Guerre au Moyen-Orient : l’enlisement du conflit ravive le spectre d’une crise économique
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Guerre au Moyen-Orient : l’enlisement du conflit ravive le spectre d’une crise économique

La hausse vertigineuse des cours du pétrole, après une semaine d’escalade dans le Golfe persique, inquiète de nombreux gouvernements. Les économistes continuent d’explorer toutes les conséquences des tirs sur la production et l’acheminement d’hydrocarbures dans la région. Entre un conflit bref et localisé, et la peur d’un scénario plus pessimiste avec un conflit plus large et prolongé, les estimations diffèrent sur l’impact en termes de croissance et de contagion de l’inflation.
Guillaume Jacquot

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La flambée des cours des hydrocarbures a repris de plus belle ce 9 mars. Le pétrole a largement dépassé la barre psychologique des 100 dollars cette nuit. Tôt dans la matinée, le baril de Brent et le WTI (nord-américain) s’envolaient de quasiment 20 %, à plus de 116 dollars, avant de redescendre dans la journée entre 95 et 100 dollars. Pour mesurer le chemin parcouru, il faut rappeler d’où ils étaient partis : à la veille des premières frappes américaines sur l’Iran le 28 février, leur prix ne dépassait pas 70 dollars. Même progression inquiétante pour le gaz naturel. En atteignant plus de 60 euros le mégawattheure, le prix a doublé depuis le 27 février.

Au dixième jour de la guerre au Moyen-Orient, cette hausse parabolique traduit donc l’escalade des affrontements dans la région mais aussi la crainte d’une perturbation durable des flux logistiques au niveau du détroit d’Ormuz, où transitent en temps normal 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole. Les dégâts sur les infrastructures pétrolières et gazières, qu’il s’agisse d’installations dans les monarchies du Golfe visées en représailles par l’Iran, ou d’équipements iraniens, au cours de la semaine écoulée, ont nettement alimenté cette fièvre, inédite par sa vitesse.

« Petite reprise d’inflation et une petite baisse de croissance », selon Philippe Aghion

De nombreux économistes alertent sur des effets potentiels sur l’activité ou le niveau général des prix, par ricochet. Bien que l’intensité mais aussi la durée des affrontements, difficilement prévisibles aujourd’hui, ne permettent pas à ce stade d’évaluer avec précision la puissance du choc. « Les prix du pétrole, si la guerre s’intensifie, peuvent atteindre 150 dollars le baril. Conséquence économique : hausse du prix de l’essence et de l’énergie, hausse des coûts de production pour l’industrie, hausse des prix alimentaires », a ainsi énuméré ce matin sur RTL, Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025. Et d’ajouter : « Selon les estimations du FMI, 10 % de plus sur les prix de l’énergie, cela veut dire 0,4 point d’inflation mondiale en plus. Et puis, c’est une croissance qui va ralentir. On prévoit -0,1 ou -0,2 point de croissance ». A cette heure, le professeur au Collège de France et à la London School of Economics évoque comme conséquence une « petite reprise d’inflation et une petite baisse de croissance ».

Certains modèles commencent en effet à évaluer les effets potentiels des perturbations à moyen terme. Selon la grande banque d’investissement américaine Goldman Sachs, le scénario d’un blocage d’Ormuz pendant cinq semaines, couplé à un prix du pétrole de 100 dollars (qui se normaliserait ensuite au cours de l’année) pourrait coûter 0,4 point de croissance à l’échelle mondiale et faire gonfler l’inflation de 0,7 point. Le scénario, publié le 5 mars, était considéré comme le plus pessimiste de l’étude. Les économistes de Goldman Sachs ajoutent que « la hausse des prix du gaz ajoutera une pression inflationniste supplémentaire à court terme sur les économies européennes et asiatiques, et que les répercussions sur les États-Unis devraient rester limitées compte tenu de leur dépendance à l’égard de l’approvisionnement intérieur ».

Une durée de trois mois, le point de bascule ?

« Un conflit s’étendant au-delà d’une période de quatre à six semaines aurait des répercussions macroéconomiques et boursières plus importantes : nous considérons que trois mois constituent le point de basculement vers un changement de régime des risques et un scénario de récession », estimait de son côté Allianz, dans une note rendue publique le 3 mars.

« Il y a deux scénarios. Soit le conflit reste régionalisé, et limité dans le temps, et dans ce cas, on ne sera pas dans un choc inflationniste et un impact macroéconomique. L’autre possibilité, c’est que le conflit dure et s’étale géographiquement. Ce qui serait compliqué, si on avait un conflit généralisé, c’est que l’on se trouve dans une zone économique, où la croissance est très forte comme l’Asie. Il peut y avoir une croissance davantage ralentie, mais pour l’instant pas de récession », détaille à Public Sénat Anne-Sophie Alsif. La cheffe économiste de BDO France rappelle également que le contexte est bien différent des deux chocs pétroliers des années 1970. « On n’est pas du tout dans la situation de dépendance des hydrocarbures de cette région, par rapport à ce qu’on a connu. Les premiers producteurs sont aujourd’hui les Etats-Unis. »

« On n’est plus du tout dans la situation de 2022 »

Faut-il cependant craindre un retour des tensions énergétiques, telles qu’on les avait connues il y a quatre ans ? Anne-Sophie Alsif ne voit pas de comparaison possible au choc énergétique qui avait suivi l’invasion russe en Ukraine. « On était très dépendant du gaz et du pétrole russe. L’Europe s’est, depuis, beaucoup diversifiée et l’électrification a progressé. On n’est plus du tout dans la situation de 2022 », souligne-t-elle. Autre évolution par rapport à cette période sur l’énergie, toutes sources confondues, les centrales nucléaires françaises sont beaucoup plus nombreuses à être opérationnelles que lors du dernier choc énergétique. « L’énergie décarbonée nous protège, notre mix basé sur le nucléaire est un vrai bouclier aujourd’hui », considère l’économiste.

Dans un commentaire publié le 5 mars, l’économiste Philippe Waechter pointait lui aussi des différences notables avec la poussée d’inflation de 2022. Le directeur de la recherche économique d’Ostrum Asset Management rappelait que l’énergie n’était qu’un facteur parmi d’autres, pour expliquer la hausse des prix à l’époque. Il y a quatre ans, il fallait aussi composer avec l’envolée des prix alimentaires, les pénuries post-Covid, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement, ainsi que le plan de relance américain massif de 2021.

Conséquence de l’incertitude totale sur la durée du conflit, la nervosité des gouvernements était palpable ce lundi. Un sommet des ministres des finances du G7 s’est réuni en urgence ce lundi, sous présidence française. La perspective d’utiliser des réserves stratégiques pétrolières dans différents pays a probablement contribué à détendre légèrement les cours des hydrocarbures dans la journée. Mais il ne s’agit que d’une option à ce stade. « On n’en est pas encore là », a indiqué le ministre de l’Economie, Roland Lescure.

La Commission européenne met en garde contre un « choc inflationniste majeur »

Le spectre d’une crise énergétique, qui pourrait déstabiliser de nombreuses économies, inquiète en tout cas plusieurs exécutifs. Le chancelier allemand Friedrich Merz, par exemple, s’est dit « préoccupé par l’évolution des prix de l’énergie ». Selon le commissaire européen à l’Économie, Valdis Dombrovskis, si le conflit au Moyen-Orient « s’éternise », « il pourrait finir par provoquer un choc inflationniste majeur sur l’économie mondiale et européenne ». Le discours est nettement plus alarmiste dans les États du Golfe, dont le cœur de l’économie est directement affecté par les bombardements, les attaques de drones, ou les arrêts de production. Le ministre de l’Énergie du Qatar a averti que la guerre au Moyen-Orient pourrait « faire s’effondrer les économies du monde ».

Du côté des banques centrales, la situation est également suivie avec attention. « Ce dont nous parlons peut entraîner un peu plus d’inflation et un peu moins de croissance. Mais la proportion va dépendre de la durée du phénomène », a averti le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, le 5 mars sur France Inter.

L’économiste en chef de la Banque centrale européenne (BCE) a indiqué, pour sa part, qu’une guerre prolongée dans la région pourrait provoquer un « pic substantiel » de l’inflation et une « forte baisse de la production » dans la zone euro. Philip Lane, interviewé par le Financial Times, souligne qu’une hausse des prix de l’énergie « exerce une pression à la hausse sur l’inflation, surtout à court terme », et qu’un tel développement serait « négatif » pour la croissance.

L’Europe part d’un niveau d’inflation assez faible

Dès décembre 2023, la BCE avait d’ailleurs travaillé sur un scénario d’escalade d’une crise militaire dans le détroit d’Ormuz. Les analystes étaient partis d’une hypothèse de perturbation partielle, à savoir un tiers seulement du volume d’hydrocarbures circulant par le détroit. Leurs projections faisaient état d’un prix du baril de pétrole passant de 80 à 130 dollars, ce qui ne manquerait pas de générer des « tensions sur les prix au niveau mondial » et un freinage du PIB mondial. Limité dans son ampleur, le modèle est toutefois arrivé à la conclusion d’une croissance de la zone euro amputée de 0,7 point de pourcentage, et d’une inflation quasiment supérieure de 0,9 point de pourcentage sur l’année suivant le blocage partiel.

L’embrasement du Moyen-Orient intervient alors que l’inflation donnait des signes d’accalmie en Europe ces derniers mois. Selon Eurostat, la hausse des prix dans la zone euro était remontée à 1,9 % sur un an en février, un peu au-dessus des attentes, mais toujours proche de l’objectif de 2 % visé par la Banque centrale européenne. L’inflation française s’est même illustrée par un niveau encore plus bas, proche de 1 %.

« S’il y a un choc inflationniste, on pourrait peut-être monter à 1,5 % », se projette à ce stade l’économiste Anne-Sophie Alsif. « On est plus à même de subir un choc car on a diversifié nos sources d’énergie. » Les nouvelles prévisions de la Banque de France le 26 mars, et celles du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, le 19 mars, devraient permettre de lire plus précisément, avec le recul, les premiers effets sur la croissance et l’inflation des affrontements au Moyen-Orient.

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