Rencontres de Saint-Denis : la lettre d’Emmanuel Macron laisse toujours les oppositions dans l’expectative

Emmanuel Macron veut-il présider en contournant le Parlement ?

Devant les parlementaires de la majorité hier soir, Emmanuel Macron a affirmé souhaiter « le moins de lois possibles, les plus simples possibles, pour éviter l’encombrement et surtout l’illisibilité ». Près d’un an avant, il avait formulé le même souhait lors d’une interview. Régulièrement critiqué pour un exercice solitaire du pouvoir, « jupitérien », quelle est la conception du Président du rôle du Parlement ?
Mathilde Nutarelli

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Après son élection en 2017, Emmanuel Macron avait été surnommé « Jupiter », en référence à sa volonté d’incarner le pouvoir. Depuis, ce surnom persiste. Pendant la séquence du remaniement début janvier, en particulier, tant il a été présent dans l’élaboration du nouveau gouvernement. Dans le reproche à peine voilé que porte ce qualificatif, pointe une critique de la manière dont le Président considère et traite le Parlement dans son exercice du pouvoir.

Depuis 2017, l’essor du parlementarisme rationalisé

La critique refait surface, au lendemain du discours d’Emmanuel Macron devant les parlementaires de la majorité, au cours duquel il leur a dit souhaiter « le moins de lois possibles, les plus simples possibles, pour éviter l’encombrement et surtout l’illisibilité ». Presque un an plus tôt, lors d’une interview sur TF1 et France 2 en mars 2023, il avait déjà affirmé vouloir « moins de textes de loi, des textes plus courts, plus clairs, pour aussi changer les choses pour nos compatriotes de manière plus tangible ». Le Président en veut-il au Parlement ?

Depuis 2017, et particulièrement depuis 2022 et la majorité relative à l’Assemblée nationale, des initiatives présidentielles se sont multipliées : de la Convention citoyenne pour le climat au Grand débat, du Conseil national de la refondation aux rencontres de Saint-Denis, le Parlement n’y a pas joué le rôle central. Et puis les vingt-trois 49.3 utilisés par Elisabeth Borne, et les outils du parlementarisme rationalisé utilisés pendant la réforme des retraites. Un « contournement du Parlement » duquel même Gérard Larcher s’est inquiété en août 2022 dans une interview au Figaro.

Il faut dire que depuis les élections législatives de 2022, l’exécutif ne dispose plus d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale, ce qui l’a obligé à repenser sa manière de travailler et a rendu laborieux l’examen de textes difficiles, comme la réforme des retraites ou le projet de loi immigration.

Un exercice du pouvoir propre à la Ve République ?

Cette « hyperprésidentialisation » tant décriée est permise par le fonctionnement de la Ve République, qui laisse des marges de manœuvre importantes à l’exécutif sur le législatif. C’est le premier qui fixe l’ordre du jour du dernier, il peut contraindre la durée d’examen des textes, le droit d’amendement du Parlement est restreint, … Mais cela n’explique pas tout. « Cette pratique existe grâce aux outils du parlementarisme rationalisé, dont font partie le 49.3 et le quinquennat », explique Virginie Martin, docteure en science politique et professeure chercheuse à la Kedge Business School. « Mais la Vème est plus souple qu’on ne le croit, il y a déjà eu des cohabitations, elle peut prendre toutes les formes », nuance-t-elle, « Michel Rocard a employé le 49.3 à n’en plus finir, mais il y avait une façon de gouverner qui n’était pas la même que celle d’Emmanuel Macron. Lui, il impose l’exécutif ».

C’est que depuis la création de la Ve République, et même depuis le passage au quinquennat le paysage politique français a beaucoup changé. La volonté de dépassement du clivage droite gauche et le déclin des grands partis traditionnels ont profondément chamboulé les équilibres et la façon dont on fait de la politique. Avec sa manière plus personnelle de gouverner, Emmanuel Macron s’en tient à ce qu’il souhaitait incarner en 2017 : une autre façon de faire de la politique, loin des pratiques habituelles. « L’absence de parti fort qui lui préexistait est capitale pour comprendre l’exercice du pouvoir d’Emmanuel Macron », analyse Virginie Martin, « le parti est un contrepoids, un contrepouvoir. Or, Renaissance, ou la République en marche n’a été fondée qu’autour de lui, elle en a même pris les initiales ».

« Une vision jupitérienne et verticale du pouvoir »

Les outils du parlementarisme rationalisé de la Ve République, permettent ainsi à l’exécutif de contourner certains des blocages que peut créer le Parlement. Mais cette pratique du pouvoir est aussi fortement liée à la personnalité et au parcours d’Emmanuel Macron. « Il n’a jamais été parlementaire, il a une vision jupitérienne et verticale du pouvoir », explique Pascal Perrineau, politologue et ancien directeur du Cevipof. « Il n’a pas le parcours de méritocratie républicaine habituel : il n’a pas été élu local ni parlementaire. Il n’a pas la culture de la patience et du consensus sur le temps long, il est dans une logique d’efficacité entrepreneuriale », renchérit Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat.

Cet exercice du pouvoir a de quoi exaspérer les oppositions. Le socialiste cité plus haut regrette un « autoritarisme » du Président. « Le Parlement, ça fait bien longtemps qu’il ne le pratique plus, et quand il considère que c’est un obstacle, il faut l’évacuer », regrette-t-il sur le plateau de Public Sénat, « c’est dangereux pour la démocratie ». Des critiques que François Patriat, président du groupe RDPI (Renaissance) au Sénat, balaie : « Emmanuel Macron ne méprise pas le Parlement, il prend acte de la réalité du débat parlementaire ». « Il faut des lois que les Français comprennent, ils s’attendent à ce qu’on simplifie leur quotidien. Une loi met déjà un an à être votée et deux ans à être appliquée, tout ne passe pas par des lois. », argumente-t-il, « par exemple, sur le prélèvement à la source, cela n’a nécessité qu’une mesure réglementaire, et pourtant cela simplifie la vie des Français ». Entre efficacité et temps long du parlementarisme, le juste milieu semble difficile à trouver à l’heure de la majorité relative.

Partager cet article

Dans la même thématique

Comme un compte à rebours qui se rapproche de la fin, la fenêtre de tir se réduit. En renonçant à convoquer une session extraordinaire à l’Assemblée nationale le 21 septembre, le gouvernement a ajourné la suite de l’examen du projet sur les polices municipales. Cette réforme, très attendue par les maires, fait donc les frais d’un nouveau contretemps.  Fruit d’une longue concertation, qui s’est tenue notamment dans le cadre du « Beauvau des polices municipales » en 2024 et 2025, le projet de loi a été présenté en Conseil des ministres en octobre dernier. Nourri par les travaux d’une mission d’information, le passage au Sénat a été une formalité. Massivement adopté au palais du Luxembourg en février, le texte a ensuite été transmis aux députés. La commission des lois a achevé son examen fin avril. Et depuis, plus rien. Le projet de loi, qui prévoit des missions élargies – en particulier de compétence judiciaire – pour les polices municipales, mais aussi tout un axe sur la formation et la déontologie, est allé depuis de report en report. Un texte qui devait initialement aboutir avant les municipales Au tout début de l’année, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez espérait encore une adoption rapide de ce texte consensuel « peut-être même avant les élections municipales », de mars. L’histoire a eu raison du pronostic de l’ancien préfet. Le gouvernement a ensuite donné rendez-vous en juin pour l’examen. Nouvelle complication. Peu avant la coupure du cœur de l’été, fin juillet, le ministre des Relations avec le Parlement Laurent Panifous confiait au journal Ouest France que le projet de loi sur les polices municipales serait le premier texte pour la session extraordinaire de septembre. Encore raté. À l’approche de la reprise de la session ordinaire, le 1er octobre, l’impatience se fait ressentir chez les élus locaux et les parlementaires. L’inquiétude aussi. La plus grande partie du calendrier parlementaire d’ici la fin de l’année va être occupée les traditionnels débats budgétaires, et campagne présidentielle oblige, les travaux en hémicycle seront interrompus à la fin du mois de février. Ce mercredi 9 septembre, une dizaine d’association d’élus dénonce dans un communiqué commun « l’énième report de l’examen du projet de loi ». Les maires et présidents d’intercommunalités demandent à l’État de « clarifier, dès à présent et concrètement, ses intentions afin de garantir au plus vite l’inscription de ce projet de loi à l’ordre du jour ». « Je suis très en colère contre le gouvernement » « Je suis très en colère contre le gouvernement. On a effectué notre travail, consolidé le texte de manière transpartisane, en acceptant des amendements de tout le monde. Et aujourd’hui, on a un gouvernement qui n’est pas capable de l’inscrire, c’est une honte », réagit la sénatrice (LR) Jacqueline Eustache-Brinio, co-rapporteure du projet de loi. Hors séquence budgétaire qui occupera en séance les députés à partir du 12 octobre, les places dans l’agenda seront chères. Le gouvernement dispose encore de huit semaines à sa main avant le couperet de la fin février. Or beaucoup de textes sont sur la table pour les travaux de cet automne et de cet hiver : la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, qui sera le premier texte inscrit par le gouvernement à la reprise, mais aussi le projet de loi sur le logement ou encore le projet de loi relatif à la régulation de l’enseignement supérieur privé, tous deux adoptés par le Sénat, ou encore un texte sur les ingérences étrangères annoncé par le Premier ministre. Et c’est sans compter le récent projet de loi de modernisation de la sécurité civile, présenté par le gouvernement. La liste n’est pas exhaustive. « J’ai cru comprendre qu’il serait difficile d’inscrire le texte sur les polices municipales avant le budget. Ils espèrent trouver du temps législatif après le budget, mais les promesses n’engagent que ceux qui croient », s’inquiète Christophe Marion, co-rapporteur (Renaissance) du projet de loi à l’Assemblée nationale. « Le sujet n’est donc peut-être pas de percuter les débats budgétaires avec des chiffons rouges » Joint par Public Sénat, le ministère des Relations avec le Parlement précise que « les arbitrages sont en cours concernant l’inscription des textes pour la session ». Le député du Loir-et-Cher et son collègue co-rapporteur Éric Pauget (LR) annoncent solliciter un rendez-vous à Matignon pour obtenir des assurances sur l’inscription du texte. « Ce qui vient d’arriver à Carcassonne renforce l’idée que le contrôle des polices municipales est nécessaire », insiste-t-il. Hier, le parquet a annoncé la suspension mercredi de quatre policiers municipaux de Carcassonne après la diffusion d’une vidéo les mettant en cause pour des propos racistes. Même volonté de se rappeler aux bons souvenirs de Matignon au Sénat. « Je vais voir avec Gérard Larcher pour que l’on mette la pression sur le gouvernement », prévient Jacqueline Eustache Brinio. Outre les contraintes d’agenda, avec l’empilement de projets de loi, le député Christophe Marion a une autre interprétation de ces retards à répétition. « On a passé des textes régaliens en fin de session parlementaire, je pense à RIPOST. Les socialistes ont voté contre. » Or, les socialistes sur le projet de loi sur les polices municipales ont annoncé en commission leur volonté de « rééquilibrer » le texte. « Le sujet n’est donc peut-être pas de percuter les débats budgétaires avec des chiffons rouges, qui puissent radicaliser des positions ou rendre difficile d’émergence d’un consensus », poursuit le député.  En cas de reprise de débats, il faudrait également compter sur une commission mixte paritaire si le texte est adopté à l’Assemblée nationale. Seule une issue favorable pourrait permettre au texte de pouvoir aboutir dans les temps. « On peut trouver un terrain d’entente », assurent les rapporteurs. « J’attend du gouvernement qu’il aille au bout de la démarche. On a créé de l’espoir avec ce texte, je trouverai ça effrayant de ne pas être à la hauteur des attentes des élus et des policiers », insiste Jacqueline Eustache Brinio. Sans garantie sur ce texte attendu, le traditionnel congrès des maires début novembre pourrait s’ouvrir dans un concert de protestations.
7min

Parlementaire

Parlementaires et élus locaux craignent que le projet de loi sur les polices municipales passe à la trappe

Déjà reporté, le projet de loi sur les polices municipales fait les frais de l’absence de session extraordinaire, rendant incertain son sort dans une session raccourcie par la campagne présidentielle. Les élus locaux et les parlementaires cherchent à faire pression sur l’exécutif. « C’est une honte », réagit la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio.

Le

Emmanuel Macron veut-il présider en contournant le Parlement ?
8min

Parlementaire

Violences dans le périscolaire : les maires alertent sur les failles du système et réclament davantage de coordination avec la justice

Face à la multiplication des signalements de violences commises sur des enfants dans le cadre périscolaire, la commission d’enquête du Sénat a auditionné, ce mercredi 9 septembre, plusieurs élus confrontés à de telles affaires dans leurs communes. Ils témoignent d’un système à bout de souffle. Face aux soupçons d’agressions sexuelles sur de très jeunes enfants, ils dénoncent l’isolement institutionnel et le manque de coordination avec la justice.

Le

Emmanuel Macron veut-il présider en contournant le Parlement ?
9min

Parlementaire

Violences dans le périscolaire : à la Brigade de protection des mineurs, le défi de recueillir la parole des enfants

Auditionnés par la commission d’enquête du Sénat consacrée aux violences dans le périscolaire, Vincent Kozierow, chef de la Brigade de protection des mineurs (BPM) de Paris, et Denis Collas, directeur adjoint de la police judiciaire chargé des brigades centrales à la préfecture de police de Paris, ont défendu les méthodes de leurs enquêteurs. Ils ont toutefois reconnu les difficultés auxquelles leurs services sont confrontés, notamment face à l’afflux de dossiers, qui peut ralentir l’ensemble de la chaîne judiciaire.

Le

Emmanuel Macron veut-il présider en contournant le Parlement ?
6min

Parlementaire

Périscolaire : « Huit minutes » pour devenir animatrice, le témoignage d’une journaliste qui alerte le Sénat sur les failles du recrutement

Auditionnée ce jeudi 3 septembre par la commission de la culture du Sénat, la journaliste de RTL Hermine Le Clech est revenue sur une enquête menée en novembre 2025. Pour tester les conditions de recrutement des animateurs périscolaires, elle s’était présentée dans une mairie avec un CV en partie falsifié. En huit minutes, sans diplôme dans l’animation, sans contrat de travail et alors que son casier judiciaire n’avait pas été vérifié, elle avait été envoyée au contact d’enfants dans une école de Créteil.

Le

La sélection de la rédaction