La carte de France vire au cramoisi. 49 départements de l’Hexagone ont été placés en vigilance rouge canicule ce lundi 22 juin, soit 35 millions de Français qui font face à un épisode caniculaire d’une intensité exceptionnelle. Et la situation ne va pas s’améliorer dans les jours qui viennent, avec un mercure qui devrait dépasser localement les 40° en milieu de semaine. Cette situation impacte lourdement la vie scolaire : sur les 60 000 établissements du pays, 1 352 écoles et collèges sont restés fermés ce lundi et 4 042 autres « ont procédé à des aménagements », selon des chiffres communiqués par Édouard Geffray, le ministre de l’Education nationale. Les futurs bacheliers ne sont pas en reste : plus de 5 200 candidats des académies de Bordeaux, Lyon, Montpellier, Nantes et Poitiers voient leurs oraux décalés en matinée ou reportés à la semaine prochaine.
À Paris, le maire PS Emmanuel Grégoire a annoncé la commande de 1 200 climatiseurs pour les 620 écoles de la capitale. « J’assume aussi un changement de doctrine : nous équipons nos écoles de climatiseurs, en commençant dès ce week-end par les maternelles les plus chaudes. Plus de 1 000 climatiseurs seront déployés la semaine prochaine, dont 150 dès lundi. Chaque école en aura au moins un dans les prochains jours », a promis l’édile sur son compte X.
La fragilité du bâti scolaire face aux aléas climatiques, en particulier les vagues de chaleur, n’est pas une nouveauté. Le sujet est même devenu un marronnier, qui revient dans le débat public à chaque fois que le thermomètre s’emballe. « La transition écologique de nos 51 000 écoles, collèges et lycées, qui représentent 45 % du patrimoine des collectivités territoriales, n’est pas un ‘petit sujet’ », alertait déjà un rapport du Sénat publié en juin 2023. Ce document identifiait l’adaptation aux canicules comme une « urgence nouvelle » face au dérèglement climatique. À titre d’exemple, le nombre de jours où la température dépasse 30 °C à Paris pourrait s’élever à 19,7 en 2031 et atteindre les 34,1 en 2085.
Vétusté thermique
Grandes baies vitrée, cours bétonnées, ventilations défectueuses… La plupart des bâtiments accusent non seulement leur âge mais pâtissent aussi d’une conception qui n’intègre pas les fortes températures comme une préoccupation de premier ordre. Et pour cause : près de 60 % des bâtiments du secondaire ont été construits avant les années 1980, à une époque où l’on se souciait davantage des températures hivernales que des bouffées estivales. Dans les années 1960, l’augmentation de la démographie scolaire, sous le double effet de l’allongement de la durée de la scolarisation et la mise en place du collège unique, pousse à rationaliser les techniques de construction : murs en béton, armature et charpente en métal, cloisons sèches… Autant de matériaux dont les capacités d’isolation sont aujourd’hui mises à rude épreuve.
Evoquant les vagues de chaleur de 2019 et 2022, le rapport sénatorial « estime qu’elles ont mis en exergue, de façon brutale, la mauvaise adaptation de nombreux bâtiments scolaires aux fortes chaleurs : absence de volets ou de stores dans les salles de classe, impossibilité d’ouvrir les fenêtres, grandes verrières absorbant la chaleur, absence de préau ou d’espace ombragé dans la cour de récréation, îlot de chaleur créé par le revêtement du sol de la cour, renforcent la hausse des températures ».
Or, la rénovation énergétique de ces bâtiments est une obligation européenne, qui s’articule autour de trois impératifs : la baisse de la consommation d’énergie, la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’amélioration de la qualité de l’aire. Un échéancier a été instauré en 2019 : d’ici 2030, la consommation énergétique des bâtiments français devra être réduite de 40 % par rapport à 2010, de 50 % en 2040 et enfin de 60 % en 2050.
« L’échéance de 2030 est pour demain, celles de 2040 et 2050 sont pour après-demain. Elles doivent être anticipées dès maintenant », expliquait en 2023 Nadège Havet, sénatrice Renaissance du Finistère et auteure du rapport cité plus haut. Trois ans plus tard, le cap fixé semble non seulement dépassé par l’accélération du réchauffement climatique en Europe, mais également menacé par les difficultés financières.
Un cadre budgétaire très serré
Le gouvernement avait fixé un objectif de 10 000 écoles rénovées d’ici 2027, revu à 40 000 à l’horizon 2034. Il y a tout juste un an, Agnès Pannier-Runacher, alors ministre de la Transition écologique, faisait état de 5 000 établissements rénovés au cours des deux dernières années. Mais même en maintenant ce rythme, ce n’est que 32 % du parc scolaire qui aura été rénové, ou sera en cours de rénovation, à la fin de la décennie.
Le défi est d’autant plus grand pour les collectivités territoriales que le bâti scolaire représente à lui seul 45 % de leur patrimoine immobilier. « Le processus de construction, de rénovation ou de réaménagement du bâti scolaire constitue une démarche complexe, plus particulièrement pour les communes dont les moyens autonomes en ingénierie sont parfois limités. Or ces projets requièrent une véritable expertise technique, juridique et financière », constate le Sénat.
Dans ses préconisations, la Chambre haute évoquait la mise en place d’une sorte de vade-mecum, pour accompagner les élus dans leurs démarches mais aussi leur permettre de bénéficier du retour d’expériences de leurs collègues. Ainsi que diverses mesures pour améliorer la visibilité des élus sur les dotations et subventions consacrées à la rénovation thermique, alors qu’ils font face à un véritable mur d’investissements.
Début 2020, le rapport de François Demarcq, ingénieur général des mines, évaluait à 40 milliards d’euros sur dix ans les investissements nécessaires pour les établissements scolaires, soit quatre à sept fois plus que ce qui est consenti chaque année par les collectivités territoriales pour ce type de travaux. Mais derrière ce chiffre se cachent aussi d’importantes disparités en fonction des régions et de la nature des travaux à exécuter. Le rapport publié en 2023 par le Sénat établissait plusieurs fourchettes : comptez entre 300 et 1 700 euros du mètre carré lorsqu’il s’agit d’une rénovation, et entre 3 000 et 4 600 euros pour une construction nouvelle, aux normes actuelles.
Depuis, la dégradation des comptes publics est venue resserrer l’étau budgétaire des territoires. Dans la dernière loi de finances, les collectivités locales ont été mises à contribution des efforts de maîtrise du déficit public à hauteur de deux milliards d’euros.
Lancé en 2023, le Fonds vert, destiné à accompagner les acteurs locaux dans des projets de transformation écologique, voit également son enveloppe baisser, alors qu’un tiers des dossiers traités concerne des écoles. En 2023, ce dispositif a participé au financement de 1 195 projets de rénovation énergétique sur des bâtiments scolaires, 1 092 en 2024 et 352 l’année dernière. S’il n’est pas le seul levier de financement – d’autres modalités existent, comme le plan EduRénov de la Banque des Territoires – la réduction de plus de moitié de ses crédits soulève de vives inquiétudes. Ceux-ci sont passés de 2,4 milliards d’euros en 2024 à 837 millions en 2026.
Le Fonds vert pourrait encore se voir amputer de 162,5 millions d’euros à la faveur des nouvelles coupes budgétaires annoncées en mai. Ironie du sort, ce sont les aides ciblées sur les combustibles fossiles, largement responsables du réchauffement climatique, qui justifient aujourd’hui ces mesures de rattrapage.