Désinformation, modération : au Sénat, X défend « la neutralité de son algorithme »

Auditionné dans le cadre de la commission d’enquête sur les « zones grises » de l’information, le directeur France du réseau social X a multiplié les mises à distance sur les questions de modération et d’algorithmes. Face aux sénateurs, Laurent Buanec a surtout plaidé pour le modèle des « Community Notes », présentées comme l’arme principale de la plateforme contre la désinformation. Une audition qui a également mis en lumière la difficulté des pouvoirs publics à identifier les véritables centres de décision de l’entreprise d’Elon Musk.
Emma Bador-Fritche

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Comme un symbole, les réponses du représentant français de X ont souvent semblé tenir dans le format qui a fait le succès de la plateforme : celui du tweet. Mercredi 10 juin, Laurent Buanec, directeur France du réseau social, était auditionné par la commission sénatoriale chargée d’enquêter sur les « zones grises » de l’information en ligne. Un exercice d’équilibriste, alors que X, ses algorithmes de recommandation et son agent conversationnel Grok font l’objet d’une série de controverses et de procédures judiciaires. Deepfakes à caractère sexuel, diffusion de contenus négationnistes, manipulation de l’information ou encore fonctionnement des algorithmes : la plateforme d’Elon Musk est visée par de multiples accusations en Europe comme aux États-Unis. Le milliardaire dénonce pour sa part une « attaque politique » contre son entreprise.

Dès l’ouverture des débats, le président de la commission de la culture, Laurent Lafon, a rappelé le poids acquis par le réseau social dans l’espace public. Selon l’Arcom, « 10 % des Français utilisent chaque jour X pour s’informer » et plus des deux tiers de ses utilisateurs s’en servent comme source d’information. Une place qui fait désormais de la plateforme « un média d’information à part entière, aux côtés des journaux et des chaînes d’information continue ».

Face à ce constat, Laurent Buanec a immédiatement tenu à délimiter son périmètre d’intervention. « Mon activité est exclusivement dédiée à la vente et au marketing », a-t-il expliqué. « Je ne suis pas impliqué dans les décisions relatives à la modération de contenus sur la plateforme X. » Le représentant du réseau social a toutefois défendu l’un des principes qu’il présente comme fondateurs de la plateforme : « En premier lieu, la neutralité de notre algorithme. Notre algorithme de recommandation n’est pas conçu pour favoriser un quelconque courant d’opinion », a-t-il affirmé devant les sénateurs. Une déclaration au cœur de la stratégie de défense de X, régulièrement accusé de favoriser certains contenus politiques ou idéologiques. Une précaution qui reviendra comme un leitmotiv tout au long de l’audition.

« La politique n’est jamais le principal sujet d’échanges sur X »

Le représentant de la plateforme a d’abord cherché à déconstruire l’image d’un réseau dominé par les débats politiques. « Contrairement à une idée reçue, la politique n’est jamais, et de très loin, le principal sujet d’échanges sur X », a-t-il affirmé. « Elle n’arrive en moyenne qu’en cinquième position parmi les thématiques les plus sollicitées, derrière le sport, les films et séries ou encore les jeux vidéo. » Pour illustrer son propos, il a même cité « Cyclades » comme le hashtag le plus populaire en France en 2025.

Interrogé par la rapporteure Agnès Evren sur l’audience du réseau social, Laurent Buanec a indiqué que X comptait « 12 millions d’utilisateurs réguliers en France ». À l’échelle mondiale, « entre 500 et 550 millions de publications sont publiées chaque jour », a-t-il ajouté. Sur le chiffre d’affaires français de la plateforme, en revanche, le dirigeant s’est montré incapable de répondre : « Je n’ai pas ce chiffre. Mes missions concernent uniquement une partie des revenus générés en France. »

Les « Community Notes », pierre angulaire de la défense de X

X est-il devenu un terrain privilégié pour la désinformation ? Lorsque le président de la commission, Laurent Lafon, cite une étude de TrustLab classant le réseau parmi les plateformes les plus exposées aux contenus trompeurs, Laurent Buanec rejette immédiatement le constat. « Je vais m’inscrire en faux là-dessus », réagit-il. « J’ai l’impression que ces études ne regardent qu’une partie de l’histoire. C’est comme si on ouvrait un roman et qu’on n’allait pas jusqu’au bout. »

Pour le directeur France, la force de X réside précisément dans son fonctionnement ouvert et public. « Si quelqu’un dit quelque chose d’erroné, quelqu’un d’autre va y apporter du contexte ou des arguments afin de démontrer que c’est faux », plaide-t-il. Au cœur de cette stratégie figure le dispositif des « Community Notes » (« notes de la communauté »), devenu l’un des principaux marqueurs de la plateforme depuis son rachat par Elon Musk. Le système permet à des utilisateurs volontaires d’ajouter des éléments de contexte sous une publication jugée trompeuse ou incomplète. « Nous ne sommes pas juges de la vérité », insiste Laurent Buanec. « Une note permet simplement d’apporter du contexte et de développer la vigilance des utilisateurs. »

Le dirigeant met en avant plusieurs indicateurs censés démontrer l’efficacité du dispositif. Selon les données communiquées par X, près de « 80 % des auteurs d’un message » ayant reçu une note de contexte finiraient par le supprimer. Lorsque la publication reste en ligne, sa diffusion serait réduite « de 40 à 60 % ».

Autre argument avancé devant les sénateurs, la rapidité du système : « Dans certains cas, une note de contexte peut apparaître en moins de vingt minutes », assure Laurent Buanec, qui présente les « Community Notes » comme une réponse plus efficace que les mécanismes traditionnels de modération pour limiter la circulation de fausses informations.

Un million de contributeurs pour les notes de contexte

Les sénateurs ont également cherché à comprendre qui se cache derrière ces notes. « Comment être sûr qu’elles ne sont pas influencées ? », a interrogé Agnès Evren. Laurent Buanec a décrit un système reposant sur près d’« un million de personnes dans le monde », la France figurant parmi « les dix pays les plus gros contributeurs ». Pour intégrer le programme, il faut notamment disposer d’un compte ancien et n’avoir connu « aucun problème avec la modération ». Une fois admis, les participants doivent d’abord évaluer les notes proposées par d’autres utilisateurs. « Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que l’on devient contributeur », a-t-il expliqué. La publication d’une note dépend ensuite d’un mécanisme présenté comme garant de son impartialité : « Elle doit réussir à faire converger un consensus auprès de personnes ayant des opinions divergentes. » À la question de Laurent Lafon sur une éventuelle intervention de la plateforme dans ce processus, la réponse a été catégorique : « Non. X n’intervient pas directement dans les notes. » Cette succession de réponses a conduit Laurent Lafon à relever que « l’information n’a pas l’air de passer entre les différentes entités de X ».

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