Il faut remonter au 18 mars 2017 pour trouver trace de cette promesse électorale, lancée dans les derniers mois de la campagne présidentielle, comme un marqueur. La dynamique autour du candidat Macron s’accélère, sous le double effet du ralliement de François Bayrou et de l’effondrement de François Fillon, englué dans le Penelopegate. Ce jour-là, l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande, que l’on dit peu à l’aise avec les sujets régaliens, prononce un discours sur la défense depuis l’hôtel des Arts et Métiers à Paris.
Il s’engage à créer un « service national » obligatoire d’une durée d’un mois pour tous les jeunes, et qui devra être réalisé dans les trois mois suivant le 18e anniversaire. Le dispositif concernera 600 000 jeunes par an. Le candidat parle ouvertement de « service militaire », et assume la comparaison avec la conscription, supprimée vingt ans plus tôt par Jacques Chirac, dans le cadre des réformes sur la professionnalisation des armées françaises. « Chaque jeune Français ira ainsi à la rencontre de ses concitoyens, fera l’expérience de la mixité sociale et de la cohésion républicaine durant un mois », explique-t-il. Ce service national « permettra aussi de disposer, en cas de crise, d’un réservoir mobilisable complémentaire de la garde nationale. »
Un engagement civique
Les premières réflexions autour du service national sont lancées courant 2017, avec l’intention de pouvoir mener une première « phase d’expérimentation » en 2019. Les effectifs visés passent de 600 000 à 800 000 jeunes, soit tout une classe d’âge. Rapidement, l’aspect militaire du dispositif semble s’effacer, l’accent étant largement mis sur l’engagement citoyen. Mais ce recentrage interroge aussi sur le risque de doublon avec le service civique volontaire, crée sous Nicolas Sarkozy et élargi sous François Hollande.
Surtout, le coût de la mesure affole. Infrastructures, formateurs, uniformes… les premières estimations tablent sur 2 à 10 milliards par an, une fourchette particulièrement large. Un rapport du Sénat évoque plutôt une dépense de 30 milliards sur la durée du quinquennat. Emmanuel Macron s’engage à ce que le financement du SNU ne soit pas compté dans les 2 % du PIB de la programmation militaire.
La finalité de cette réforme soulève aussi de vifs débats : en juin 2018, une quinzaine d’organisations de jeunesse, dont la FAGE et l’UNEF, dénoncent dans une tribune au Journal du Dimanche la logique « démagogique » du dispositif, symptôme selon elles de « politiques paternalistes, soupçonneuses et systématiquement pensées dans la défiance » vis-à-vis des jeunes.
Séjour de cohésion et mission d’intérêt général
En octobre 2018, un secrétariat d’Etat spécifique au déploiement du SNU est créé, il est confié à Gabriel Attal, alors benjamin du gouvernement. Lors de sa prise de fonction, il vante « la grande réforme de société du quinquennat ». Les contours du dispositif sont rapidement dévoilés. Il sera découpé en deux phases.
La première, à effectuer l’année des 16 ans, sera obligatoire et durera un mois. Elle consistera en un séjour de cohésion – deux semaines passées en internat -, avec des formations autour des premiers secours, de la citoyenneté, des enjeux écologiques, de la défense ou encore des institutions européennes. Les deux semaines suivantes seront consacrées à une mission d’intérêt général dans une association, auprès des collectivités territoriales ou au sein d’un corps en uniformes (armées, services de police et de gendarmerie, sapeurs-pompiers, etc.). La seconde phase, facultative, pourra prendre la forme d’un service civique de trois à douze mois, à réaliser entre 18 et 25 ans.
Polo bleu ciel, blouson bleu nuit, écusson tricolore… l’uniforme du SNU est présenté au public en avril 2019. Ce sont les propositions du lycée polyvalent Le Corbusier à Tourcoing et du lycée Diderot à Marseille qui ont été retenues par un jury au sein duquel figurait notamment le créateur de mode Simon Porte Jacquemus. Deux mois plus tard, le SNU est testé avec 3 000 volontaires de 16 ans venus de 13 départements pilotes. Pour l’occasion, internats, bâtiments militaires, centres de formation et structures de tourisme social sont réquisitionnés.
Réforme constitutionnelle
Fort de premiers retours plutôt positifs, l’exécutif souhaite élargir rapidement l’expérimentation, prélude à un déploiement national : 20 000 à 30 000 jeunes en 2020, 150 000 en 2021 et 400 000 en 2022. Mais ce calendrier est percuté de plein fouet par la crise sanitaire, si bien qu’en 2024, ils ne sont que 40 135 à effectuer la première phase.
Surtout, le caractère obligatoire du SNU se heurte à un casse-tête juridique. Il impose une modification de la Constitution, mais la révision proposée par le gouvernement se fracasse contre l’opposition du Sénat, une majorité de 3/5e des suffrages exprimé par les deux chambres étant nécessaire pour modifier la loi fondamentale. En mars 2023, en pleine crise des retraites, plusieurs médias annoncent qu’Emmanuel Macron, privé de majorité absolue depuis sa réélection, aurait finalement renoncé à la généralisation du SNU.
En parallèle, les critiques n’ont cessé de s’accumuler contre la réforme. L’Union syndicale Solidaires réclame son abrogation, et alerte sur des signalements de violences dans plusieurs centres, « dont des signalements de violences sexuelles d’adultes commises sur des mineurs ». En juillet 2022, Sarah El Haïry, qui a pris la suite de Gabriel Attal au portefeuille de la Jeunesse, condamne « absolument et fermement » la punition collective nocturne infligée par des encadrants à une centaine de jeunes à Strasbourg, lorsque des filles ont été surprises dans le dortoir des garçons.
Le retour d’un service militaire « volontaire »
Mais le coup de grâce semble avoir été donné par la Cour des comptes, dans un rapport de septembre 2024. Les Sages de la rue Cambon épinglent la mise en œuvre « insatisfaisante » du dispositif et le manque de clarté de ses objectifs, cinq années après son lancement. Surtout, le pilotage budgétaire serait largement sous-estimé : 2 300 euros par jeune pour le séjour de cohésion selon les estimations du gouvernement, chiffre ramené à 2 900 euros par la Cour des comptes. Au total, la dépense annuelle estimée à 2 milliards d’euros en cas de généralisation approcherait plutôt les 5 milliards.
En mars 2025, Emmanuel Macron promet « une grande refonte » du dispositif. Finalement, dans un contexte de crise politique et budgétaire, le Premier ministre Sébastien Lecornu acte quelques jours après sa nomination la « mise en extinction » du Service national universel
Le 27 novembre dernier, à l’occasion d’un déplacement en Isère, Emmanuel Macron annonce son remplacement par l’instauration d’un service national, « volontaire et purement militaire » de dix mois, à partir de l’été 2026. Dans un contexte international instable, alors que les efforts de défense ont été revus à la hausse, « ce service poursuit trois objectifs précis : renforcer le pacte noué entre notre Nation et notre armée, renforcer la capacité de résistance de notre Nation et consolider la formation de nos jeunes », explique le chef de l’Etat. Par ailleurs, le Parlement pourra choisir de le rendre ce service militaire obligatoire « en cas de crise majeure ».