Un mois après la publication du rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur les marges, la grande distribution tente de refaire le match. Il faut dire que le rapport de la sénatrice écologiste Antoinette Guhl a mis en évidence les « pratiques prédatrices » du secteur, au premier rang desquelles « menaces », « intimidations » et autres « relations commerciales brutales. » La grande distribution n’a eu besoin que de quelques jours pour lancer une première riposte à la fin du mois de mai, avec une tournée médiatique des figures les plus connues du secteur, comme Michel-Édouard Leclerc, président du comité stratégique des centres Leclerc, Alexandre Bompard, P.-D.G. de Carrefour ou Dominique Schelcher, patron de Coopérative U.
« Inepte », « insultant », « c’est le Venezuela » : les mots n’ont pas manqué aux patrons du secteur pour étriller – à leur tour – le rapport de la commission d’enquête mettant en cause leurs pratiques commerciales. La rapporteure, Antoinette Guhl, avait même dénoncé les pressions du lobby de la grande distribution lors des questions d’actualité au gouvernement. Trois semaines plus tard, la sénatrice écologiste persiste et signe. « Il n’y a pas de chiffres fantaisistes dans ce rapport. J’en assume l’intégralité absolue », confie-t-elle à Public Sénat, alors que la grande distribution a lancé une campagne de « transparence » sur la construction des prix des produits.
« Les produits choisis sont des produits d’appel vendus à des marges très faibles »
Affiches dans leurs magasins, spots de publicité dans les médias, conférence de presse, le tout coordonné par le cabinet Deloitte : la grande distribution a mis les petits plats dans les grands pour convaincre le grand public et les parlementaires qu’elle négociait ses prix dans l’intérêt du consommateur. S’appuyant sur un panier de 12 produits de grandes marques internationales (sans aucune matière première agricole française), Alexandre Bompard a défendu une négociation de la grande distribution qui aurait fait passer ce panier de 71,49 euros (le prix proposé par les industriels) à 52,12 euros. « Entre ces deux chiffres, il y a notre métier et notre capacité à dire non à des augmentations de prix qui ne nous paraissent pas justifiées », a affirmé le P.-D.G. de Carrefour lors d’une conférence de presse lundi 22 juin.
Une argumentation « d’une mauvaise foi absolue » pour Antoinette Guhl. « Les industriels arrivent dans les négociations avec des prix un peu élevés et ensuite les négociations les font baisser : c’est la base de la négo. Personne ne demande à la grande distribution de ne pas négocier les prix de départ », développe la rapporteure. Par ailleurs, alors que la grande distribution met en scène un affrontement avec « les multinationales », la sénatrice écologiste rappelle « que ce n’est pas la réalité du marché français » : « 98 % des entreprises agroalimentaires sont des PME [de 10 à 250 salariés] ou des ETI [de 250 à 5 000 salariés]. C’est avec elles qu’ils négocient comme des brutes. » La constitution du panier de l’étude commanditée à Deloitte par la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) est d’après elle particulièrement problématique. « Les produits qu’ils sont choisis sont ultratransformés et vendus à marges très faibles. Ce sont des produits d’appels, alors qu’ils margent sur les fruits, les légumes, la volaille ou le fromage, qui sont meilleurs pour la santé – et qui ne font pas partie du panier choisi », détaille-t-elle.
« Fébrilité » de la grande distribution
« Personne ne leur reproche de négocier avec les multinationales », embraye Anne-Catherine Loisier (UC), présidente de la commission d’enquête sur les marges de la grande distribution. « On sait par ailleurs que Ferrero [groupe qui produit le Nutella] a un tel pouvoir de marché qu’ils ne négocient avec personne », ajoute la sénatrice centriste de la Côte d’Or, qui voit dans cette campagne une tentative de la grande distribution de « détourner le débat. »
« Ils ne répondent pas à nos questions sur leurs pratiques commerciales qui détruisent de la valeur – ce qui était le cœur du rapport », poursuit Anne-Catherine Loisier, qui voit dans l’intensité de la riposte de la grande distribution – le plus gros annonceur de France avec près de 3,4 milliards de budget publicité – une forme de « fébrilité » et de « perte de sang-froid. » De même, Antoinette Guhl estime que « le jour où les cinq principales enseignes françaises se mobilisent contre une demande de transparence, c’est qu’elle est indispensable. »
« Quand on voit la force de frappe déployée vis-à-vis des parlementaires, on imagine ce que cela doit donner dans le secret des négociations commerciales », ajoute Anne-Catherine Loisier. Les deux responsables de la commission d’enquête rappellent d’ailleurs que l’une des mesures défendues par la commission d’enquête est de devoir motiver le déréférencement des industriels ou des agriculteurs. « Si vous voulez déréférencer un industriel entre décembre et janvier pour lui mettre la pression dans les négociations commerciales, vous devrez expliquer pourquoi à la DGCCRF », explique Antoinette Guhl, alors que la commission d’enquête avait mis en évidence des pratiques de certains distributeurs, consistant à menacer de ne plus acheter leurs produits à certains fournisseurs pour les obliger à baisser leurs prix.
Les deux sénatrices espèrent pouvoir faire rentrer certaines de leurs recommandations dans le projet de loi d’urgence agricole qui sera examiné le 29 juin par le Sénat. En tout état de cause, Anne-Catherine Loisier (UC) et Antoinette Guhl (Les Écologistes) présenteront une proposition de loi issue de leurs travaux à la rentrée parlementaire en octobre.