Partenariats publics privés : « On n’aura pas d’autre choix que d’utiliser ce modèle » pour la transition écologique, selon le patron de Vinci

Xavier Huillard, président-directeur général de Vinci, était auditionné par la commission d’enquête du Sénat sur l’utilisation des aides publiques. Il a notamment été interpellé sur le niveau de rentabilité des projets développés sous forme de partenariats publics privés.
Guillaume Jacquot

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Cette dimension n’avait pas été évoquée jusqu’à présent par la commission d’enquête sur l’utilisation des aides publiques. L’audition ce 7 avril du groupe Vinci, poids lourds mondial dans la construction, les grandes infrastructures de transport, ou encore les services à l’énergie, a été l’occasion d’aller au-delà des traditionnels subventions et soutiens automatiques des pouvoirs publics, en abordant le mécanisme des projets alliant fonds publics et fonds privés. Acteur bien connu dans le monde des concessions aéroportuaires ou autoroutières, l’entreprise de 104 000 collaborateurs en France a pu éclairer la Haute assemblée sur ces partenariats, sujets à controverse.

Xavier Huillard, président-directeur général de Vinci, en sait quelque chose, pour occuper la tête du groupe depuis 2010. Au cours de l’audition, le rapporteur communiste Fabien Gay a posé le sujet des partenariats publics privés (PPP), qui comme leur nom l’indique, font intervenir des fonds institutionnels et des fonds d’entreprises pour financer le développement de grands projets d’aménagement ou d’équipements. « Mais après, la rémunération se fait sur le long cours, elle revient exclusivement au privé », a pointé du doigt le sénateur de Seine-Saint-Denis.

« La concession, vous êtes rémunérés à risque »

« Le choix de faire, ou ne pas faire, ce n’est jamais nous », a d’abord tenu à rappeler le patron du géant des concessions. Interrogé spécifiquement sur l’exemple de la ligne à grande vitesse (LGV) Tours-Bordeaux, première ligne sous concession privée, remportée par Vinci et inaugurée en 2017. Si la ligne génère des profits, ces derniers iront au consortium privé chargé de l’exploitation et de la maintenance, quand bien même ce dernier a financé un peu moins de la moitié des 7,8 milliards nécessaires à la construction.

 « La concession, vous êtes rémunéré à risque, c’est vous qui portez le risque du trafic », a tenu à clarifier le PDG. Actuellement, la ligne est utilisée avec seulement 40 % des sillons disponibles, le groupe aimerait qu’ils soient utilisés également fréquentés par d’autres compagnies que la SNCF pour gonfler la fréquentation. « Si on continue avec aussi peu de trains qu’il y en a aujourd’hui, ça risque d’être dur en rentabilité », s’est inquiété Xavier Huillard. « On perd une quarantaine de millions d’euros par an », a confirmé Christian Labeyrie, le directeur général adjoint présent à ses côtés.

Mais ce n’est qu’à la fin de la concession que les pouvoirs publics pourront juger si les profits ont été au rendez-vous. « C’est la courbe habituelle d’une concession. Au début, vous amortissez de gros investissements, puis le trafic prend de l’ampleur, puis les profits compensent les pertes de 10 ou 15 ans », a résumé le patron de Vinci.

Sur le sujet mieux connu des autoroutes cédées au groupe en 2005 sous forme de concessions, le PDG du groupe a rappelé que leur taux de rentabilité interne (TRI) avait été jugé « raisonnable, eu égard du risque pris par le privé » par l’Autorité de régulation des transports (ART). Baisse du trafic poids-lourds après la crise de 2008-2009, pandémie du covid-19 qui a considérablement limité pendant quelques mois les déplacements : Xavier Huillard a tenu à dire que son groupe, au moment de l’évaluation du modèle il y a 20 ans, s’était « trompé sur tous les paramètres ». « On a été sauvés par le fait que les taux d’intérêt étaient sympas […] Prévoir des indices macro-économiques 30 ans à l’avance, vous prenez un sacré risque. Il y a tellement de paramètres que vous retombez sur vos pattes », a expliqué le dirigeant.

Dans un PPP, l’acteur privé est rémunéré en fonction de sa capacité à faire en sorte que l’infrastructure dont il a la charge de la construction, la maintenance puis l’exploitation, est disponible pour son usage, sous peine de pénalités. « Vous ne pouvez pas gagner beaucoup, vous ne pouvez pas perdre beaucoup », a considéré Xavier Huillard.

« Les mauvais sujets, on les oublie »

« Y a-t-il des exemples assez précis de PPP (partenariats publics privés) qui n’ont pas été rentables pour le privé », a alors interrogé Fabien Gay, qui estime que la part de risque est « extrêmement limitée ». Le rapporteur s’est également référé à un rapport de 2018 de la Cour des comptes européenne, qui notait que les avantages pour la société étaient limités. Xavier Huillard a d’abord cité spontanément deux exemples, mais situés à l’étranger : l’aéroport de Santiago du Chili et un exemple autoroutier en Allemagne « qui a mal tourné ».

Une autre aventure malheureuse existe en France : le Stade Bordeaux Atlantique (Matmut Atlantique), « le seul exemple qui peut vous mettre en difficulté », a reconnu Fabien Gay. « On a mal modélisé notre affaire, et nous n’avons pas été aidés par la performance des Girondins [le club a été relégué en National 2, ndlr], ça s’appelle du risque. Vous ne m’avez jamais vu râler », a répondu Xavier Huillard. Depuis son ouverture en 2015, la filiale de Vinci en charge de l’exploitation, a perdu plus de 20 millions d’euros.

À la suite d’une question soulevée par le sénateur des Ardennes, Marc Laménie (Les Indépendants), le numéro un du groupe Vinci a également cité le PPP de reconstruction de 29 barrages de l’Aisne et de la Meuse. Un chantier colossal dans lequel est engagée une filiale de Vinci. « C’est un des sujets de PPE sur lequel on a pissé du sang. C’est révélateur du fait que les mauvais sujets, on les oublie », a souri le patron, ingénieur des ponts et chaussées de 70 ans.

Le capitaine d’industrie qui doit tirer sa révérence dans dix jours, a estimé que le modèle des PPP avait de beaux jours devant lui, au regard des capitaux « extraordinairement élevés » à engager sur le front de ce qu’il appelle la « deuxième révolution électrique », bien supérieures aux capacités du secteur public. « Le modèle de PPP, on n’aura pas d’autre choix que de l’utiliser et le redéployer pour faire face aux investissements colossaux qui sont la conséquence de la transition environnementale et énergétique ».

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