Le retour des fortes chaleurs annoncées pour ce week-end inquiète les établissements de santé. Au pic de l’épisode de la semaine dernière, 72 départements ont été placés en vigilance rouge canicule, synonyme d’une organisation de crise dans les hôpitaux, les Ehpad et les Maisons d’accueil spécialisées. Les premières remontées de Santé Publique France, encore provisoires, font état d’une mortalité en hausse de 37 % dans les Ehpad. Une augmentation bien moins importante que les décès à domicile notamment grâce à l’obligation dans ces établissements de disposer d’au moins une pièce climatisée.
Ce qui ne leur a pas empêché de vivre des scènes étonnantes. Ainsi, un Ehpad de la Sarthe a fait dormir tous ses résidents dans la salle à manger climatisée en séparant les hommes et les femmes à l’aide d’un paravent. Du « système D » pour préserver au mieux la santé des personnes âgées résidentes. Car rares sont les Ehpad dont toutes les chambres sont climatisées. « Il a fait jusqu’à 32 degrés dans nos chambres », raconte une directrice d’Ehpad dans l’ouest de la France. Dans son établissement comme dans d’autres, les familles ont été sollicitées pour apporter des ventilateurs. « Vous dire que c’est suffisant, ce serait mentir », affirme Lucie Loncle-Duda, directrice de deux Ehpad en Seine-et-Marne.
« Aucune marge de manœuvre »
Même si le ventilateur ne règle pas le problème de la chaleur, le gouvernement incite les établissements de santé à s’équiper dans l’urgence. « J’ai pu débloquer une enveloppe de 100 millions d’euros pour permettre aux directeurs des hôpitaux et des Ehpad de commander et d’acheter des climatiseurs », rappelle Stéphanie Rist, ministre de la Santé, sur TF1 ce vendredi. Dans les faits, il s’agit plus précisément de 100 millions d’euros dédiés aux hôpitaux, 50 millions d’euros fléchés vers les Ehpad et 15 millions pour les établissements accueillant des personnes en situation de handicap. « Le gouvernement débloque l’enveloppe pour permettre aux directeurs d’hôpitaux d’acheter leurs climatiseurs, ce n’est pas le gouvernement qui achète les climatiseurs », rappelle Stéphanie Rist.
Bien que la ministre indique que 6000 à 10 000 climatiseurs seront livrés dans les hôpitaux « dans les prochains jours » comme annoncé la veille par le Premier ministre, les directeurs d’établissements font face à plusieurs difficultés. La première : savoir à quelle hauteur ils seront remboursés. « Je n’ai aucune information concernant les modalités », regrette la directrice d’un Ehpad de 150 places qui souhaite rester anonyme. En échangeant avec d’autres directeurs d’établissements, elle s’est aperçue que les informations différaient d’une Agence régionale de santé (ARS) à l’autre.
« La manière dont ça a été pensé, c’est que c’est un remboursement, explique la Fédération Hospitalière de France (FHF). C’est l’établissement qui transmet à l’ARS ses dépenses et ensuite il y a un remboursement, mais ça peut poser un problème de trésorerie. » Car la situation financière des Ehpad est plutôt mauvaise. « Je veux bien acheter 150 ventilateurs, mais financièrement c’est compliqué », abonde la directrice d’un Ehpad qui est déjà en déficit. « La fragilité financière fait qu’ils n’ont plus aucunes marges de manœuvres, y compris pour répondre à l’urgence parce qu’ils ne peuvent plus avancer l’argent », poursuit Maxime Morin, secrétaire générale du Syncass-CFDT qui représente les directeurs d’établissements hospitaliers et médico-sociaux. Malgré ce constat, il juge qu’aucune réaction en urgence du gouvernement « aurait été mal prise » par le secteur.
Commandes précipitées
Pour ceux qui ont voulu passer commande, tout a été fait dans la précipitation. En début de semaine, les centrales d’achats publics, qui vendent les ventilateurs et les climatiseurs ont adressé un mail aux établissements de santé pour recenser leurs besoins. « Les acheteurs publics se sont mobilisés très rapidement », se félicite Stéphanie Rist. Trop vite ? « J’ai reçu un mail à 12h20 lundi qui nous disait de répondre avant 18h. J’ai rempli le document déclaratif complètement au pif », détaille Lucie Loncle-Duda. D’autres ont failli passer à côté du mail tant les délais étaient serrés. Ils ont ainsi dû recenser leurs besoins sans même savoir combien d’équipements pourraient être financés et quand interviendraient les remboursements. « Entre le coup de com’ du gouvernement et le flou artistique dans lequel nous sommes, il y a un décalage », souffle une autre directrice d’Ehpad.
Autre difficulté relevée par la Fédération Hospitalière de France : les commandes anticipées. Car une première canicule, moins sévère, a sévi en mai et certains établissements s’étaient donc déjà équipés avant l’annonce du gouvernement. Or seules les dépenses effectuées « à compter du 18 juin » sont éligibles à un remboursement. « Il nous a été indiqué qu’il n’était pas envisagé de revenir sur cette date », détaille la FHF dans une communication adressée aujourd’hui aux établissements de santé que nous avons pu consulter. « Nous encourageons les établissements à transmettre aux ARS leurs factures d’avant le 18 juin », répond néanmoins la Fédération.
« Le seul truc que la canicule n’a pas dégelé, c’est le budget »
La canicule n’a pas non plus fait apparaître de nouveaux moyens dans un contexte budgétaire contraint pour les comptes de l’Etat. Ainsi les 50 millions « débloqués » par le gouvernement pour permettre aux Ehpad de s’équiper en ventilateurs et en climatiseurs ne viennent pas de nulle part. « Il n’y a plus de moyens nouveaux, nous ne sommes plus dans le quoi qu’il en coûte », indique Marc Bourquin, conseiller stratégie à la FHF. « C’est une enveloppe d’urgence, elle est prélevée ailleurs. On a l’habitude des tours de passe-passe », explique également Maxime Morin du Syncass-CFDT.
Cette enveloppe est en effet retenue sur un autre fonds qui permet habituellement d’équilibrer les finances des Ehpad en fin d’année. Selon Marc Bourquin, « beaucoup d’établissements ont réussi à passer l’année grâce à ces aides » qui seront donc amputées des remboursements accordés pour les équipements destinés à faire face à la canicule. « Le seul truc que la canicule n’a pas dégelé, c’est le budget », ironise-t-il. Bien qu’il assure « comprendre que l’argent ne pousse pas sur les arbres », Marc Bourquin affirme qu’on « ne peut pas laisser penser qu’il y a des crédits nouveaux si on ne les met pas ». La FHF ainsi que les syndicats de directeurs d’établissements de santé appellent surtout le gouvernement, au-delà des aides à l’achat de climatiseurs et de ventilateurs pour parer à l’urgence, à engager des travaux de rénovation massifs des bâtiments. Un chantier qui se compte en dizaines d’années, alors que les canicules seront de plus en plus nombreuses et intenses.