Au lendemain du premier tour des municipales, le Parti socialiste n’imaginait certainement pas ça. Si l’enjeu du rapport à La France Insoumise avait animé la campagne, la surprise vient du niveau de plusieurs listes insoumises, qui bousculent les pronostics dans certaines grandes villes. Pour le PS, dont le premier secrétaire, Olivier Faure, a répété dimanche soir la ligne, soit pas d’accord national entre PS et LFI, l’histoire n’est pas la même au plan local. Réaliste, la direction du PS avait certes anticipé et n’avait pas fermé la porte à quelques accords locaux. Mais à condition que les insoumis se désolidarisent de Jean-Luc Mélenchon, alors que la direction du PS avait dénoncé ses propos « antisémites » sur Epstein.
Toulouse ouvre le bal des accords PS/LFI
Certains n’ont pas attendu la date limite de dépôt des listes, fixée mardi 18 heures. La journée s’est transformée en succession d’annonces sur des accords entre le PS et LFI. Dès ce lundi matin, c’est Toulouse qui ouvre le bal, où PS et LFI ont topé, ouvrant la voie à une victoire de taille pour La France Insoumise.
Dans la ville rose (et rouge), le candidat insoumis, François Piquemal (27,5 %), devance même la liste PS de François Briançon (25 %). Après une soirée et une nuit de discussions, les deux ont annoncé leur union, avec un deal : à LFI la mairie, au PS la présidence de la métropole, si tout se passe bien. « Les Toulousains nous l’ont demandé. Ils nous ont placés en tête et nous ont dit, réunissez-vous, travaillez ensemble au rassemblement », s’est justifié sur BFM TV François Briançon, qui a simplement « informé » Olivier Faure.
A Lille, le PS scelle un accord avec les Ecologistes
Négociations qui aboutissent aussi à Limoges, où Damien Maudet (LFI) est parvenu à un accord avec Thierry Miguel (PS). De quoi espérer battre le candidat LR, Guillaume Guérin, arrivé en tête. A Brest, le maire PS sortant, François Cuillandre, en difficulté, annonce à son tour une alliance avec LFI. A Avignon, la liste LFI menée par Mathilde Louvain va fusionner avec celle du PS de David Fournier, arrivées respectivement quatrième et troisième dans la Cité des papes. A Clermont-Ferrand, ville historiquement à gauche, le maire PS Olivier Bianchi et la candidate LFI, Marianne Maximi, scellent un accord « technique » pour le second tour. Last but not least : à Tulle, la liste du maire ex-PS, Bernard Combes, un ancien conseiller de François Hollande, fusionne avec une liste PCF/EELV/LFI (lire notre article sur le sujet)…
A Lyon, « accord technique » entre LFI et le maire écolo sortant, Grégory Doucet, qui est soutenu par le PS. Quant à la maire sortante de Besançon, l’écologiste Anne Vignot, alliée également au PS, elle s’allie aussi pour le second tour à la liste LFI de Séverine Véziès.
A Lille, grosse surprise du premier tour, où la liste LFI de Lahouaria Addouche (23,4 %) talonne le successeur de Martine Aubry, le maire PS Arnaud Deslandes, arrivé de peu en tête (26,3 %), la liste écolo de Stéphane Baly et ses 17,7 % détenant la clef du second tour. « A Lille, ils sont en négo de tous les côtés », glisse dans la matinée un socialiste. Les discussions semblaient bien avancées entre LFI et l’écologiste, ouvrant la voie à un tremblement de terre au beffroi, si le PS perdait ce bastion. Mais en fait de journée, coup de théâtre : l’écologiste Stéphane Baly annonce sa fusion avec le PS, selon l’AFP, une information confirmée à publicsenat.fr.
« Accord technique » à Nantes entre Johanna Rolland et LFI
A Nantes, où le candidat LFI (11,2 %) a proposé « une fusion technique » à la maire PS sortante, Johanna Rolland, au coude à coude avec le candidat LR, la situation restait en revanche compliqué lundi après-midi. Dans un communiqué, LFI affirme que les discussions « se heurtent » à un « désaccord majeur », avec le « non-respect du résultat du premier tour par la candidate socialiste ». Mais en fin de journée, un « accord technique » a finalement été trouvé entre PS et LFI, selon Ouest France.
A Paris, la configuration est différente. La liste du socialiste Emmanuel Gregoire est loin devant et ne fera pas de fusion avec la candidate LFI, Sofia Chikirou, après une campagne à couteaux tirés. A Marseille, Benoît Payan, proche du PS, refuse aussi la main tendue par le candidat LFI Sébastien Delogu, refusant toute « magouille », estimant que « le combat contre le RN, ça ne se monnaie pas ».
François Kalfon « contre cet accord à Toulouse, il n’y a aucune des conditions que nous avons fixées »
Face à cette poussée de LFI, certains y voient un échec de la stratégie qu’a mené Olivier Faure, sous la pression de son opposition interne la plus anti LFI, à couper les ponts avec Jean-Luc Mélenchon. L’ancien Président François Hollande en était l’un des instigateurs. Mais le député PS a relativisé les scores des insoumis. « LFI, même s’il peut connaître une certaine poussée, n’est pas en capacité de gagner », a soutenu sur France Inter François Hollande, soulignant « un plafonnement » de LFI.
Ce lundi, les pourfendeurs des insoumis au PS ne peuvent que critiquer la situation. A l’image du sénateur PS de Paris, Rémi Féraud, invité de la matinale de Public Sénat ce lundi, qui se dit « hostile à tout accord local avec La France insoumise pour des questions de principe ». Ou bien l’eurodéputé PS François Kalfon. « Je suis contre cet accord à Toulouse, très clairement. Il n’y a aucune des conditions que nous avons fixées », affirme-t-il d’emblée. « Je crois qu’un colistier, qui a quitté la liste, a dit qu’on n’efface pas, par un simple tract en commun, des mises en cause sérieuse sur l’antisémitisme », dénonce François Kalfon, pour qui « cette alliance ne ressemble pas à notre gauche ». Il minimise la portée du vote LFI. Il l’explique par une « surmobilisation dans son électorat. Si vous mobilisez un peu plus les vôtres, ça ne veut pas dire que vous faites une percée. Il y a une forme de percée technique de la radicalisation », avance François Kalfon. Mais l’eurodéputé reconnaît, du bout des lèvres, qu’il y a « une forme de rééquilibrage, par rapport aux élections nationales, où LFI a fait des percées. C’est une réalité. Il faut s’interroger nous-même sur la portée de notre ligne sociale-démocrate », admet l’eurodéputé.
« Comme disait François Mitterrand, 3 + 2 font très exceptionnellement 6. Souvent 4 et parfois 5. C’est au soir du deuxième tour qu’on pourra faire une analyse sérieuse », souligne Laurence Rossignol
Laurence Rossignol, sénatrice PS du Val-de-Marne, appelle pour sa part à attendre le second tour, avant de tirer des conclusions. L’ex-ministre de François Hollande rappelle au passage qu’en général arithmétique et politique ne font pas toujours bon ménage. « Comme disait François Mitterrand, 3 + 2 font très exceptionnellement 6. Souvent 4 et parfois 5. C’est au soir du deuxième tour qu’on pourra faire une analyse sérieuse. Et par ailleurs, il faut relativiser la poussée LFI. Ils sont en tête dans cinq villes de France », avance la sénatrice socialiste.
Minimiser, ou du moins recontextualiser, c’est visiblement le mot d’ordre qu’on relaie au PS ce lundi. Pierre Jouvet, bras droit d’Olivier Faure, souligne sur BFM TV qu’« entre la présidentielle, les européennes et les municipales, LFI ne fait que diminuer », quitte à mélanger les torchons avec les serviettes. Mais le secrétaire général du PS reconnaît que « si les candidats discutent localement, trouvent des accords sur le fond, les programmes, ce sont les candidats qui ont la main », ne demandent plus, au passage, que les insoumis se désolidarisent de leur chef.
« Des camarades LFI qu’on connaît et dont on sait qu’ils sont respectables, sans aucun propos ambigu ou scandaleux »
Ce premier tour ravive les tensions internes au PS. Le Parti socialiste continue à être divisé entre deux lignes, ceux opposés à tout accord avec LFI et ceux qui ne l’écartent pas totalement. « Il y a en effet des situations où les candidats LFI se sont soit désolidarisés des propos de Jean-Luc Mélenchon, ou bien avec des camarades LFI qu’on connaît et dont on sait qu’ils sont respectables, sans aucun propos ambigu ou scandaleux », soutient Jonathan Kienzlen, secrétaire national du PS chargé des statuts, soutient d’Olivier Faure. Le premier fédéral PS du Val-de-Marne ajoute : « En fait, on ne va pas laisser les villes à droite ou l’extrême droite car il y a des gens qui veulent faire des leçons de morale à tout le monde ». Pour ce qui est de Toulouse, il souligne que « François Piquemal n’est pas le plus excité de la bande », faisant confiance aux « camarades locaux ».
Arthur Delaporte, porte-parole du PS, s’en tient à « la ligne : pas d’accord national avec LFI, mais il peut y avoir des accords locaux s’il y a à la fois des discussions claires sur les valeurs et le programme ». Et « incontestablement, LFI a su mobiliser son électorat » dans ce scrutin. Pour le député du Calvados, « c’est aussi le résultat d’une actualité où ils sont au centre du jeu. Il ne fallait pas faire de la critique de LFI le sport favori, car à la fin des fins, ça contribue à leur donner de la visibilité et à mobiliser leurs électeurs », pointe Arthur Delaporte…
« On est prêts à aller derrière LFI pour gagner des villes, mais on le fait avec des discussions programmatiques », affirme Arthur Delaporte, porte-parole du PS
Mais face à cette réalité des scores des insoumis, le porte-parole du PS accepte les alliances locales. « A un moment, on est prêts à aller derrière LFI pour gagner des villes, mais on le fait avec des discussions programmatiques. Mais dans l’autre sens, quand ils ne sont pas en tête, ça semble être la volonté de faire perdre la gauche », s’étonne Arthur Delaporte, qui ponte « l’hypocrisie » de LFI.
Reste à voir qui pâtit le plus de la situation en interne. « Pour nous, ça vient conforter la stratégie qu’on a toujours eue, de dire qu’il n’y a pas de gauche irréconciliable », selon un soutien d’Olivier Faure, qui pense en revanche que « ceux qui disent LFI, non jamais, sont à la merci de LFI dans un certain nombre de villes. J’attends de voir ce que ça va donner. Il est clair que pour certains, il va falloir mettre un peu d’eau dans leur vin ». Mais pour Olivier Faure, ces fusions qui se multiplient avec LFI risquent d’être aussi difficiles à justifier, après avoir mis en place un cordon sanitaire. On ne le rendant pas totalement hermétique, le numéro 1 PS avait anticipé ces alliances PS/LFI. Il n’imaginait certainement pas en voir autant.