Il y a ceux qui crient à l’urgence, et ceux qui refusent de s’alarmer. L’idée d’une primaire de la droite et du centre continue de diviser les états-majors de ces deux camps, alors que la multiplication des candidatures menace de plus en plus leurs chances de qualification pour le second tour de la présidentielle. Dans une tribune publiée mercredi par Le Figaro, plus de 200 élus appellent à l’organisation d’une « primaire ouverte » de la droite et du centre pour rassembler leurs forces sous une même bannière, et éviter un duel Le Pen/Mélenchon au soir du 18 avril.
« À ce stade, personne ne se détache et donc, personne n’est en mesure de créer un élan suffisamment fort pour éviter une catastrophe », explique le centriste Hervé Morin, l’un des chefs de file de cette initiative, dans les colonnes du quotidien. « La situation politique ne nous permet pas d’avoir plusieurs candidats », alerte-t-il. Un temps favorable à un scrutin qui irait de Sarah Knafo à Gabriel Attal, l’ancien ministre de la Défense évoque désormais « une charte commune » dont les signataires « s’engageraient à soutenir le gagnant ». Par ailleurs, chaque candidat devrait recueillir au préalable le parrainage de « 300 maires issus de 30 départements, avec un maximum de 30 maires par département ».
Parmi les promoteurs de cette initiative : le maire LR de La Baule Franck Louvrier, l’ancienne députée LR Véronique Louwagie, et le député Liot Charles de Courson. Déjà en début de semaine, David Lisnard, le président du parti Nouvelle Energie, appelait dans les colonnes du Monde à une « grande primaire ouverte », sur le modèle de celle organisée en 2016 par sa famille politique, évoquant un processus électoral capable de conférer « au vainqueur une autorité que nulle désignation interne ne pourrait lui donner ». En mars dernier, Gérard Larcher, le président LR du Sénat, avait également plaidé pour un tel système de départage, « sauf si un candidat parvient à s’imposer ».
La marche du second tour
Car pour l’heure, c’est un match à cinq qui est en train de se jouer dans l’espace politique qui va des Républicains aux composantes de l’ancienne majorité présidentielle, avec les candidatures d’Edouard Philippe, Gabriel Attal, David Lisnard et Bruno Retailleau. Liste à laquelle est venu se rajouter Xavier Bertrand. Le président de la région Hauts-de-France, déjà candidat en 2022, a confirmé ce jeudi, lors de la rentrée du Medef, son intention de se lancer dans la course à l’Elysée. Il a refusé du même coup de participer à une primaire. « On n’est pas obligé de refaire les conneries à chaque fois », a lâché celui qui avait fini à la quatrième place lors du vote de départage organisé par son parti il y a cinq ans. Dans la foulée, Edouard Philippe lui a souhaité « bon courage et bonne chance » lors de la même rencontre d’entrepreneurs. « Il a raison de se lancer, c’est son droit. Les semaines passeront et nous verrons bien s’il rencontre le pays ou pas… », sourit un cadre LR.
Mais les sondages ont de quoi donner des sueurs froides aux équipes de campagnes. À ce stade, rien ne vient bouleverser l’hypothèse d’un second tour entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Dans le dernier baromètre Ifop-Fiducial pour LCI, « Le Figaro » et Sud Radio, le leader insoumis et la députée du Pas-de-Calais sont respectivement donnés à 16 et 33 %. Edouard Philippe et Gabriel Attal récolteraient 14,5 % et 8 % des suffrages, Bruno Retailleau 6 %. En revanche, le scénario qui donne Edouard Philippe comme unique candidat du bloc central lui permet de se qualifier au second tour face à Marine Le Pen, avec 18 % des suffrages, juste devant Jean-Luc Mélenchon (17 %). Toujours selon cette enquête, si Gabriel Attal était le seul candidat du centre, il ne récolterait que 14 % des suffrages, cette fois derrière Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.
Edouard Philippe, qui a caracolé pendant des mois en tête des personnalités politiques préférées des Français, misait sur cette avance pour imposer naturellement sa candidature à ses compétiteurs. Mais aujourd’hui, son principal concurrent lui dénie sa capacité d’entraînement, considérant son avance dans les sondages comme insuffisante. « Il n’y a plus de favori, on est globalement dans la marge d’erreur », a défendu Gabriel Attal sur RMC, expliquant n’avoir « jamais écarté » l’hypothèse d’une primaire. Le patron de Renaissance assure avoir proposé aux équipes d’Edouard Philippe un vote de départage. « À ce stade, il ne le souhaite pas », a-t-il glissé.
« Tous ceux qui ont voulu jouer le jeu d’une primaire sont allés à la catastrophe »
En milieu de semaine, le bureau politique d’Horizons s’est réuni, notamment pour se féliciter des bonnes retombées du déplacement d’Edouard Philippe à la Réunion et à Mayotte. Après avoir tenu un discours de fermeté sur l’immigration, le candidat entend profiter de la rentrée pour continuer à égrener ses propositions. « Il accélère et à ce stade, plus rien ne peut l’arrêter », balaye le sénateur Horizons Franck Dhersin.
« Il faut évidemment continuer à construire un rapport de force, mais je note qu’Edouard Philippe est déjà très largement en tête dans son espace politique. Tous ceux qui veulent une primaire sont à la peine dans les sondages. C’est une manière d’exister pour les petits candidats : essayer de monter dans l’opinion, faire passer des idées et se projeter pour le coup d’après », analyse Franck Dhersin. Il ajoute : « Mais l’histoire politique de ces vingt dernières années nous a démontré que tous ceux qui ont voulu jouer le jeu d’une primaire sont allés à la catastrophe ».
La primaire de droite et du centre organisée en 2016 a pourtant été un franc succès en termes de participation : 4,4 millions d’électeurs. Sur RMC, Bruno Retailleau a rappelé qu’il « n’avait pas d’opposition de principe » à un tel processus de désignation, tout en expliquant ne pas vouloir « perdre son temps ». Car l’exercice a aussi laissé des marques chez LR : victoire surprise de François Fillon, coiffant les deux favoris, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. Puis la déroute du vainqueur, avec les révélations du Canard enchaîné sur des emplois fictifs. Si, au cœur de la tourmente, il fut brièvement question de remplacer le candidat, l’hypothèse a été rapidement évacuée au regard de sa détermination à aller jusqu’au bout mais aussi des 2,9 millions de voix qu’il avait récoltées à la primaire.
« Nous aurions tort de nous associer au syndicat des sortants »
« J’ai dit tout le mal que je pensais d’une telle idée au directeur de campagne de Bruno Retailleau », s’agace un élu LR auprès de Public Sénat. « Nous sommes en train de monter l’Everest par la face nord, il est normal qu’en cette rentrée, les chapeaux à plumes s’inquiètent. Mais ne subissons pas la pression des sondages. Et surtout, ne donnons pas l’impression d’organiser un système qui cherche à contraindre le choix des Français », tempère le sénateur Max Brisson, l’un des proches de Bruno Retailleau. « Parler d’une primaire de droite et du centre, c’est utiliser les termes de l’ancien monde. Entre-temps, il y a eu Emmanuel Macron, et aujourd’hui, il y a les macronistes et les non-macronistes. Je dis que nos électeurs ne veulent plus des macronistes, nous aurions tort de nous associer au syndicat des sortants. Les voix ne s’additionnent pas nécessairement », développe l’élu.
Hervé Marseille, le président du groupe centriste au Sénat abonde : « Comment voulez-vous mettre d’accord tout le monde sur le périmètre d’une telle primaire ? Faut-il aller jusqu’à Sarah Knafo comme le réclame Laurent Wauquiez et David Lisnard ? Gabriel Attal n’en voudra pas. Et à l’arrivée, les électeurs feront bien ce qu’ils veulent. »
Laisser vivre la campagne
Le sénateur évoque également les difficultés à s’entendre sur un programme commun, sans compter l’aspect matériel. « Regardez les affres dans lesquelles se débattent les socialistes avec leur primaire. Cela prend du temps pour accorder tout le monde. Comment voter ? Qui va payer ? Et puis que ferons-nous si le départage se fait dans les mêmes proportions que ce que nous disent les sondages aujourd’hui ? Non, il n’est plus l’heure d’organiser une primaire », martèle l’élu des Hauts-de-Seine. « Nous allons rentrer dans les débats budgétaires, les Français ne s’intéresseront pas à la campagne présidentielle avant la fin de l’hiver. D’ici là, laissons les candidats s’exprimer et les choses décanter. Je ne crois pas qu’il y ait aucun candidat qui soit politiquement criminel face à la menace des extrêmes. À l’arrivée, ils trouveront bien un compromis. » Reste à savoir lequel.