Le gouvernement se défend de n’avoir « rien fait » pour adapter la France au réchauffement climatique. Alors que la vague de chaleur d’une intensité record qui submerge l’Hexagone depuis plusieurs jours commence enfin à décroître dans certains départements, le Premier ministre a adressé jeudi un long courrier aux maires. L’objectif était double : saluer leur mobilisation, mais aussi répondre à la salve de critiques quant à l’impréparation du pays face à des évènements climatiques aussi extrêmes, pourtant amenés à se répéter de plus en plus souvent dans les années qui viennent.
« Je veux aussi être très clair face à ceux qui, depuis quelques jours, se transforment en inspecteurs des travaux finis et expliquent que la puissance publique n’aurait rien fait pour adapter le pays au changement climatique. C’est faux », explique Sébastien Lecornu dans cette lettre révélée par franceinfo. Et de faire valoir les travaux d’adaptation mis en œuvre ces dernières années : « Des écoles ont été rénovées, des cours ont été végétalisées, des espaces publics ont été désimperméabilisés, des plans de prévention ont été renforcés, des réseaux d’eau ont été modernisés, des établissements accueillant des personnes fragiles ont été adaptés », énumère le chef du gouvernement.
Il reconnaît toutefois que « beaucoup reste à faire », mais « on ne rattrape pas trente années de retard en quelques exercices budgétaires, et le bon sens commande de le reconnaître », souligne-t-il. « Adapter un hôpital, une école, une maison de retraite, un réseau électrique ou un centre-ville prend du temps : ce sont des réalités concrètes que chacun peut comprendre. »
Accélérer sur la rénovation thermique
Le chef du gouvernement annonce plusieurs dispositions, notamment la mobilisation des facteurs, pour s’assurer au fil de leur tournée, dans les territoires les plus reculés, que les personnes isolées et fragiles se portent bien.
Alors que le plan Orsan de gestion des crises sanitaires a été activé au niveau 3, et plusieurs évènements prévus ce week-end annulés, comme le festival Solidays et la marche des fiertés à Paris, afin d’éviter une surcharge des services de secours, Sébastien Lecornu promet de débloquer une enveloppe de 100 millions « pour les besoins urgents de rafraîchissement des services hospitaliers les plus exposés. » Par ailleurs, l’enveloppe prévue pour la rénovation énergétique des hôpitaux entre 2026 et 2035 sera doublée et portée à 600 millions d’euros.
Enfin, le Premier ministre appelle les élus locaux à « conduire un effort majeur de rénovation du bâti scolaire, après des années de sous-investissement collectif », et rappelle que l’Etat met à leur disposition deux leviers de financement via le Fonds vert et le programme ÉduRénov proposé par la Banque des Territoires. Alors que les crédits du Fonds vert sont passés de 2,5 milliards d’euros en 2024 à 837,5 millions en 2026 – un coup de rabot qui a été abondamment critiqué cette semaine – Sébastien Lecornu promet « un effort de simplification des procédures ».
« Annoncer, en sortie de crise, quelques fonds supplémentaires alors que vous les avez rabotés six mois plus tôt… »
« C’est un courrier de bon sens qui rappelle que l’Etat et les collectivités doivent travailler ensemble », salue le sénateur centriste Bernard Delcros. « C’est une forme de reconnaissance et c’est toujours une bonne chose de prendre sa plume. Mais le Premier ministre énumère bon nombre de choses évidentes et oublie qu’on ne peut pas s’adresser aux maires comme au reste de la population », nuance Philippe Laurent, le maire UDI de Sceaux. « Tout cela n’est pas vraiment à la hauteur et manque un peu d’ambition. La mesure sur les facteurs, par exemple, me semble plutôt cosmétique. Surtout qu’avec les fortes chaleurs, certains administrés m’ont signalé que la distribution ne se faisait plus. »
En charge des questions liées aux collectivités territoriales pour son parti, le sénateur LR David Marguerite se montre plus sévère encore et évoque « un exercice de communication » : « Annoncer, en sortie de crise, quelques fonds supplémentaires alors que vous les avez rabotés six mois plus tôt… D’ailleurs, je passe mes journées avec des maires et aucun ne m’a parlé de ce courrier, ce qui est assez symptomatique d’un gouvernement qui n’est plus vraiment entendu. »
« Sébastien Lecornu ne veut pas montrer du doigt les collectivités, mais il explique en filigrane que celles-ci n’ont pas fait le travail », s’agace la très influente Association des maires de France dans un communiqué. « Il est difficile de reprocher aux maires de n’avoir pas procédé à suffisamment d’investissements pour le rafraîchissement des écoles, dans la mesure où c’est l’État lui-même qui a imposé que tout soit centré sur la rénovation thermique, et non sur les dispositifs de rafraîchissement. […] On ne peut également que rappeler que les gouvernements qui se succèdent, depuis des années, ne cessent d’exhorter les collectivités à dépenser moins, ce qui paraît assez contradictoire avec les reproches du Premier ministre. »
« Un plan grand chaud »
Fermetures d’école en pagaille, désorganisation dans les transports, règles floues pour les entreprises… La chaleur a eu un impact significatif sur le quotidien des Français. Or, nombre de maires se sont retrouvés démunis sur la bonne marche à suivre. Que fallait-il faire, ou non, en termes de fermeture des services ou de maintien des événements prévus sur leurs communes ? Les députés écologistes ont notamment appelé cette semaine à poser un cadre avec la mise en œuvre « d’un plan grand chaud », sur le modèle du plan grand froid déployé l’hiver. « Il faut définir une température maximale de travail, instaurer un droit au retrait », a notamment défendu la députée de l’Essonne Léa Balage El Mariky.
« L’adaptation suppose aussi de modifier progressivement notre organisation collective », reconnaît Sébastien Lecornu dans son courrier. « Les horaires de certains travaux, les manifestations sportives, les événements culturels, les examens scolaires et l’utilisation des bâtiments publics devront pouvoir être adaptés lorsque les températures l’exigent. J’ai demandé aux ministres concernés de préparer, avec les collectivités, les organisateurs et les partenaires sociaux, des règles plus prévisibles pour les prochains épisodes », explique le locataire de Matignon. « Il est certain qu’il faudra tirer les leçons de ces dix jours hors normes pour trouver une bonne méthodologie de travail », abonde David Marguerite.
« Il y a des pays, je pense à l’Espagne, où les choses s’enclenchent automatiquement passé une certaine température. Chez nous, un cadre de ce type manque totalement. On peut concevoir que les services publics soient interrompus, mais nous devons prévoir les conditions de cette interruption. Nous n’avons pas nécessairement besoin d’un plan national, les choses peuvent aussi se décliner au niveau départemental », explique Philippe Laurent. Précisément, Bernard Delcros appelle à préserver la liberté d’action des élus : « Les effets de la canicule sont très différents en fonction des territoires et des bâtiments. On ne peut pas avoir une règle unique partout en France, la meilleure option reste de laisser les préfets et les maires travailler main dans la main pour trouver des solutions adaptées aux spécificités locales. »
Redorer le Fonds vert
Enfin, reste la question du financement des travaux d’adaptation climatique. Mercredi, lors de la séance de questions d’actualité au gouvernement du Sénat, Monique Barbut, la ministre de la Transition écologique, a évoqué « un mur d’investissements, tant pour l’Etat que pour les territoires et les individus ». Rien que pour le bâti scolaire, le rapport Demarcq de 2020 évaluait à 40 milliards d’euros sur dix ans les investissements nécessaires.
Toujours au Sénat, la ministre s’est montrée peu à l’aise face aux nombreuses interpellations sur les diminutions répétées des crédits alloués au Fonds vert, devenu ces deux dernières années une variable d’ajustement dans un contexte de crise budgétaire. Elle a toutefois promis que 50 % des sommes restantes seraient prioritairement fléchées cette année vers « des collectivités locales de petite taille ».
« Le Fonds vert reste un levier indispensable pour les collectivités. Il faudra le rehausser pendant les débats budgétaires de l’automne et veiller à ce qu’il puisse être vraiment ciblé vers les collectivités qui n’ont qu’une faible capacité de financement et ne peuvent pas porter des projets d’envergure. C’est une mesure de justice », plaide Bernard Delcros.
Pour Philippe Laurent, l’enjeu financier, aussi primordial soit-il, cache un autre écueil : « Les collectivités ne trouvent plus les entreprises pour faire des rénovations qualitatives, c’est un véritable casse-tête. Aujourd’hui, j’observe une perte de compétences considérable dans la construction », alerte l’édile. « Nous sommes moins sur une crise des compétences qu’un manque d’attractivité des métiers du bâtiment », nuance David Marguerite. « Malgré les moyens considérables alloués à la formation professionnelle ces dernières années, dans ma région, j’ai vu des CFA se vider », déplore l’élu.