ». Il déroule son CV, limite façon page Wikipédia. « Je suis Normand, né à Rouen en 1970, parents professeurs de français. Je suis un fils de la classe moyenne. Mon arrière-grand-père, Louis Philippe, était docker havrais, CGT, communiste et fier de l’être », résume le candidat, qui a « grandi dans un HLM des hauts de Rouen ». Il « doit tout » à l’école publique. Car « en trois générations, ma famille est passée des docks du Havre au perron de Matignon ».
« Père trop peu présent » de trois enfants, « Anatole, Léonard et Sarah, 23 ans, 21 ans et presque 16 ans », ils ne sont pas là ce dimanche, contrairement à « leur mère, Edith, quelque part dans la salle ». Il prévient : « Nous avons décidé de ne jamais les exposer. […] Vous ne me verrez pas m’exposer avec eux dans Paris Match ».
« L’intérêt de nos enfants devra être la boussole du nouveau quinquennat »
Mais s’il ne les montre pas, Edouard Philippe ne se prive pas de jouer sur la fibre familiale, se présentant au fond en bon père de famille, « inquiet » pour ses enfants, comme pour la France, et « admiratif » pour les mères.
« Chaque fois qu’il faut choisir, nous sacrifions l’avenir », soutient Edouard Philippe, « nous ne prenons pas de décisions difficiles et feignons de ne pas savoir que nos enfants en paieront le prix ». S’il appelle à faire des économies, il regrette les coupes dans « les dispositifs qui accompagnent la jeunesse ». Il insiste : « Nous ne faisons pas assez pour nos enfants, pas assez pour la France de demain, pour les former, les préparer au réchauffement climatique, au développement de l’intelligence artificielle ». « L’intérêt de nos enfants devra être la boussole du nouveau quinquennat », promet le candidat.
Un « en même temps qui ne s’assume pas » entre les deux RN de Jordan Bardella et de Marine Le Pen
S’il a « trois enfants », il « refuse qu’il ait le choix qu’entre deux colères, deux mensonges, deux impasses », entre le « RN » et « LFI ». La salle se met à siffler, à l’évocation du parti d’extrême droite, mais Edouard Philippe leur demande de s’arrêter : « On ne siffle pas. Mais on combat ».
Raillant un « en même temps qui ne s’assume pas » entre les deux RN de Jordan Bardella et de Marine Le Pen, « social dans le Nord, libéral dans le Sud », Edouard Philippe pointe Jean-Luc Mélenchon, qui « après avoir asséché les socio-démocrates, […] va se poser en rassembleur » et « successeur de François Mitterrand ». Il dénonce sa « conflictualisation » et un discours « flirtant souvent avec l’antisémitisme le plus rance ».
« Je suis père et maire »
« Alors oui, je suis père et maire », sourit Edouard Philippe, qui ne connaît « pas meilleure école politique qu’un hôtel de ville », celui du Havre en l’occurrence. « Ce n’est pas l’école des plateaux télés, ni des états-majors, certainement pas celle des réseaux sociaux. C’est la vie quotidienne », plaide l’élu local
Son expérience à Matignon lui a permis d’apprendre, mais aussi de se « tromper », reconnaît-il. Mais « à l’issue de ces trois ans », où il a connu la crise du covid avec des « décisions vertigineuses » à prendre, comme le confinement, « j’ai fait en sorte que l’Etat soit conduit à bon port, avec un déficit en baisse, nettement en baisse » et « un chômage nettement en baisse ». « J’ai appris à tenir le cap dans la durée », assure Edouard Philippe, avant d’évoquer le vitiligo dont il souffre : « Je me présenterai sans masque. La vie et aussi la maladie », « très visible mais sans gravité, m’a appris du regard des autres. C’est parfois cruel un regard, mais je ne le crains plus ».
« J’assume de dire aux retraités qu’il faudra contribuer davantage au financement de notre système social »
S’il n’a rien dit de précis sur les retraites, il veut « baisser les dépenses plutôt qu’augmenter les impôts et en travaillant plus ». Il a au passage répondu à ceux qui l’accusent d’avoir comme projet « du sang et des larmes ». « Soyons sérieux, il ne s’agit pas de cela. Il s’agit d’un peu de sueur, oui, d’effort, de sérieux, de détermination ». Il ajoute :
Dans cette optique, il préservera « les ouvriers, les salariés modestes, les indépendants ». Edouard Philippe compte aussi « baisser les dépenses sociales », sans dire encore lesquelles, « supprimer des niches fiscales ». « J’assume de dire aux retraités qu’il faudra contribuer davantage au financement de notre système social », « de dire aux cadres et employés du secteur public et privé qu’il faudra travailler plus longtemps », « aux plus aisés […] qu’ils contribuent » et à « l’Etat, les agences, les collectivités, que les Français attendent d’eux qu’ils se serrent la ceinture ».
« Liberté donnée aux établissements » sur l’uniforme ou le choix des professeurs
S’il faudra encore attendre pour connaître le programme « massif » dans le détail, Edouard Philippe développe la question de l’école. « Il va falloir tout repenser », prévient l’ex-premier ministre d’Emmanuel Macron. Il veut donner « la liberté aux établissements » sur les « méthodes », « d’imposer s’ils le veulent le port de l’uniforme », de « choisir et évaluer les professeurs », avec des « directeurs qui doivent devenir les nouveaux patrons de l’école », quitte à « rendre des comptes dans les conseils d’école ».
Il veut aussi « intégrer l’IA dans la pédagogie ». Autre idée : pour mieux s’adapter aux enfants, il veut « raccourcir les vacances d’été ». Des professeurs qu’il veut aussi « mieux rémunérés ». Reste que les propositions d’Edouard Philippe seraient certainement du genre à mettre les enseignants dans la rue, s’il est élu…
« Je ferai de l’écologie un sujet de campagne »
Il évoque enfin le climat. « Je ferai de l’écologie un sujet de campagne, avec mes mots, mes thèmes », défendant « l’énergie décarbonée, les renouvelables », la « rénovation des hôpitaux » ou « un bien meilleur accès à l’eau pour tous les usages ».
Sur ce sujet, le sénateur Vincent Louault, le Monsieur agriculture d’Horizons, a soutenu la semaine dernière la version sénatoriale du projet de loi d’urgence agricole, très pro agriculture, où les sénateurs écologistes ont dénoncé de multiples reculs écologiques. Mais qu’importe, « la culpabilisation permanente, ça commence à bien faire », lance Edouard Philippe, prêt à faire face aux vents contraires : « Je crois en cet orgueil français qui nous fouette le visage face à l’adversité ». Il conclut : « Je vous appelle à croire en la France », « je vous appelle à croire en nous ». Et si possible en lui.