Sa présence et ses activités sur le territoire français ont été qualifiées d’atteintes « aux intérêts fondamentaux de l’Etat » et « une menace particulièrement grave et actuelle pour l’ordre public », affirme le quotidien Libération citant l’arrêté d’expulsion qui vise Xenia Fedorova. Cette dernière fait également l’objet d’une interdiction de séjour en Allemagne pour des motifs similaires.
L’ancienne présidente de la chaîne pro-russe Russia Today, fermée en Europe suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, officie depuis sur les médias des groupes Canal + et Lagardère. Réputée proche de Vincent Bolloré, elle intervient notamment sur CNews et Europe 1 et signe une chronique dans l’hebdomadaire le JDNews. La chroniqueuse est accusée de reprendre systématiquement la rhétorique du Kremlin sur la guerre en Ukraine et les relations avec la Russie et de participer à des activités de désinformation.
Une procédure fondée sur la menace pour « les intérêts fondamentaux de la Nation »
Le 10 mai dernier, Xenia Fedorova reprenait la terminologie russe pour qualifier la guerre en Ukraine évoquant une « opération militaire spéciale » avant d’ajouter que « c’est l’occident qui a décidé de prolonger ce conflit ». Plus récemment, le 27 juillet dernier, sur son compte X, la chroniqueuse assurait que la Russie ne connaissait aucune pénurie de carburants, ni de restriction d’accès à internet en réaction à un article de l’Express évoquant les difficultés du pays : « Je viens de raccrocher avec mes frères, l’un sur Telegram, l’autre sur WhatsApp. Internet fonctionne [en Russie]. Aucune pénurie d’essence. »
Depuis un an, selon certains anciens collaborateurs de la chaîne CNews comme le général et ancien consultant de la chaîne, Bruno Clermont, l’influence de la chroniqueuse s’était considérablement renforcée au sein du groupe Bolloré. Selon Bruno Clermont, il aurait été évincé de la chaîne après s’être opposé aux propos de Xenia Fedorova. Des éléments qui avaient poussé le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, à qualifier Xenia Fedorova de « propagandiste patentée ».
Afin d’expulser Xenia Fedorova, le ministère de l’Intérieur s’est appuyé sur l’une des procédures prévues par le Code d’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). L’article 631-3 du CESEDA prévoit ainsi la possibilité d’expulser une personne si elle a porté atteinte aux principes fondamentaux de la Nation de manière délibérée ou si elle représente une menace grave et réelle pour l’ordre public. Pour les avocats de Xenia Fedorova, ces éléments ne sont pas constitués et ces derniers ont annoncé attaquer la légalité de l’arrêté devant la justice administrative. « Madame Fedorova est quelqu’un qui est en situation régulière sur le territoire […] j’entends des comparaisons qui sont faites sur le traitement des OQTF, on n’est pas sur ce sujet-là. On est sur un sujet qui est très grave, qui est celui d’une atteinte aux intérêts fondamentaux », a précisé le ministre de l’Intérieur sur BFM TV.
Le groupe Bolloré défend sa chroniqueuse
Dans un communiqué conjoint, le groupe Canal + et le groupe Lagardère apportent leur soutien à la chroniqueuse et dénoncent une menace pour la liberté d’expression. « La liberté d’expression ne se défend pas uniquement lorsque les opinions exprimées font consensus. Elle se défend précisément lorsqu’elles dérangent ou suscitent la contradiction, dès lors qu’elles s’inscrivent dans le débat démocratique, comme c’est le cas dans l’ensemble de nos médias », peut-on lire dans le communiqué.
En plus du groupe Bolloré, quelques soutiens sont venus des représentants les plus russophiles de la classe politique française. Le député européen du RN Thierry Mariani ou encore Nicolas Dupont-Aignan de Debout la France, ont exprimé leur soutien à la chroniqueuse.
Une mesure pour lutter contre la « guerre hybride » pratiquée par la Russie
A l’inverse, au sein du bloc central et dans les rangs du PS, plusieurs députés, notamment Arthur Delaporte (PS), Aurélien Rousseau (Place publique) ou Pieyre-Alexandre Anglade (Renaissance) se réjouissent de la décision du gouvernement. Ainsi, les détracteurs de Xenia Fedorova rejettent l’argument d’une atteinte à la liberté d’expression et considèrent que la mesure est justifiée. « Les autorités françaises ont pris une bonne décision, il est temps de se faire respecter face à une personne qui se fait l’écho de la propagande d’un pays agressif engagé dans une guerre hybride contre les soutiens de l’Ukraine », juge la députée européenne Nathalie Loiseau (Renew) qui a demandé l’inscription de Xenia Fedorova. Le 18 juin, à l’initiative de Nathalie Loiseau, le Parlement européen avait adopté une résolution demandant la mise sous sanctions européennes de Xenia Fedorova.
« Cela fait plusieurs mois qu’on a compris qu’elle était une propagandiste de Poutine qui distille sa propagande mensongère à longueur d’émission, particulièrement sur la guerre en Ukraine et au détriment des intérêts français donc, à ce moment-là, ce n’est pas une question de liberté d’expression », argumente la sénatrice socialiste, Laurence Rossignol. « Si on caractérise qu’elle fait la propagande du Kremlin, ça ne me choque pas du tout qu’elle soit expulsée, cela semble justifié », confie un membre de la majorité sénatoriale.
« La liberté d’expression doit être mise en balance avec la sécurité du pays »
Au sein du groupe Les Républicains, on fait également bloc autour de la décision du gouvernement. « On ne peut pas laisser proliférer des gens qui représentent une menace pour les intérêts de la Nation. La liberté d’expression doit être mise en balance avec la sécurité du pays, on ne peut pas jouer contre la France », estime le porte-parole du groupe LR au Sénat, Max Brisson. En mai dernier, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, issue des rangs de LR, avait été interpellée par des parlementaires à la suite de sa participation à un repas avec Xenia Fedorova.
Dans une question au gouvernement, Laurence Rossignol avait notamment reproché cette entrevue à la ministre et s’était inquiétée du renouvellement du titre de séjour de la chroniqueuse en 2024 y voyant les signes de la « porosité entre la droite et l’extrême-droite ». « On ne comprenait pas bien comment elle avait obtenu le renouvellement automatique de son titre de séjour dans un cadre aussi favorable. Aujourd’hui, je constate que le fait d’avoir interpellé le gouvernement a amené le ministre de l’Intérieur à reprendre le dossier et prendre les mesures qui s’imposent », se félicite Laurence Rossignol.