« Cette affaire est terrible, mais elle ne nous apprend rien ». Pour de nombreux acteurs de la protection de l’enfance, l’affaire Lyhanna n’est pas seulement un fait divers tragique, elle agit comme un révélateur des fragilités d’un système confronté depuis des années à l’augmentation des violences sexuelles faites aux enfants. La disparition, puis la probable mort de la collégienne de 11 ans à Fleurance, dans le Gers, ont bouleversé le pays. Le principal suspect, Jérôme Barella, a été mis en examen pour enlèvement et placé en détention provisoire. Mais au-delà de l’émotion, une question revient : comment un homme déjà visé par plusieurs signalements et plainte pour viol sur mineure a-t-il pu continuer à évoluer sans déclencher davantage de mesures de protection ?
Pour l’ancienne ministre des Familles et sénatrice socialiste Laurence Rossignol, « S’il n’y avait pas eu ce meurtre, nous n’aurions probablement jamais entendu parler de ce dossier. Peut-être y aurait-il eu un quatrième signalement. Peut-être que tout serait resté sous les radars. »
« Une accumulation d’indifférence ou de suspicion à l’égard de la parole des enfants »
Pour Laurence Rossignol, l’affaire Lyhanna agit comme une « loupe » sur une réalité connue des professionnels de l’enfance. « Elle met sous les yeux du grand public ce que les associations, les parlementaires et les professionnels dénoncent depuis des années. »
Les chiffres traduisent l’ampleur du phénomène. En dix ans, le nombre de mineurs victimes enregistrées par les forces de l’ordre est passé d’environ 150 000 à près de 290 000. Les infractions sexuelles visant des enfants ont progressé de plus de 150 % sur la même période. Invité de France Inter ce vendredi, le porte-parole du ministère de la Justice, Sacha Straub-Kahn, a estimé que la France était probablement « à la porte d’un #MeToo de l’enfance », reconnaissant que l’institution judiciaire devait désormais « se mettre à niveau ». Une prise de conscience que Laurence Rossignol accueille avec prudence. « Je ne doute pas que les ministres soient choqués et terrifiés par ce meurtre. Mais je suis étonnée de leur étonnement. Comme s’ils découvraient soudainement les conséquences humaines de dispositifs insuffisants. » Selon elle, l’affaire Lyhanna est le produit de plusieurs défaillances cumulées : « Une accumulation d’indifférence ou de suspicion à l’égard de la parole des enfants, d’une pratique de la prédation sexuelle bien installée dans nos sociétés, d’une justice qui a enchaîné les priorités sans jamais mettre les violences sexuelles au premier rang, et d’une chaîne police-justice qui manque de moyens financiers et humains. »
« La parole d’un enfant devrait suffire à déclencher immédiatement une enquête »
Pour les associations, la première faille concerne la prise en compte de la parole des enfants. « La parole d’un enfant devrait suffire à déclencher immédiatement une enquête », estime Laurence Rossignol. L’ancienne ministre rappelle que des dispositifs spécialisés existent déjà pour recueillir cette parole dans des conditions adaptées. Mais leur déploiement demeure inégal selon les territoires et les juridictions. « Nous savons faire, des procédures adaptées ont été mises en place. Mais les mailles du filet restent beaucoup trop larges. Il y a encore trop de trous dans la raquette. »
Même constat du côté de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), qui appelle à une vigilance constante de tous les adultes au contact des mineurs : enseignants, éducateurs, animateurs, policiers, magistrats ou professionnels de santé.
Pour Isabelle Debré, présidente de l’association L’Enfant Bleu, cette mobilisation doit dépasser le seul cadre institutionnel. « Si un enfant ne parle pas, parlons pour lui », insiste-t-elle, rappelant l’importance des signalements auprès du 119 et des associations spécialisées.
Des signalements qui n’aboutissent pas toujours à temps
En 2023, L’Enfant Bleu avait remis aux parlementaires un Livre blanc contenant 23 propositions. Parmi elles figurait l’ouverture systématique d’une enquête pénale dans les trois mois suivant le dépôt d’une plainte impliquant un mineur. « Les enquêtes sont très longues. Cela aggrave la souffrance de l’enfant et les preuves disparaissent », souligne Isabelle Debré.
Pour Arnaud Gallais, président de Mouv’Enfants et ancien membre de la Ciivise, le diagnostic est désormais connu. « Les dysfonctionnements, on les connaît. La Ciivise les a documentés. Ce qu’on attend aujourd’hui, ce sont des solutions. » L’association défend notamment la création d’un dispositif permettant d’identifier plus rapidement les personnes signalées à plusieurs reprises pour des comportements présentant un danger pour les enfants. « Pour le terrorisme ou le narcotrafic, on met en place des dispositifs de vigilance. Pourquoi ne fait-on pas la même chose pour protéger les enfants ? », interroge-t-il.
« On en a marre de compter les morts d’enfants »
Face à l’émotion suscitée par l’affaire Lyhanna, plusieurs organisations réclament désormais des mesures d’ampleur. La Fédération France Victimes demande l’organisation d’un « Grenelle national sur les crimes commis contre les mineurs », sur le modèle de celui consacré aux violences conjugales en 2019. Les associations plaident pour une évaluation immédiate du danger dès le premier signalement, une meilleure coordination entre les acteurs et un renforcement des moyens de la justice.
Pour Arnaud Gallais, l’urgence n’est plus aux constats. « On en a marre de compter les morts d’enfants. » Même lassitude chez Laurence Rossignol, qui regrette des réponses politiques trop souvent fragmentées. « On légifère par morceaux, au gré des faits divers. On continue à avancer avec des sparadraps plutôt qu’avec une vision d’ensemble. »
Plusieurs associations appellent à un rassemblement devant le ministère de la Justice et tous les tribunaux judiciaires de France lundi 8 juin à 19 heures.