« L’adoption de l’IA par nos entreprises est trop lente » : la ministre du numérique alerte sur le risque de décrochage face à la concurrence mondiale

Entendue ce mardi par la délégation aux entreprises du Sénat, Anne Le Hénanff s’est félicitée de la bonne santé de l’écosystème IA français, mais pointe le « retard » des entreprises françaises dans son utilisation. Plaidant pour une forte accélération en la matière, la ministre appelle à faire émerger une « troisième voie de l’IA », française et européenne, face aux leaders américains et chinois.
Christian Mouly

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L’IA, nouveau terrain d’affrontement dans la compétition économique mondiale. Le constat n’a pas échappé à la délégation aux entreprises du Sénat. Son président, le sénateur LR Olivier Rietmann, et ses collègues auditionnaient ce mardi la ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff, pour connaître les positions gouvernementales en la matière. L’enjeu : « Embarquer les entreprises françaises dans cette transition, de la TPE au grand groupe, y compris celles dont le cœur de métier n’est pas le numérique », pointe d’emblée Olivier Rietmann.

De la ministre, le sénateur souhaite des précisions sur ses plans « pour résister aux Etats-Unis et à la Chine » dans la course à l’IA. Une stratégie nécessairement continentale, insiste-t-il, alors que le sommet sur la souveraineté numérique européenne, tenu à Berlin en novembre dernier, a trahi les fortes inquiétudes de tous les acteurs du secteur quant à la dépendance technologique vis-à-vis de Washington et Pékin.

« Les résultats sont à la hauteur de nos ambitions »

Face à cette « révolution qui n’est pas de demain, mais d’aujourd’hui », Anne le Hénanff assure que la France a pris les devants via sa stratégie nationale sur l’IA lancée dès 2018. Emmanuel Macron en a dévoilé les nouveaux contours lors du Sommet de l’IA en février 2025, annonçant notamment la construction de plusieurs centres de données, incontournables pour héberger les serveurs d’IA.

« Les résultats sont à la hauteur de nos ambitions », promet la ministre, qui se félicite d’un « écosystème complet de niveau mondial », chiffres à l’appui : plus de 4 000 chercheurs et 1 000 start-ups ayant levé 2,5 milliards d’euros en 2025. En fers de lance, les champions Mistral, AMI labs, Armatan et H Company. Face à elle, les sénateurs saluent la « locomotive européenne » qu’a su devenir la France.

« Trop peu de TPE et PME ont franchi le pas »

Mais derrière cet écosystème à la pointe, l’IA française peine à infuser. « C’est l’ensemble de l’économie que nous devons aider. Pas d’IA sans implémentation de l’IA dans l’ensemble de l’économie », relève Anne Le Henanff. C’est là que le bât blesse, d’après elle : « L’adoption de l’IA par nos entreprises progresse, mais trop lentement. Trop peu de TPE et PME ont franchi le pas. Nous sommes en retard par rapport à certains pays asiatiques et nordiques. »

Les chiffres le confirment : seules 15 % des TPE et PME ont structurellement intégré l’IA à leurs processus de production, selon un récent état des lieux d’Ipsos-Bva. Si une majorité d’entrepreneurs en perçoit le potentiel, son utilisation demeure bien souvent individuelle. La faute à une « méconnaissance des usages concrets », un « manque de visibilité sur le retour sur investissement » ou des « inquiétudes sur l’impact sur l’emploi », pointe Anne Le Hénanff.

Manque d’investissements

Avant d’alerter : les entreprises « qui restent à l’écart risquent de se faire distancer par la concurrence ». La compétition mondiale, encore et toujours, qui a justifié le lancement du plan « Oser l’IA », avec l’objectif d’aboutir à 80% d’adoption dans les TPE/PME et 100% parmi les grands groupes à l’horizon 2030. Ambassadeurs IA, financements de la Banque publique d’investissement et plan de formation des salariés… la ministre en a vanté les mérites. Promettant que l’État allait « monter l’exemple », en achetant des solutions françaises, après avoir déjà formé 50 000 de ses agents à l’IA.

« A ce rythme-là, l’ensemble des fonctionnaires sera formé dans vingt ans », la taquine le rapporteur Damien Michallet (LR). Lui et sa collègue Laurence Garnier (LR) plaident pour la création d’un fonds souverain et d’un livret d’épargne dédiés exclusivement à l’IA. L’objectif, dans les deux cas : concentrer les investissements vers le secteur, largement sous-doté par rapport à la Chine, l’Inde ou les Etats-Unis.

Des solutions auxquelles la ministre s’est dite favorable, mais sans laisser entrevoir d’applications concrètes. « Ça va être un peu entre vos mains lors du prochain budget », a-t-elle répondu. Autre mission aux mains du parlement : celle confiée récemment par le gouvernement à la sénatrice Vanina Paoli-Gagin (Les Indépendants – République et Territoire) sur « l’alignement » de l’intelligence artificielle avec les valeurs françaises et européennes.

« Comment concilier adoption rapide de l’IA et protection de l’emploi ? »

Anne Le Hénanff y a fait rapidement référence, appelant à la constitution d’une « troisième voie de l’IA entre une vision américaine et une vision chinoise ». Cette parenthèse refermée, la ministre a bien davantage insisté sur la nécessité d’accrocher le train de l’innovation que de prendre en compte les problématiques sociales et éthiques posées par l’IA, revendiquant une posture résolument « positive ». Elle a appelé à une simplification des normes européennes.

En fin d’audition, le sénateur centriste Pierre-Antoine Lévi a fait entendre son inquiétude sur les possibles surpressions d’emploi, en particulier pour « les travailleurs exposés à l’automatisation ». Pauline Martin (LR) lui a emboîté le pas : « Comment concilier adoption rapide de l’IA et protection de l’emploi ? » Dans les entreprises qui l’ont adoptée, « il n’y a pas de catastrophe », assure la ministre. Cela ne va pas être le far West, cela ne va pas être désordonné. […] Donc gardons raison », a-t-elle poursuivi, reconnaissant tout de même « l’incapacité actuelle d’évaluer l’impact de l’IA ».

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