Il a répondu présent. Jusqu’au bout, Pierre-Édouard Stérin aura maintenu le suspense quant à la convocation de la commission d’enquête du Sénat sur les financements privés des politiques publiques. Il faut dire que le milliardaire ultraconservateur boude les apparitions publiques et a déjà séché, par deux fois, un rendez-vous de ce type l’année dernière à l’Assemblée nationale. Ce dont il a d’ailleurs dû s’expliquer en novembre dernier devant la police judiciaire, puisque le refus de comparaître devant une commission d’enquête parlementaire est passible de deux ans d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende.
Ce jeudi, lorsque son visage souriant est apparu devant les élus, sur l’écran du dispositif de visio-conférence, l’administration sénatoriale a poussé un soupir de soulagement, confie une source parlementaire. « Poser un troisième lapin à la représentation nationale, c’eut été beaucoup », glisse-t-on.
Les sénateurs ont auditionné ces dernières semaines différents responsables de structures gravitant autour de la holding que pilote l’homme d’affaires, qui s’est enrichi en lançant au début des années 2000 Smartbox, une entreprise spécialisée dans les coffrets cadeaux. Aussi, étaient-ils impatients de pouvoir directement interroger Pierre-Édouard Stérin sur ses activités philanthropiques et politiques, lui qui revendique utiliser sa fortune pour « faire le bien » et « populariser les idées libérales-conservatrices ».
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Flou juridique
« Et le moins que l’on puisse dire, c’est que nous n’avons pas vraiment obtenu les réponses à nos questions sur la transparence de ses financements », confie la socialiste Colombe Brossel, rapporteure de cette commission d’enquête. Depuis le mois de février, cette commission travaille sur le rôle que peuvent jouer organismes, fondations ou sociétés de droit privé sur le financement de certaines politiques publiques, notamment culturelles, avec tout ce que cela peut impliquer en termes de transparence, d’influence, voire d’entrave à la vie démocratique.
Concernant Pierre-Édouard Stérin, deux structures exclusivement financées par le milliardaire, via une holding basée en Belgique, sont dans le viseur des sénateurs : le « Fonds du bien commun » et « Périclès ». La première poursuit une finalité philanthropique et revendique quatre domaines d’intervention : « la solidarité, l’éducation, la culture et la croissance humaine ». La seconde est destinée à assurer, au sein du débat public, la promotion des idées politiques défendues par Pierre-Édouard Stérin. Ce dernier assure qu’il s’agit là de deux activités bien distinctes.
« Les responsables de ces différentes structures, et le milliardaire lui-même, invoquent une véritable étanchéité, mais au regard de nos travaux, il me semble évident que nous sommes face à un ‘écosystème’ », explique Colombe Brossel. « C’est le Fonds du bien commun qui a incubé le projet Périclès ».
L’auditoire n’a pas caché son agacement lorsque Pierre-Édouard Stérin a admis ne pas connaître le détail des montages juridiques de ses sociétés. Il s’est défaussé à plusieurs reprises sur ses équipes, « beaucoup plus compétentes » que lui pour répondre. « Nous sommes face à une forme de flou artistique », constate la rapporteure. « Nous avons déjà auditionné les dirigeants du Fonds du bien commun et de Périclès, qui se renvoient mutuellement la balle sur la question des financements. Interrogé sur ce point, Pierre-Édouard Stérin nous renvoie à son tour vers eux… C’est une blague ! »
Les élus s’interrogent notamment sur le recours à des avances remboursables plutôt qu’à des dons pour abonder le Fonds du bien commun, mais sans attente de remboursement de la part du financeur. « A priori, ce n’est pas vraiment quelque chose qui est prévu par la loi. C’est très atypique pour un fonds de dotation », pointe la centriste Sonia de La Provôté, qui préside cette commission d’enquête. Elle entend désormais adresser « des questionnaires très détaillés » à ces deux organismes afin d’obtenir par écrit des réponses aux questions restées en suspens durant les auditions.
Des contrôles insuffisants
Autre point d’inquiétude pour la présidente : l’absence de contrôle sur le caractère éventuellement illicite des activités financées par Pierre-Édouard Stérin. Interrogé à plusieurs reprises quant à savoir s’il avait déjà reçu des alertes de la part de ses équipes sur la manière dont étaient dépensées les sommes qu’il alloue à telle entreprise ou à telle association, l’homme d’affaires s’est contenté d’évoquer « quelques sujets […] mais rien de majeur ».
« Tout cela montre que la commission a mis le doigt sur quelque chose : l’absence d’obligations en matière d’auto-régulation et d’auto-contrôle sur les activités philanthropiques », explique Sonia de La Provôté. « Il y a des pays où les choses sont bien plus rigoureuses, avec des registres rendus publics, des inscriptions de comptes et des retenues financières si ces obligations ne sont pas remplies », explique-t-elle.
« Pierre-Édouard Stérin fait de la politique derrière un paravent philanthropique »
Pierre-Édouard Stérin n’a pas fait mystère de ses idées politiques, assumant dès les premières minutes de son audition être « un exilé fiscal », il a expliqué s’être installé en Belgique en 2012 : « François Hollande n’aimait pas les riches et moi je n’aime pas les socialo-communistes », a-t-il lâché.
Un peu plus tard, il s’est dit « à droite de l’extrême droite » sur les questions d’immigration, plaidant pour « la remigration des étrangers délinquants, sans papiers ou au chômage depuis plus de douze mois », mais « à la gauche de l’extrême droite sur les sujets économiques ». Fustigeant « les caricatures » faites à son sujet par la presse, il s’est encore défini « comme étant politiquement au centre de la droite », et a indiqué qu’il avait soutenu le RPR dans les années 1980.
« Je note une forme d’ambiguïté, de contradiction de sa part, avec l’affirmation de propos violemment politiques – parler de ‘remigration’ce n’est pas rien -, et pourtant le refus d’être interrogé à ce sujet », pointe Colombe Brossel. « Lorsque plusieurs sénateurs l’ont interpellé sur ses positions anti-IVG, il a refusé d’entrer dans ce débat, en rappelant que ce n’était pas le sujet de cette audition. »
Interrogé sur les documents publiés par le journal L’Humanité en 2024, selon lesquels le milliardaire était prêt à débourser 150 millions d’euros pour assurer une « victoire idéologique, électorale et politique » de la droite conservatrice en 2027, ou encore sur l’institut Politicae, une structure destinée à former des candidats au mandat de maire et dont Périclès assure le financement, Pierre-Édouard Stérin se défend de soutenir une quelconque écurie politique. Il a répété à vouloir seulement agir sur le débat d’idées. « Périclès, ce n’est pas un projet politique, c’est un projet métapolitique », a-t-il martelé.
Un argumentaire qui n’a pas vraiment convaincu la rapporteure : « Aujourd’hui, Pierre-Édouard Stérin se sert de ce néologisme – la métapolitique – comme d’un cache-sexe pour faire de la politique derrière un paravent philanthropique », conclut Colombe Brossel.